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L’indépendantisme est-il une affaire de perdants ?

De prime abord et en se laissant porter par l’air du temps, il serait facile et tentant d’expédier la thématique du colloque et de régler le sort de l’œuvre de Maurice Séguin. À l’heure où l’indépendantisme semble battre de l’aile et que son destin peut paraître lié à celui du Parti québécois qui, après en avoir absorbé les premières moutures modernes (RIN), s’est montré incapable de l’assumer, la thèse de Maurice Séguin ayant l’air non seulement fondée, mais indépassable. L’impuissance serait notre lot. La vie politique tiendrait depuis la Conquête du parcours d’un Sisyphe tantôt inquiet, tantôt naïf quand il n’est pas résigné.

On connaît le verdict : l’indépendance est nécessaire, mais impossible, les Anglais sont nos maîtres. Vue, nommée et regardée en face froidement par un historien dont la stature évoque davantage celle du volcan endormi que de l’icône souffreteuse, la domination au fondement du régime et déterminant notre existence nationale depuis 1760 serait en quelque sorte un horizon non seulement politique, mais intellectuel. Du fait à la norme, une continuité se serait formée et donnerait à notre histoire sa trame événementielle et son intelligibilité. La lecture séguiniste, dès ses premières formulations, a été accueillie sur le fond d’une polémique pour ainsi dire fondamentale, opposant les interprétations volontaristes aux penchants défaitistes, non seulement des protagonistes de notre histoire, mais encore, et surtout, de ses interprètes. On connaît les jugements de Groulx sur le défaitisme et le pessimisme de celui qu’il voyait gagner en influence dans un milieu et des institutions qu’il avait appelé de tous ses vœux, les voyant comme autant de jalons dans la longue quête de l’existence nationale.

Cette opposition renvoie, on s’en doute bien, à des positions théoriques aussi bien qu’éthiques sur la nature et la place du volontarisme en histoire, sur le poids des déterminations et les limites de l’action. Séguin lui-même, pour peu qu’on le lise et lui concède une ironie dont les contemporains le savaient capable, est sans doute resté partagé entre les diverses combinaisons possibles des figures de cette opposition. Affirmant au moins autant que concluant, au terme d’une démonstration accablante, que le Canada avait fait du peuple du Saint-Laurent la nation annexée la mieux entretenue du monde, Séguin, on le sait, craignait autant qu’il constatait que l’horizon culturel et politique risquait de se caractériser par le consentement à la médiocrité provinciale. Selon qu’on le lise avec des lunettes volontaristes ou plus déterministes, son interprétation du destin national fera l’effet d’un aiguillon douloureux ou celui d’un soporifique efficace à produire l’engourdissement collectif et la résignation. Cette ambivalence serait autant le fait de la grille séguiniste elle-même qu’un trait fondamental de la culture politique qu’il tente de cerner.

D’une certaine manière, on peut dire que la tension dramatique au fondement de l’œuvre de Séguin est tout entière exprimée dans un effort éperdu pour comprendre et neutraliser les ravages de l’impuissance consentie. Séguin veut bien croire à l’action des hommes, mais il refuse de toutes ses forces de céder aux sirènes de l’idéalisme, il ne veut pas céder aux pulsions qui pourraient conduire au prophétisme un peuple déjà si sensible à la puissance symbolique des utopies compensatoires. Cette tension aura été extrêmement difficile à soutenir et nombreux sont ceux de ses épigones qui ont été incapables de la maintenir comme moteur de la pensée. On pense en particulier à ce qu’en aura donné la lecture d’un Denys Arcand se complaisant dans la joie mauvaise de constater que le confort l’emporte sur le dépassement, que son moelleux engourdissement suffit à convaincre tout un peuple de mariner dans la petitesse du rêve consumériste. On pense aussi à cette lecture bon chic bon genre d’un François Ricard, rentier mcgillien, si heureux de l’existence de province1, de la vie en mode mineur qui aide à s’imaginer délesté de soi-même et du poids du monde.

