Le soldat méconnu

Nous reproduisons cet article, paru dans la Revue des Deux Mondes (décembre 2019-janvier 2020, p. 166-172), avec l’aimable autorisation de sa rédaction. La Revue des Deux Mondes est la plus ancienne revue française toujours en activité : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/

Comme toutes les armées du monde, l’armée française a compté dans ses rangs des milliers de soldats obscurs au cours de son histoire. Mais il en est un dont on sait peu et dont on apprend beaucoup.

Ce soldat est totalement méconnu de nos jours, alors qu’il bénéficiait d’une notoriété sans conteste sous l’Ancien Régime et pendant la Révolution. Il se retrouve ainsi, sous son nom de guerre – ce nom presque officiel sous lequel l’enrôlement s’effectuait – dans de nombreuses archives, mais aussi dans toute une littérature de guerre de l’époque. Ce nom a été donné à des centaines de soldats. Il était si répandu qu’on peut le considérer comme le symbole des qualités prêtées au soldat français, encore aujourd’hui.

Ce soldat s’appelle Vadeboncœur.

 

La célébrité d’un nom de guerre

Si Victor Hugo évoque un certain grenadier Vadeboncœur dans Les Misérables, c’est parce qu’en France Vadeboncœur est au soldat ce que Jacques Bonhomme est au paysan. Qu’on en juge par les exemples suivants.

Lors de la bataille de Plaisance, en 1746, était blessé le lieutenant Va de Bon Cœur, du régiment de Poitou1, tandis que le sergent Va de Bon Cœur, du régiment de Tournaisis, se voyait décoré de la croix de Saint-Louis par Louis XV2.

En 1767, le soldat Louis Couturier dit « Va de bon cœur », du régiment du Royal-Comtois, décédait à l’hôpital royal de Collioure3.

À Pondichéry, le caporal Jean-Baptiste Numéro, dit Va de bon cœur, mourait le 12 décembre 1754, et le sergent Gabriel Dieu, dit Va de bon cœur, mourait le 13 mai 17604. Lors de la guerre d’indépendance américaine, disparaissait à Savannah le 25 septembre 1779 Jean-Louis Oudart, dit Vadeboncœur5.

En 1750, le registre matriculaire du régiment des dragons du roi faisait apparaître 450 hommes répartis en douze compagnies. Dix soldats étaient inscrits sous le nom de Vadeboncœur6.

La liste est longue. Ces Vadeboncœur sont restés ignorés, mais d’autres sont plus célèbres. Sur l’Arc de Triomphe figure le nom de l’amiral Cosmao, surnommé l’amiral « Va de bon cœur » par ses équipages. De la même manière, le duc d’Enghien était le duc Va-de-bon-cœur pour ses hommes. Pendant la guerre d’indépendance américaine, un officier français eut l’obligation de retourner en France pour raison de service. Mais voulant absolument se battre, il se fit discret et se réengagea chez les grenadiers sous le nom de Vadeboncœur. Il s’appelait Boson Jacques, et était comte de Talleyrand–Périgord. Le frère du futur ministre7.

La signification du nom de guerre

En ce temps-là, les conditions du recrutement étaient peu regardantes sur l’identité et les antécédents de ceux qui s’enrôlaient. On était alors recruté sous un faux nom, que l’on se choisissait ou que l’on se voyait attribuer en fonction de son pays d’origine (Lebreton, Lenormand…), de son ancien métier, de son physique ou de son tempérament. Le caractère ne triche pas dans l’adversité : imposé ou choisi, subi ou revendiqué, le nouveau nom fixe alors une identité en rapport avec le combat. Le nom Vadeboncœur nous renseigne sur ce que l’histoire dit du soldat français.

La bravoure…

Étymologiquement, le cœur est le siège du courage. « Il n’y a point de place faible là où il y a des gens de cœur pour la défendre », disait Bayard. Don Diègue demande à Rodrigue s’il a « du cœur ». Richard a un cœur de lion, mais Jean sans Terre non : sa réputation était suffisamment peu glorieuse pour que les Français le surnomment « Cœur de Poupée »…

Grand francophile, Théodore Roosevelt déclara en jour en Sorbonne que « la bravoure du soldat français était légendaire depuis des siècles8 ». Dans ce pays fait « à coups d’épée » (Charles de Gaulle), où a brillé la chevalerie et où un fils d’aubergiste pourra devenir maréchal d’Empire, Vadeboncœur est ainsi le nom de la bravoure.

