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De « l’idée séparatiste au Canada français » à l’idée d’indépendance au Québec

Membre associé, Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises (CRILCQ), UdeM

Les archives des conférences « Genèse et historique de l’idée séparatiste au Canada français », diffusées à Radio-Canada en 1962 et conservées au Centre d’archives Gaston-Miron1 (CAGM) de l’Université de Montréal, permettent de jeter une lumière nouvelle sur un des seuls livres publiés du vivant de Maurice Séguin. Nous verrons dans ce texte que l’analyse de leur dimension médiatique permet notamment de revenir sur le contexte de la production de ces conférences, mais également sur leur réception et l’histoire de leur publication.

Présentation

Un article de La Presse, publié en décembre 1961, nous informe qu’un sondage effectué par une équipe du professeur J.E. Havel de la Faculté des sciences sociales de l’Université de Montréal auprès de 756 répondants de la région de Montréal montrerait que « Près de la moitié de la population est favorable à l’activité séparatiste2 ». Le 24 janvier 1962, dans un article au sujet du refus du premier ministre John Diefenbaker de tenir une enquête sur le bilinguisme au Canada, André Laurendeau s’empare de la nouvelle :

La réponse de M. Diefenbaker est claire. À la suggestion d’une enquête sur le bilinguisme au Canada, il répond : non. C’est court. C’est surtout très rapide.
[…]
Au surplus, il se passe, des choses dans le Québec. Le séparatisme y a acquis une importance qu’il n’a jamais eue auparavant. D’après un sondage récent, dans la région montréalaise, de cinq Canadiens français qu’on interroge et qui ont entendu parler du séparatisme :
  • un se déclare indépendantiste ;
  • deux voudraient une Confédération réformée dans le sens d’une plus grande autonomie québécoise ;
  • un se déclare favorable au statu quo ;
  • le dernier n’a pas d’opinion3.

Quelques semaines plus tard, le 10 mars 1962, le magazine La Semaine à Radio-Canada annonce dans ses pages la diffusion prochaine de deux singulières émissions. Nous pouvons lire dans un entrefilet qui n’est pas sans rappeler le propos d’André Laurendeau :

Le séparatisme a pris une telle ampleur dans le Québec, ces derniers temps, que le réalisateur de Conférence4 a jugé bon de lui consacrer deux émissions consécutives. Les téléspectateurs pourront donc se familiariser davantage avec cette idéologie en écoutant, les dimanches 18 et 25 mars, M. Maurice Séguin parler de la genèse et de l’historique de l’idée séparatiste au Canada français5.

Un article plus consistant, publié la seconde semaine de mars dans la revue de Radio-Canada, nous éclaire sur le contexte ayant mené à la diffusion de ces émissions et sur le choix de Maurice Séguin comme conférencier :

Docteur ès lettres de l’Université de Montréal, titulaire de la chaire d’histoire de la même université depuis quatorze ans6, M. Maurice Séguin se caractérise par le souci du travail bien fait et par une modestie qui lui a fait se refuser jusqu’ici à toute publicité. Considérant à tort ou à raison qu’il n’était pas prêt à dire ce qu’il avait à dire et que les cadres d’une émission de radio ou de télévision étaient trop étroits, de durée trop limitée pour transmettre clairement sa pensée, Maurice Séguin avait éludé systématiquement toutes les invitations qui lui avaient été faites jusqu’à aujourd’hui de se produire en public.
Mais, sur les ins[is]tances de Radio-Canada7, Maurice Séguin a consenti à donner deux Conférences consécutives à la télévision, les dimanches 18 et 25 mars à 11 h. 30 du soir8.

Il faut ici émettre deux commentaires. Notons premièrement que le texte des émissions du professeur Séguin a été publié pour la première fois en juin 1962 dans Laurentie, la revue de l’Alliance laurentienne, découpé en trois conférences9. Sans entrer dans le détail, il importe de préciser qu’il y a bel et bien eu trois émissions de Maurice Séguin diffusées à Radio-Canada, mais en réalité, seulement deux conférences10. En effet, la troisième émission, diffusée le 1er avril 1962, bien que présentée (faussement) par l’annonceur comme la « la troisième d’une série de trois conférences11 » n’est qu’une rediffusion de la deuxième partie de la deuxième conférence (soit celle qui traite « de Tardivel en 1905 jusqu’à nos jours »). Il y a donc eu à la télévision trois émissions, mais seulement deux tournages qui correspondent à deux conférences, contrairement à l’information véhiculée depuis 1962 en raison de la transcription fautive de Laurentie. Si la transcription de l’Alliance laurentienne avait en effet pris soin d’inclure le texte de présentation de l’annonceur de la première émission, le lecteur aurait tout de suite eu la puce à l’oreille quant au découpage fautif de la revue : « Nous avons le très grand plaisir d’accueillir ce soir pour la première fois à la télévision canadienne l’un de nos plus éminents historiens qui a bien voulu accepter de présenter deux conférences sur les origines et l’évolution du séparatisme au Canada français12. » En suivant le découpage en trois émissions, la revue Laurentie a donc artificiellement scindé la seconde conférence en deux, ne présentant que la moitié du texte qui a effectivement été diffusé à la télévision le 25 mars 1962 et en attribuant l’autre moitié à une autre conférence.