Et pourtant, même décrété, le congé de tragique n’en fait pas disparaître le poids et la charge érosive. Malgré son évidente adhésion à une certaine posture séguiniste, celle qui penche du côté des déterminismes et qui a les allures du défaitisme, un Arcand, par exemple, ne parvient pas toujours à réprimer un ressentiment épisodique que lui inspire le fait d’être né et de pratiquer son art dans une société trop petite, qui limite l’expression de son talent et l’oblige à se dépatouiller avec un localisme qui l’englue. Il ne sera pas le dernier à déplorer que son peuple ne l’ait pas mérité. Lucien Bouchard aussi trouvait récemment2 que son peuple ne lui avait pas donné l’occasion d’être un grand homme.

Le défaitisme n’est pas tant une caractéristique de l’œuvre de Séguin et, jusqu’à un certain point, son héritage dans l’histoire de la pensée, qu’un résultat de ce qu’aura laissé dans la vie intellectuelle le caractère inachevé et fragmentaire de son œuvre. Plus que tout autre avant lui, il aura tenté de cerner le caractère et le rôle fondamental de la domination dans la formation de la représentation de soi-même et de l’action, y compris de l’action volontaire cherchant à y échapper. Jacques Ferron, son contemporain, aura lui aussi exploré ces avenues de pensée, tentant, de contes en historiettes à déceler ce qu’il pouvait y avoir de subversif à tirer du fait d’avoir grandi sous la botte du Conquérant. Mais dans un cas comme dans l’autre, l’ambivalence pour ainsi dire consubstantielle à une vision du monde cherchant à penser dans un ordre perçu comme enfermement rend difficile son dépassement alors même que la réalité politique semble non seulement lui faire écho, mais bien la confirmer. C’est pourtant la tâche à laquelle nous sommes pour ainsi dire « condamnés » pour peu que nous tentions de penser l’avenir autrement qu’en éternel recommencement. Et Séguin peut nous aider à dépasser Séguin, à la condition expresse de nous efforcer de le penser dans ce qu’il y a de fécond dans son ambivalence et non pas en tentant de la réduire.

Volontaire et défaitiste, confiant et pessimiste, Séguin l’est simultanément et tout à la fois. Pour cela, il faut distinguer deux registres d’interprétation et situer la portée des concepts séguinistes dans chacun de ceux-là. Ils ont beau être reliés et renvoyer l’un à l’autre, chez Séguin, le registre théorique et le registre politique ne sont pas traités avec le même degré d’ambivalence, si l’on peut dire. Les découpages théoriques clairs ne sont pas nécessairement suivis d’une programmatique univoque, comme le voudrait une approche volontariste. Pour penser la domination, Séguin parvient à s’arracher à la représentation ambivalente que s’en sont faite les acteurs historiques du Canada français. Leur ambivalence, pour réelle qu’elle soit, n’est pas un fait causal, mais bien un résultat. La Conquête est un fait dur et Séguin constate que l’historiographie aussi bien que les acteurs ont tenté de l’adoucir par une représentation de leur action qui n’appartenait pas tant à leur capacité d’initiative qu’à la marge de manœuvre qui leur était consentie par le régime et ce qu’il tolérait non seulement comme gestes, mais encore et surtout comme modèles d’action recevables. Dans cette perspective, les gains et progrès ne peuvent être interprétés du seul point de vue du sujet historique canadien-français.

C’est là le point de départ du travail théorique de Séguin. Pour nourrir une compréhension globale de la situation historique de la nation il lui faut en saisir la dynamique de développement en dégageant ce qui, dans chacun de ses moments et à chacune de ses transformations, redéfinit la relation dominant-dominé et modifie en retour l’action historique telle qu’elle est représentée et pratiquée par chacun des deux protagonistes. C’est la notion fondamentale de « l’agir par soi » qui lui fournira la clé de lecture pour rendre compte, sur le plan théorique, de la dynamique d’évolution de la situation historique de la nation, et sur le plan politique, d’en comprendre et déchiffrer la traduction programmatique par les acteurs eux-mêmes. C’est faute d’établir le rôle fondamental de l’aspiration à l’agir par soi dans le fonctionnement de la dynamique historique que les historiens, aussi bien que les acteurs, peuvent être amenés à confondre causes et effets et à se laisser en quelque sorte « berner » par une lecture téléologique de l’histoire nationale. Sur le pan politique cette confusion a entrainé une lecture « continuiste » et linéaire du régime et des luttes qui s’y sont déployées, hypertrophiant, de fait, la « lutte pour les droits », en faisant la trame du récit historique et la clé de compréhension de la dynamique politique.