L’exploit, la belle « apertise d’armes », permettent de faire sortir de la giberne du soldat la croix de Saint-Louis, la Légion d’honneur ou le bâton de maréchal. Mais cette bravoure, il faut l’avouer, fut souvent recherchée pour elle-même au détriment du résultat. « Qui a bon cœur à la bataille trouve toujours le temps convenable », disait un connétable quelques années avant la pluie et la boue de Crécy… Vadeboncœur rejoint alors la grande série des Tranche-Montagne (Fanfan la Tulipe), Perce-Bedaine, Casse-Trogne (Cyrano de Bergerac) où la bravoure se fait fanfaronnade. À cœur vaillant rien d’impossible, puisque impossible n’est pas français…

… et la gaieté

Mais Vadeboncœur n’implique pas que le courage. Il porte en lui l’idée de l’action, de l’allant et de l’entrain. C’est la gaieté de cœur. Vadeboncœur est alors le nom de cette vieille gaieté française qui se décline également dans l’histoire militaire et qui fut même évoquée un jour au Journal officiel9.

Revenons au régiment des dragons du roi. Outre les dix Vadeboncœur, les cinq Francœur et les deux Jolicœur, qui trouve-t-on encore ? Un soldat nommé L’Allégresse, deux Sans Regret, deux Bellehumeur, trois Sans Chagrin, trois Sans Soucy, quatre La Joye…

De la même manière, parmi les soldats français morts en Amérique lors de la guerre d’indépendance, on trouve un certain Climart, dit Sans Regret, un Jean Baptiste Nadot, dit Lajoye, un Nicolas Demart, dit Belle-Humeur10

Au XXIe siècle, il n’y a plus de Vadeboncœur, mais la « Doctrine d’emploi des forces ». Ce document est important dans la hiérarchie des normes militaires : il coiffe les principes d’action propres à toutes les armées et explique comment les armées françaises font la guerre. Une ancienne édition de 2011, qui n’est plus en vigueur aujourd’hui, contenait une annexe intéressante, intitulée « Qualités des chefs et combattants français ». S’y trouvait expliqué que « façonnées par plusieurs siècles d’histoire militaire, les valeurs du combattant et du chef français constituent une richesse à cultiver11 ». La première des qualités citées était le courage, et la dernière la bonne humeur.

À titre d’incise, pour bien illustrer la réalité de ce trait de caractère dans l’histoire, il faut préciser que Vadeboncœur n’est pas qu’un nom de soldat. Le soldat français appartient au peuple français ; Vadeboncœur était aussi un nom porté par les compagnons du devoir. Ainsi la cathédrale d’Albi porte, laissées sur la pierre ou le verre, les marques de lointains compagnons12 :

Nantes va de bon cœur,
Compagnon vitrier, 1746,
Compagnon du devoir

Barcie, compagnon, Le 1748,
Quoquain toute la vie
Guittard Gazaignes, Lagal Palasy,
Bons enfants
Qui ayment la bouteille
Fait le 22 novembre 1761

Une autre qualité enseignée par Vadeboncœur

Le général de Villiers écrivait dans Servir que « le soldat bâtisseur est aussi une tradition dans l’armée française. N’est-ce pas le maréchal Lyautey qui disait : “Tous les officiers savent s’emparer d’un village à l’aube ; moi, je veux des officiers qui sachent s’emparer d’un village à l’aube et y ouvrir le marché à midi” ? » Par un détour de l’histoire, notre brave Vadeboncœur nous enseigne cette leçon.

Les noms de guerre disparaîtront vite lorsque la conscription se systématisera au XIXe siècle. Le site Mémoire des hommes, du ministère des Armées, compte ainsi un seul Vadeboncœur13 – le surnom est probablement devenu nom de famille – tombé au champ d’honneur en 1918, et aucun en 1939-1945.

À l’inverse, on peut constater que les cimetières militaires du Commonwealth comptent de nombreux Vadeboncoeur, Francoeur, Belhumeur, Sansregret, Lajoie, etc., tous soldats canadiens. À Beny-sur-Mer, dans le Calvados, reposent Edmond Vadeboncoeur et Raymond Francoeur, tombés en 1944. Dans le Nord et le Pas-de-Calais reposent J. et A. Belhumeur, Alexander Sansregret, J. et W. Ladouceur, tombés pendant la Première Guerre mondiale. Il y en a d’autres14. Il s’est passé au Canada français ce qui s’est passé dans le Roman de Renart. De la même manière que goupil est devenu renard, le surnom Vadeboncœur est devenu un nom d’usage.

On devine que ces soldats, arrivés dans le Nouveau Monde pour y faire la guerre contre l’Angleterre, s’y sont installés. Ils le peuvent d’autant plus facilement qu’à cette époque le soldat français est souvent un paysan, séduit aux carrefours par un sergent recruteur. Tirant parti du sol, il s’adapte partout où il s’installe. Il se rapproche en fait du mythe du soldat-laboureur « héros plébéien, le rouage de base de la démocratie en armes15 » qui aura son heure de gloire sous la Révolution et l’Empire. On notera que la prestigieuse Society of the Cincinnati tire son nom de Cincinnatus, modèle romain du soldat-laboureur. Mais le grave citoyen romain Cincinnatus ne possède pas la gaieté et les facilités d’adaptation de Vadeboncœur.