Une seconde observation, à partir du texte de La Semaine à Radio-Canada cité plus haut, peut aider à expliquer à la fois le peu de réception des conférences à leur diffusion, mais également ce qui pourrait avoir convaincu le professeur Séguin d’accepter « sur les ins [is] tances de Radio-Canada » une première sortie potentiellement scandaleuse (à plusieurs niveaux) sur les ondes de la télé radio-canadienne : « 11 h. 30 du soir », un dimanche, case horaire discrète où le chanoine dormait vraisemblablement, ce n’est pas exactement la meilleure case horaire de la semaine… Ajoutons à cela le caractère très éphémère des diffusions télévisuelles de l’époque13 et il est plus facile de comprendre ce qui a pu faire sortir Maurice Séguin de sa « modestie qui lui a fait se refuser jusqu’ici à toute publicité » : cette bien mauvaise heure de télédiffusion lui permettait de se dévoiler sans nécessairement trop s’exposer.

La Semaine à Radio-Canada poursuit ainsi (nous soulignons) :

Partisan de l’histoire vivante, convaincu que l’histoire n’est pas une relique de musée, un monceau de poussières qu’on remue à l’occasion, mais, au contraire, qu’elle s’écrit quotidiennement sous nos yeux, Maurice Séguin, initiateur de la jeune école d’histoire canadienne-française, a choisi de traiter à Conférence un sujet brûlant d’actualité. Sa causerie s’intitule : « Genèse et historique de l’idée séparatiste au Canada français14 ».

La revue souligne finalement la nouveauté, en 1962, de l’approche de l’historien : « Maurice Séguin soulignera une facette du problème à laquelle peu de gens ont pensé avant lui : le séparatisme est né en 176015. »

Le mouvement indépendantiste dans l’histoire longue

L’idée que le désir de se séparer – le désir d’indépendance – est né avec la perte de cette même indépendance à la conquête est certainement un des enseignements les plus importants des conférences diffusées à Radio-Canada. À une époque où l’on fait trop souvent remonter ex nihilo l’indépendantisme à la révolution tranquille et où l’on se demande, avec tout le sérieux du monde, si le mouvement ne serait pas l’affaire d’une seule génération16, cette idée du professeur Séguin gagnerait à être rappelée plus souvent dans le discours public, non pas par militantisme, mais par souci d’objectivité et de véracité historique. La grande originalité du père de l’École historique de Montréal, c’est justement d’avoir été un des premiers – sinon le premier – à ancrer le mouvement indépendantiste dans l’histoire longue ; pour citer Robert Comeau, à le placer dans une suite chronologique et à tenir en même temps un discours critique sur les différents mouvements qui le composent17. Sur les ondes mêmes de la télé publique de l’État dont il démonte (et démontre) l’annexionnisme en pièces, Séguin livre un narratif, une genèse au mouvement indépendantiste jusqu’alors inédits.

Lorsque l’article de La semaine à Radio-Canada dit que Maurice Séguin est convaincu que l’histoire « s’écrit quotidiennement sous nos yeux », c’est exactement ce qui se produit à la diffusion des émissions : ce que fait le professeur, qui brise par ailleurs son « vœu de silence » envers Lionel Groulx qui est toujours vivant18, est en quelque sorte un performatif : non seulement donne-t-il une leçon d’histoire magistrale et novatrice, mais la présentation qu’il fait est elle-même aussi un moment historique en soi. Pour une première fois, l’expression historique du système des Normes allait être entendue dans l’espace public19. Tard, deux dimanches soirs de mars 1962 – et même s’il n’est entendu que par relativement peu de gens –, un sourd tonnerre résonne dans le ciel du Québec : désormais, pour paraphraser Michèle Lalonde, la nouvelle génération d’indépendantistes savait qu’elle n’était plus seule dans l’histoire et, comme le dit l’article de La Semaine à Radio-Canada dans la droite ligne de Séguin, qu’elle pouvait maintenant considérer que « [l] e séparatisme actuel serait donc l’aboutissement normal d’une idéologie qu’on retrouve aux sources mêmes de notre histoire20 ». L’enthousiasme qu’ont pu ressentir certains indépendantistes reste certes paradoxal (car l’histoire et les perspectives que présente Séguin sont en réalité fort noires), mais il ne faut cependant pas oublier la dimension de provocation contenue dans cette synthèse télévisée de deux cents ans d’histoire en 104 minutes : « “Notre maître, le passé” est une expression très juste. Mais pour nous, depuis deux siècles, le passé a un nom propre. Et nos maîtres, les Anglais, ne seraient pas dignes d’avoir été nos maîtres pendant deux siècles s’ils se laissaient démolir facilement21. »