Refusant tout exceptionnalisme et toute linéarité dans la lecture du parcours de la nation, Séguin pose l’agir par soi comme une caractéristique fondamentale de toute société « normale ». La notion apparaît chez lui à la fois comme une « aspiration » inhérente à l’existence nationale et comme un concept explicatif pour comprendre sa dynamique évolutive. C’est en recourant à certains concepts de la sociologie politique récente qu’on peut mieux saisir à la fois l’ambition théorique de Séguin et l’originalité de sa contribution à l’histoire de la pensée aussi bien qu’à la connaissance de l’histoire nationale. On peut trouver avec ces concepts les outils pour mieux comprendre l’ambition de Séguin et pour le dépasser en assumant les acquis de sa démarche.

L’agir par soi, on le sait, fournit à Séguin un principe explicatif fondamental. Il y voit une caractéristique inhérente à toute société normale. À toute société, pourrait-on dire en recourant au concept d’auto institutionnalisation. Car l’agir par soi chez Séguin, renvoie non pas à une espèce de téléologie qui en ferait le vecteur de développement (une recherche tendue vers le plein épanouissement), mais bien à une force systémique. Vue avec les outils de la sociologie politique, l’agir par soi, ce n’est, ni plus ni moins, que la force motrice d’une société vue comme système ouvert, comme un principe organisateur des moyens et finalités mobilisés pour se construire, s’adapter, voire se reconstruire. Dans cette perspective, pas étonnant que la privation de l’agir par soi représente pour Séguin, l’oppression essentielle. Elle renvoie à une entrave majeure qui joue un rôle fondamental dans le devenir. Cette entrave empêche ou fausse la capacité pour la nation de se définir et se construire comme elle l’entend, c’est-à-dire en contrôlant les ressources à sa disposition pour se situer et s’inscrire dans le monde, en l’occurrence ici, pour définir ses rapports avec le Canada, avec le régime qu’il impose et les filtres qu’il dresse entre la nation canadienne-française et le monde.

En toute logique, cette entrave pervertit la capacité de reproduction sociale, elle enraye la capacité de socialisation. La nation ne peut se projeter et se reproduire lorsqu’elle est privée des moyens de réaliser une socialisation intégrale, une socialisation où elle est à elle-même la référence et où ses codes sont ceux-là qui organisent la représentation du devenir et des possibles. C’est le fondement de la logique de consentement à la minorisation. La privation de l’agir par soi impose donc une représentation clivée de soi-même. Elle provoque la distorsion du politique qu’elle ramène à un univers hétéronome avec lequel la nation doit composer. Sa dynamique évolutive ne repose pas d’abord sur ses choix propres, sur ce qu’elle peut décider en pleine autonomie, mais bien sur la manière et la capacité qu’elle a de composer avec ce qui, de l’extérieur, conditionne et détermine ses choix, la majorité étrangère. Tel est le sens et la portée de la notion d’annexion. C’est une forme de domination particulièrement insidieuse, car elle fonctionne par détournement de sens, par logique de diversion.

La nation annexée est en quelque sorte piégée dans une représentation d’elle-même qui la force à intérioriser ses contraintes, à ne plus les percevoir comme telles. Pis encore, cette intériorisation l’amène à se représenter elle-même et ses moyens d’action dans une logique qui la détermine de l’extérieur. La rhétorique politique de la décolonisation aura désigné cette action politique hétéronome comme expression d’une nation qui se voit avec le regard de l’Autre. Le passage de Canadien français à Québécois a désigné une tentative de se définir par soi-même et non pas par rapport à un autre, le Canadian qui, lui, ne se dédouble pas. Le glissement qui s’est lentement effectué du Québécois vers le Québécois francophone pour désigner le noyau majoritaire qui a tenté de s’arracher à ce dédoublement est un révélateur puissant de la régression nationale. Voilà désormais que l’aspiration à se poser comme sujet unifié se dilue dans la représentation dédoublée. Le retour au statut explicite de minoritaire et, pis encore, l’effort pour le présenter comme projet politique ne peut signifier que le consentement à une représentation de l’action diminuée, un renoncement à l’aspiration à l’agir par soi. Dans la dynamique politique actuelle, prôner cette désignation ou celle du retour à Canadien français, cela revient à se faire promoteur d’un consentement à vivre selon des finalités imposées, à composer avec un ordre plutôt qu’à le combattre3.