Stendhal et Chateaubriand ont ainsi dépeint le soldat de la Révolution en vrai Jacques Bonhomme, avec toute la connotation positive du terme. Dans La Chartreuse de Parme, « ces soldats français riaient et chantaient toute la journée […] Dans les campagnes l’on voyait sur la porte des chaumières le soldat français occupé à bercer le petit enfant de la maîtresse du logis […] »

Dans les Mémoires d’outre-tombe, on lit que « vif, spirituel, intelligent, le soldat français se mêle aux préoccupations de l’habitant chez lequel il est logé ; il tire de l’eau au puits, […] mène les agneaux au lavoir, fend le bois, fait le feu, veille à la marmite, porte l’enfant dans ses bras ou l’endort dans son berceau […] »

Ces soldats paysans ne pouvaient donc pas faire moins dans le Nouveau-Monde. Envoyés en Amérique pour s’y battre ou en Nouvelle-France pour la défendre, certains s’y sont installés, si bien que leurs noms sont aujourd’hui très répandus au Québec. Sur les 5 000 noms de famille les plus répandus16, Sansregret arrive 1900e, Vadeboncoeur 1400e, Belhumeur 933e, Jolicoeur 590e, Francoeur 296e. Un témoignage relatif à la guerre d’indépendance américaine va dans le sens de Stendhal et Chateaubriand. Le vicomte de Castries, officier de marine ayant bataillé avec Rochambeau, a laissé un tableau élogieux du corps expéditionnaire français en quartier d’hiver à Rhode Island :

Pendant les huit ou neuf mois que l’armée française a été en quartier à Newport, pas une seule plainte n’a été portée par les habitants, pas une poule n’a été volée. Le camp était entouré de vergers, les champs étaient pleins d’arbres fruitiers, pas un fruit n’a été pris […] le soldat français communicatif de son naturel se faisait bientôt des amis. Pendant la moisson, qui est fort retardée dans ce pays-là, ils se faisaient un plaisir d’aller travailler gratuitement pour leurs connaissances ; en hiver, ils battaient la grange avec eux et les paysans en étaient très reconnaissants17.

Chauvinisme ? Il est vrai que le mot vient du soldat Chauvin, grande figure du soldat-laboureur18. En 1821 fut d’ailleurs joué un vaudeville, Le Soldat-laboureur, dont le personnage principal se nommait Francœur19. La réalité de la vie en pays conquis ou en guerre est éloignée de la candide description de ces tableaux champêtres, certes, mais on ne peut pas nier le succès d’un nom, la similitude des témoignages et la force des chiffres.

 

* Gilles Malvaux est officier de marine, actuellement à l’École de guerre.

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1 Rodolphe-Marie Théodore de Brandt de Galametz, Histoire généalogique de la maison du Passage en Soissonnais et Picardie, 1887.

2 Adrien Pascal, Histoire de l’armée et de tous les régiments, tome II, 1860.

3 Bulletin et mémoires de la société archéologique de Touraine, tome XLVIII, Péricat, 1909.

4 Résumé des actes de l’état civil de Pondichéry de 1736 à 1760, Société de l’histoire de l’Inde française, 1919.

5 Dawson Warrington, « Les 2 112 Français morts aux États-Unis de 1777 à 1783 en combattant pour l’indépendance américaine », Journal de la Société des américanistes, tome XXVIII, n° 1, 1936, p. 1-154.

6 Capitaine Ferdinand Cuel, Historique du 18e régiment de dragons. 1744-1894, 1895.

7 Louis-Philippe de Ségur, Mémoires, souvenirs et anecdotes, tome I, Firmin Didot, 1859.

8 Théodore Roosevelt, Le Citoyen d’une république, conférence faite à la Sorbonne, 23 avril 1910, Hachette, 1910.

9 Gilles Malvaux, « La gaieté du soldat français », Revue de la défense nationale, 19 septembre 2017.

10 Dawson Warrington, « Les 2 112 Français morts aux États-Unis de 1777 à 1783 en combattant pour l’indépendance américaine », art. cit.

11 Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations, « Doctrine d’emploi des forces », 12 juillet 2011.

12 Revue historique, scientifique et littéraire du département du Tarn, 20e année, vol. XII, 1895.

13 René Eugène Vadeboncœur, mort pour la France le 25 juillet 1918, Memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr

14 Commonwealth War Graves Commission, www.cwgc.org.

15 Gérard de Puymège, « Le soldat Chauvin », in Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, tome II, La Nation, Gallimard, 1986, p. 51.

16 « Les noms de famille au Québec : aspects statistiques et distribution spatiale », Institut de la statistique, Québec, http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/population-demographie/caracteristiques/ noms-famille-analyse.pdf.

17 Scipion de Castries, Souvenirs maritimes, Mercure de France, 1997, p. 270.

18 Gérard de Puymège, « Le soldat Chauvin », op. cit.

19 Idem.

 

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