Il y a, en effet, dans le discours de Maurice Séguin, des phrases comme de réels coups de tonnerre, voire des coups de fusil. Citons par exemple la deuxième conférence qui s’ouvre avec un constat terrible et sans détour : « Dès qu’il s’installe dans la vallée du Saint-Laurent, le Canada anglais ruine fondamentalement la colonie française22. » Par l’analyse révolutionnaire déployée, mais également par le vocabulaire utilisé à la télévision d’État, ces conférences avaient quelque chose de fort provocateur en leur temps. Les archives audiovisuelles conservées par le Centre d’archives Gaston-Miron nous permettent aujourd’hui, cinquante-sept ans après leur diffusion initiale, d’examiner ces conférences comme des objets culturels médiatiques. Car en réalité, même si elles sont demeurées relativement ignorées jusqu’à leur publication en 1968, les conférences télédiffusées de Maurice Séguin pourraient vraisemblablement être qualifiées, au même titre que Speak White, le Refus global ou encore le Manifeste du FLQ, de textes-événements fondateurs en termes d’importance historique ou si nous les considérons comme des œuvres qui se sont aussi révélées être des actes historiques.

Le visionnement de ces archives nous révèle par ailleurs un détail important quant à l’écriture de Maurice Séguin. Il y a dans la version publiée des conférences 136 citations différentes intégrées au texte : celles-ci ont été identifiées par l’historien André Lefebvre sous la supervision de Séguin lui-même qui, comme nous l’apprend la préface du livre, n’avait pas cru bon d’en consigner les références étant donné que le texte était destiné à une simple présentation télévisée. Maurice Séguin pratique pour ainsi dire dans ses conférences l’intertextualité avant l’heure : il est en effet très difficile, pour quelqu’un qui n’aurait pas le texte de 1968 dans les mains (et qui, ce faisant, pourrait bien voir l’ouverture et la fermeture des guillemets) de reconnaître ce qui relève d’une citation et ce qui relève du discours du professeur lui-même. Il arrive parfois que le téléspectateur ne sache pas clairement qui parle dans ces conférences, mais en d’autres moments, Maurice Séguin compose son discours en concaténant différentes citations historiques de manière tout à fait imperceptible pour l’auditeur. En ce sens, l’expérience des émissions et celle du texte publié sont fort différentes : « Genèse et historique de l’idée séparatiste au Canada français », texte choral…

La réception

Peut-être en raison de leur diffusion dans une bien mauvaise case horaire, les conférences de Maurice Séguin n’ont en quelque sorte pas eu de réception médiatique. Dans l’état de nos recherches, la seule personnalité qui aurait parlé des conférences de Séguin à leur diffusion – de manière respectueuse, mais aussi bien indirectement –, c’est André Laurendeau, dans un éditorial du Devoir à propos du numéro spécial de la revue Liberté sur le séparatisme23. Soulignant que ceux qui ont le plus à dire sur le sujet dans ce numéro sont les historiens Fernand Ouellet et Jean Blain, Laurendeau fait une divagation en apparence étrange sur la première conférence de Séguin. Commentant la revue, il écrit : « La longue étude de Fernand Ouellet, la réflexion plus dense de Jean Blain : voilà ce que je retiens surtout. Rajoutez-y une conférence remarquablement claire de Maurice Séguin à CBFT dimanche soir dernier, qui sera complétée dimanche soir prochain par un second exposé (ici je sors du numéro spécial de Liberté)24. » Laurendeau caractérise ainsi sommairement la pensée de Séguin : « Je n’ai pas en main le texte de M. Séguin, et je craindrais de le trahir en le résumant de mémoire. Il m’a paru fonder l’histoire sur la nation, et la nation, dans une large mesure, sur l’État. Si l’État rêvé par les Patriotes de 1837 avait été possible, sans doute, dans cette optique, eût-il été un bienfait25. »

Laurendeau remarque ensuite : « Nous sommes, particulièrement avec MM. Ouellet et Séguin, en présence de deux écoles historiques26. » Ce commentaire allait de soi, mais le rédacteur en chef ne pouvait probablement pas mieux résumer l’abîme qui séparait les deux écoles qu’avec l’extrait du texte de Fernand Ouellet qu’il met ensuite en contraste avec la pensée de Maurice Séguin : « Finalement, qu’auraient valu en 1837 l’indépendance et la démocratie pour une population illettrée, sans bourgeoisie d’affaires, encadrée par des institutions à caractère médiéval et, au surplus, vivant d’une agriculture déficitaire et cela en raison de ses techniques arriérées 27? ». Qui plus est, Ouellet avait justement devancé Séguin en intitulant son article « Les fondements historiques de l’option séparatiste dans le Québec28 ».

Les conférences télévisées de Maurice Séguin ont rapidement rejoint les milieux politiques : Le Devoir du 14 avril 1962 rapporte en effet que Me Cécilien Pelchat de l’Alliance laurentienne aurait « analysé la magistrale conférence de Maurice Séguin sur le Canada français » à une réunion du club Laurentie-Montréal qui se tenait la veille à la salle Saint-Stanislas29. Nous trouvons par ailleurs dans cet article du Devoir de longs extraits d’un discours donné par Raymond Barbeau dans le cadre de cette soirée et dans lequel point une influence séguiniste certaine :

Désormais, l’unique question est la suivante : l’État du Québec possède-t-il assez de pouvoirs pour assurer le bien de ses citoyens, quels qu’ils soient ? C’est à l’État que les juristes et les moralistes reconnaissent des droits et des devoirs. Avec le droit à la vie, les autorités les plus compétentes affirment comme une vérité fondamentale de droit naturel le droit à l’indépendance des États. L’État du Québec doit prendre les mesures nécessaires pour assurer le bien commun de ses ressortissants. Seule la souveraineté nationale pourra lui donner les pouvoirs politiques, économiques et culturels qui répondront aux besoins urgents de la population québécoise. […] Ce que les Laurentiens soutiennent c’est que là où il y a nation authentique, il y a en même temps nécessité et présence d’un État ; plus que la nation, c’est l’État qui peut se prévaloir du droit à l’indépendance. L’État du Québec, annexé par Ottawa, tenu en tutelle par un État étranger, ne peut permettre le développement normal de ses citoyens. L’indépendance s’impose [et] se justifie pleinement30.

*

Le mois suivant la parution du texte dans Laurentie, André Laurendeau réagit à la publication dans le style qu’on lui connaît. Un an jour pour jour avant l’institution officielle de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, il écrit :

Autant que nous sachions, c’est la première synthèse faite par un historien sur ce thème. Elle est réalisée dans des perspectives évidemment séparatistes, par un esprit rigoureux qui connaît bien les époques qu’il évoque. C’est un document à méditer. […] Il n’emporte pas mon adhésion : je le crois fondé sur le postulat quasi absolu qu’une nation ne vit pleinement que dans l’indépendance politique. Mais cet exposé clair et solide dénonce l’illusion du vieux fédéralisme où deux nations trouveraient aisément et comme spontanément leur équilibre :
M. Séguin mord à pleines dents dans ce mensonge. Il rappelle à ses lecteurs, y compris ceux qui ne le suivent pas jusqu’au bout et sentent à diverses reprises le besoin de discuter, à quel point l’avenir est fragile, à quel point les Canadiens français doivent tenter de conquérir un nouveau fédéralisme, qui serait vécu31.

La « genèse » de Maurice Séguin, révélée entretemps aux mouvements séparatistes du Québec par la publication du texte de Laurentie32, semble avoir gagné le Rassemblement pour l’indépendance nationale, qui l’invite à son « école de formation politique ». Ainsi, le professeur redonnera en trois séances (les 21 et 28 octobre ainsi que le 4 novembre) ses conférences, toujours sous le titre de « Genèse et historique de l’idée séparatiste au Canada français33 ». Le texte de Laurentie pénétrera rapidement au Canada anglais : deux ans à peine après sa diffusion à la télévision canadienne-française, les conférences seront en effet traduites en anglais – avec la permission de Maurice Séguin lui-même – pour le département d’histoire de l’Université de Waterloo par un certain Paul Franklin34.

seguin600Captation de la conférence « Genèse et historique de l’idée séparatiste au Canada français » du 25 mars 1962 diffusée à Radio-Canada et conservée au Centre d’archives Gaston-Miron

Conclusion

Comme nous pouvons le constater, les archives des conférences « Genèse et historique de l’idée séparatiste au Canada français » du Centre d’archives Gaston-Miron jettent un tout nouvel éclairage sur L’idée d’indépendance au Québec : genèse et historique. Près de six décennies après la présentation initiale de ces émissions, le contexte médiatique de diffusion permet des réflexions inédites sur ce texte, notamment par l’analyse de la présentation faite par La Semaine à Radio-Canada ou encore par celle de la réception médiatique et politique qui sera la sienne. Ces conférences, par lesquelles Maurice Séguin inaugure une période soutenue d’activités médiatiques et politiques où il élargit l’auditoire de son enseignement à travers le médium de la télévision et des formations militantes au RIN, permettront peut-être également, à travers ces engagements, de rediscuter le pessimisme réel de l’homme au début des années 1960 au-delà de ce que certains écrits plus anciens ou certaines idées qui ont été transmises à partir de ceux-ci ont pu jusqu’à maintenant laisser croire.

Le professeur Séguin de « Genèse et historique de l’idée séparatiste au Canada français » croyait-il intégralement à l’« impossible indépendance » énoncée en 1956 dans La notion d’indépendance dans l’histoire du Canada ? Si c’est le cas, ses engagements du début des années 1960 nous apparaissent pour le moins contradictoires. Il faut se rappeler que pour l’auteur des Normes, l’irréparable, c’est aussi le « non réparé » et que de la même manière, l’obstacle insurmontable n’est toujours qu’un obstacle « non surmonté35 » ; dans cette perspective, l’impossible apparaît simplement comme ce qui n’a pas encore été rendu possible. N’oublions pas non plus l’injonction au « travail de sape de longue haleine » auquel nous convie l’historien à la fin de ses conférences : « Le plus grand devoir, dans l’ordre des idées, est de dénoncer l’aliénation fondamentale, essentielle, dont souffre le Canada français36. » Face au drame de ce qu’il concevait encore au milieu des années cinquante comme « deux impossibles et […] l’inévitable survivance37 », Séguin répondait, 21 ans après « Genèse et historique de l’idée séparatiste au Canada français » par une série de questions et des perspectives d’avenir :

Serait-il permis au Québec de transformer ses relations de dépendance en relations d’égalité dans l’interdépendance ? Ou sera-t-il possible au Québec de corriger deux siècles d’histoire ? L’Amérique anglaise lui a dit non en 1760 par la conquête. Le Canada anglais lui a dit non : en 1840 par l’union législative et en 1867 par l’union fédérale.
Quelle réponse réserve le vingtième siècle 38?

Et maintenant, que nous réservera le vingt-et-unième siècle ? Le Québec seul devra se poser les questions inévitables quant à son existence politique et trouver leur réponse. La survivance dans la médiocrité, c’est le contraire de l’autodétermination.

 

Ce texte est une version revue et augmentée de la présentation lue à la demi-journée d’étude sur Maurice Séguin du Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises (CRILCQ) qui s’est tenue à l’Université de Montréal le 15 janvier 2019 à la suite du colloque commémorant le centenaire de la naissance de l’historien. Cette présentation fut suivie d’une table ronde avec Denis Vaugeois, Jean Lamarre et Jean-François Nadeau.

 

 

 

 


1 Possédant plus de 5000 documents radiophoniques et télévisuels sur la littérature, la culture et la politique québécoise, acquis pour l’essentiel auprès de la Société Radio-Canada et dont les plus anciens remontent aux années trente et quarante, le CAGM est susceptible d’intéresser tout historien du XXe siècle québécois.

2 Guy Ferland, « Près de la moitié de la population est favorable à l’activité séparatiste », La Presse, 16 décembre 1961, cahier 3, p. 31. Ce sondage a été effectué par une équipe de 42 étudiants dans la semaine du 13 au 19 novembre 1961. Les questions étaient les suivantes : « (1) Avez-vous entendu parler des indépendantistes ou des séparatistes ? (2) Pensez-vous que leur activité soit bonne ou mauvaise ? (3) Quels doivent être les rapports du Québec avec le reste du Canada ? » La nouvelle est reprise dans Le Devoir, qui donne les résultats détaillés du sondage : Jean Tainturier, « Un montréalais sur cinq se prononce pour l’indépendance du Québec », Le Devoir, 16 décembre 1961, p. 16.

3 André Laurendeau, « M. Diefenbaker, pourquoi : non ? », Le Devoir, 24 janvier 1962, p. 1 et 6.

4 Le réalisateur de l’émission est Guy Parent.

5 « Nouvelles pour demain », La Semaine à Radio-Canada, vol. XII, no 24, 10 au 16 mars 1962, p. 7.

6 Maurice Séguin enseigne bel et bien à l’Université de Montréal depuis quatorze ans (1948), mais n’est titulaire de la chaire Lionel-Groulx que depuis 1959 (soit moins de trois ans) contrairement à ce qui est affirmé ici.

7 C’est Marc Thibault, alors directeur du Service des émissions éducatives et d’affaires publiques à Radio-Canada qui aurait été l’instigateur du projet et qui aurait invité Séguin à la télévision.

8 « Conférence sur le séparatisme », La Semaine à Radio-Canada, vol. XII, no 25, 17 au 23 mars 1962, p. 4.

9 Voir Laurentie, no 119, juin 1962, p. 964, 981, 989. Il a été souvent rapporté que le texte aurait été transcrit par Raymond Barbeau lui-même, mais nous n’avons à ce jour pas pu trouver de preuves formelles (témoignages ou traces écrites) de cette information.

10 Les écrits de la presse à propos des conférences portent à confusion. Nous pouvons en effet lire dans les divers articles de journaux qui évoquent ces émissions des informations contradictoires, à savoir qu’il y aurait eu, selon les textes, deux ou trois conférences. L’horaire du 1er avril 1962 publié dans La Semaine à Radio-Canada (31 mars au 6 avril 1962, vol. XII, no 27, p. 8) ne manque pas d’ajouter au mystère en proposant le même jour deux émissions : l’une diffusée à 11 h 35, à CBFT (« 3e partie ») et l’autre diffusée à 11 h 37 à CBOFT (« 2e partie »). Il faut toutefois savoir que ces horaires comprenaient la programmation combinée de Montréal (CBFT), Ottawa (CBOFT) et Moncton (CBAFT) et qu’ainsi, la troisième émission, erronément présentée comme troisième partie, était ce jour-là diffusée à Montréal et que la deuxième partie, également deuxième émission , était quant à elle diffusée sur le réseau d’Ottawa.

11 « À lémission Conférence, nous vous présentons la troisième d’une série de trois conférences sur la genèse et l’évolution de l’idée séparatiste au Canada français. Ce soir, M. Maurice Séguin retracera l’histoire du séparatisme depuis l’avènement de Tardivel en 1905 jusqu’à nos jours. » (Transcription du texte lu par l’annonceur de Conférence, « Genèse et historique de l’idée séparatiste au Canada français », 1er avril 1962, Médiathèque et Archives, Radio-Canada.) Vérification faite auprès de Nathalie Lemay, spécialiste du secteur de la Gestion de documents (Médiathèque et Archives) de Radio-Canada, aucun tapuscrit des conférences n’aurait été conservé à la SRC.

12 Transcription du texte lu par l’annonceur de Conférence, « Genèse et historique de l’idée séparatiste au Canada français », 18 mars 1962, Centre d’archives Gaston-Miron, Université de Montréal. (Nous soulignons.)

13 Jusqu’au début des années 1960, les caméras utilisées par la télévision ne permettaient pas d’enregistrer les émissions filmées, mais seulement de les diffuser en direct. À Radio-Canada, des cinégrammes (copies d’archivage ou pour diffusion subséquentes) étaient parfois effectués à l’aide d’un kinescope (ou « téléciné »), mais jamais de manière systématique. Ainsi, seule une partie des émissions télévisuelles régulières de lépoque ont pu être fixées sur pellicule lors de leur production, réduisant ainsi considérablement la probabilité que ces émissions soient rediffusées ou encore conservées comme archive.

14 « Conférence sur le séparatisme », La Semaine à Radio-Canada, op. cit. Notons ici la différence entre le titre des conférences de 1962 (« Genèse et historique de l’idée séparatiste au Canada français », titre reproduit dans la transcription de Laurentie) et celui et du texte publié en 1968 au Boréal Express (L’idée d’indépendance au Québec : genèse et historique).

15 Ibid.

16 En entrevue avec Fatima Houda-Pépin, Michel Gauthier, ancien chef du Bloc québécois ayant décidé en 2018 de tourner le dos au mouvement indépendantiste et d’appuyer le Parti conservateur aux élections de 2019, nous donne un bon exemple de ce genre de discours : « [F. H.-P. :] Avez-vous abandonné la souveraineté ? [M. G. :] C’est la souveraineté qui nous a abandonnés. J’ai vécu à une époque où on militait pour gagner des appuis à la souveraineté. On en a gagné jusqu’à ٥٠ ٪, au dernier référendum. Mais depuis ce temps-là, que s’est-il passé ? L’appui à la souveraineté a constamment baissé, c’est la faute à qui ? Je ne le sais pas. Mais c’est un fait, c’est rendu à 32-34 %, aujourd’hui. […] [F. H.-P. :] Vous êtes donc en train de crédibiliser la thèse de ceux qui pensent que la souveraineté, c’est l’affaire d’une génération ? [M. G. :] Disons que je me suis beaucoup laissé flirter par cette idée, puis je considère que c’est probablement le cas, selon les indications que nous avons en ce moment. Je ne sais pas ce qui se passera après, mais pour maintenant, oui. » (« Michel Gauthier : l’apôtre du réalisme politique », Le Journal de Montréal, Opinions, 14 mai 2018, p. 24.)

17 Entrevue avec Robert Comeau, 28 décembre 2018. Évoquant des figures comme celles de Dostaler O’Leary et Paul Bouchard, Jean Lamarre rappelle quant à lui l’influence toute particulière que les séparatistes de 1936-37 ont pu avoir sur le professeur de l’Université de Montréal : « Selon Séguin, ce ne sera qu’en 1936-37, au cœur de la crise économique, qu’on redécouvrira, à l’intérieur de l’un des divers groupements séparatistes qui émergent à cette époque, ce qu’est véritablement la pensée indépendantiste en remettant en question le credo national de l’égalité politique depuis l’Union et la Confédération tout en soulevant l’impossibilité d’être vraiment soi-même à l’intérieur d’une fédération. Et c’est dans le prolongement de ce mouvement indépendantiste que Séguin situe ensuite sa propre contribution […]. » (Jean Lamarre, Maurice Séguin, historien du Québec d’hier et d’aujourd’hui, Québec, Les éditions du Septentrion, p. 145.)

18 Citons à cet effet une célèbre déclaration de Maurice Séguin : « Je n’entreprendrai jamais de polémique avec [Lionel Groulx] parce qu’il m’a initié à l’histoire, qu’il m’a donné le goût de l’histoire. Puis je lui dois personnellement ma carrière à l’Université de Montréal. » (Dans Michel Lapalme, « Le nouveau chanoine Groulx s’appelle Séguin », Le Magazine Maclean, vol. 6, no 4, avril 1966, p. 16.) De fait, « Genèse et historique de l’idée séparatiste au Canada français » ne sera pas d’abord publié par son auteur, mais presque clandestinement par les responsables de la revue Laurentie qui, n’ayant pas pu accéder à un manuscrit des textes, ont tout simplement décidé d’effectuer une transcription à partir des enregistrements conservés à Radio-Canada. En ce qui concerne L’idée d’indépendance : genèse et historique, l’initiative de sa publication reviendrait à Denis Vaugeois et André Lefebvre. Le texte ne sera publié que le 12 décembre 1968, un an et demi après la mort de Lionel Groulx, au Centre social de l’Université de Montréal.

19 L’absence de Maurice Séguin dans l’espace public a été bien réelle, mais gagnerait à être relativisée, du moins en ce qui concerne le début des années 1960. « Genèse et historique de l’idée séparatiste au Canada français » marque en effet chez lui le début d’une courte, mais intense période médiatique. À l’automne 1963, il participa en effet à neuf émissions de L’histoire à quatre voix animée par Fernand Séguin : « Quatre professeurs d’université, quatre historiens nous donnent, chaque vendredi soir à 8 heures au réseau français de radio, leur opinion sur un moment ou un aspect important de l’histoire du Canada. […] À partir d’un texte publié par quelques-uns de nos meilleurs historiens, ces quatre voix de professeurs nous donnent leur opinion sur les évènements dont il est question et essaient d’en dégager le sens. […] À cette deuxième série qui traite du Régime anglais, les professeurs invités sont M. Maurice Seguin, de l’Institut d’histoire de l’Université de Montréal et titulaire de la chaire, le chanoine Lionel Groulx, MM. Fernand Ouellet et Jean Hamelin, tous deux de l’Institut d’histoire de l’Université Laval, ainsi que Laurier LaPierre, professeur d’histoire de la civilisation canadienne-française à l’Université McGill. » (« L’histoire du régime anglais au Canada », La Semaine à Radio-Canada, vol. XIV, no 6, 2 au 8 novembre 1963, p. 20.) Sous le titre Précis d’histoire du Canada, Maurice Séguin donnera également à Radio-Canada, du 23 novembre 1963 au 18 avril 1964, dix-sept cours télévisés de 45 minutes. (Voir « Les cours télévisés de l’Université Laval et de l’Université de Montréal », La Semaine à Radio-Canada, vol. XIII, no 52, 21 au 27 septembre, p. 6. Dix-huit cours sont au programme, mais un de ceux-ci sera rediffusé, portant le total des leçons originales à dix-sept. Jean Blain assurera les huit premiers cours de la série, du 28 septembre au 16 novembre 1963.)

20 « Conférence sur le séparatisme », La Semaine à Radio-Canada, op. cit.

21 L’idée d’indépendance : genèse et historique, op. cit., p. 65. Notons l’emploi de la deuxième personne du pluriel, qui n’est pas employée ici pour marquer la neutralité : Séguin parle bel et bien au nom de la nation québécoise. Une telle chute explosive, commentaire éditorial inattendu marquant à la fois une continuité et une rupture avec l’œuvre de Lionel Groulx, ne pouvait manquer de provoquer les consciences à l’intérieur des mouvements séparatistes de l’époque, ne serait-ce que du côté de l’Alliance laurentienne ou des révolutionnaires du Rassemblement pour l’indépendance nationale.

22 Ibid, p. 37.

23 « Le séparatisme », Liberté, vol. 4, no 21, mars 1962, p. 66-189. Ce numéro, préparé par Hubert Aquin, venait, au moment de la diffusion des conférences de Séguin, tout juste d’être publié. Aquin, alors membre du RIN, y publie l’article « L’existence politique », texte aux accents séguinistes provenant d’un discours prononcé au colloque « L’indépendance nationale, une fin et un moyen » tenu à l’Hôtel Windsor les 17 et 18 février 1962 à Montréal. Inscrit à une maîtrise en histoire à l’Université de Montréal qu’il ne complètera pas, Hubert Aquin suivit en septembre 1957 les cours de Maurice Séguin, Michel Brunet et Guy Frégault. (Voir la présentation de Jacinthe Martel de « La fatigue culturelle du Canada français » dans Hubert Aquin, Mélanges littéraires II, Bibliothèque québécoise, 1995, p. 53 [note 23].)

24 André Laurendeau, « La “foi” séparatiste », Le Devoir, 22 mars 1962, p. 4. Le titre de cet article fait référence au texte d’Hubert Aquin : « La foi séparatiste, au fond, quel Canadien français ne la ressent pas, ne serait-ce que dans un moment d’abandon ou de lucidité : qui de nous oserait dire que le séparatisme est mauvais en soi ? » (« L’existence politique », dans Liberté, op. cit.)

25 « La “foi” séparatiste », op. cit.

26 Ibid.

27 Fernand Ouellet, « Les fondements historiques de l’option séparatiste dans le Québec », Liberté, op. cit., p. 101.

28 Bien que le titre de ce texte fasse immédiatement penser à celui de Maurice Séguin, nul besoin de rappeler au lecteur, à l’instar d’André Laurendeau, que celui-ci s’inscrit dans une tout autre démarche que celle du professeur de l’Université de Montréal.

29 « “On ne peut plus prêcher la servilité à un peuple devenu adulte”, déclare Raymond Barbeau », Le Devoir, 14 avril 1962, p. 3 et 17.

30 Ibid.

31 André Laurendeau, « Une petite histoire du séparatisme », Le Devoir, 19 juillet 1962, p. 4.

32 Dépouillé de ses références historiques dans cette version, il est probable que le texte de Maurice Séguin ait, pour certains militants, pris la forme d’un véritable manifeste pour l’indépendance du Québec rédigé, qui plus est, par un professeur de l’Université de Montréal…

33 Voir « École de formation politique. Programme en cours. », L’Indépendance, novembre-décembre 1963, p. 2. Le programme des deux semaines suivantes présente par ailleurs deux figures bien connues du RIN : « 11 nov. Colonialisme par : Hubert Aquin écrivain et cinéaste » ; « 18 nov. L’Indépendance et la Révolution par : Pierre Bourgault rédacteur de l’INDÉPENDANCE ».

34 Maurice Séguin, Origin and Historical Record of the Separatist Idea in French Canada, Paul Franklin (trad.), University of Waterloo, 1964. Huit bibliothèques posséderaient toujours ce document, dont sept au Canada et une aux États-Unis (Yale University Library).

35 Voir Maurice Séguin, Les Normes de Maurice Séguin. Le théoricien du néonationalisme, ouvrage préparé par Pierre Tousignant et Madeleine Dionne-Tousignant, Montréal, Guérin, p. 118. Citant Tardivel dans la dernière partie de L’idée d’indépendance : genèse et historique, Maurice Séguin écrit dans le même sens : « On dira peut-être que la sortie de la province de Québec de la confédération est aujourd’hui impossible. C’est très difficile, nous l’admettons […] ; mais difficile, très difficile n’est pas synonyme d’impossible. » (Jules-Paul Tardivel, La vérité, 18 mars 1893, dans L’idée d’indépendance : genèse et historique, op. cit., p. 55.) Ainsi pouvons-nous repenser avec Tardivel le propos avec lequel Séguin conclut ses conférences : si la « démolition » de nos maîtres n’est certes pas chose facile, elle n’est certes pas impossible.

36 Ibid., p. 65.

37 Maurice Séguin, « La notion d’indépendance dans l’histoire du Canada », Rapports annuels de la Société historique du Canada/Report of the Annual Meeting, vol. 35, no 1, p. 84.

38 Maurice Séguin, « Le Québec », dans Québec-Canada, Paris, Éditions du Burin, 1973, p. 165.

* Membre associé, Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises (CRILCQ), UdeM.

 

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