Séguin a consacré des pages remarquables à la déconstruction de cette logique tordue de l’action hétérodéterminée, du politique qui tente de penser la nation en faisant l’impasse sur la privation de l’agir par soi. Toujours, sa démonstration repose sur la conjugaison de deux registres, celui des faits et celui des représentations. L’oppression essentielle renvoie chez lui d’abord à la réalité objective de ce qui détermine les conditions matérielles d’existence de la nation : le nombre, la richesse, la propriété, bref ce qui constitue l’infrastructure. Elle renvoie aussi et presque simultanément – dans une boucle de rétroaction – à l’univers symbolique. L’oppression essentielle, pour Séguin, est aussi un fait de représentation. Ce fait, dira-t-il, a conduit à une mésinterprétation du régime, du fédéralisme, à une analyse erronée de sa nature et de son fonctionnement. Ce qui a été conçu et vécu sur le plan politique comme une programmatique de la quête d’autonomie y apparaît, à la lumière d’une analyse basée sur la notion d’oppression essentielle, comme le contraire de ce qu’en ont pensé et en pensent les acteurs. Les indépendantistes s’agitent dans une cage dont ils ne perçoivent pas les barreaux.

En négligeant, par intention ou aveuglement, de placer l’agir par soi au fondement de l’analyse, le mouvement national se laisse entrainer dans une confusion qui est le produit même de ce qu’il cherche à expliquer. Dans l’analyse séguiniste, la privation de l’agir par soi produit une confusion qui charpente l’agir des acteurs et cette confusion c’est celle qui fait paraître pour une quête de la liberté ce qui relève, en fait, des variations de la marge de manœuvre accordée par le régime et acceptée ou contestée par la nation annexée. La représentation de l’action véhiculée par les analyses historiques reste, à ses yeux, prisonnière des points de vue des acteurs en ce qu’elle repose plus ou moins implicitement sur un schéma linéaire qui définirait le parcours historique comme une progression vers toujours plus d’autonomie, progression qui, à terme, conduirait à la pleine émancipation. C’est pour avoir dévoilé cette illusion que l’analyse de Maurice Séguin s’est méritée l’étiquette de vision pessimiste de l’histoire nationale. Confondre l’autonomie et la liberté n’est possible qu’à la condition de gommer la différence fondamentale dans la représentation de l’action.

Pour le dire avec une brutalité dans les termes qui n’aurait sans doute pas déplu à Séguin, on peut dire que son analyse amène à considérer la quête d’autonomie comme une quête autorisée. Elle ne sape pas les bases du régime, elle en conforte et la légitimité et le fonctionnement. Le nationalisme qu’elle nourrit ne peut conduire à la plénitude d’une société normale. Il perpétue une privation essentielle, celle du contrôle sur les finalités ultimes et, du coup, il nourrit une définition de soi qui, portée et relayée dans la socialisation, conduit à une représentation diminuée de l’existence collective, nationale.

Le dévoilement analytique, faut-il dire, reste lui-même dans l’univers de la représentation et à lui seul ne suffit pas à faire disparaître la réalité objective, les entraves matérielles que dresse le régime pour contenir l’agir par soi. L’analyse séguiniste, si elle a pointé les enjeux de la représentation de soi et nourri ce qui deviendra le néonationalisme, ce courant idéologique qui a remis en cause le consentement à la minorisation, n’est pas parvenu à en saper le schéma de base de la représentation de l’action. Pointant la rupture dans la nécessité de penser la nation comme une majorité subjuguée, l’analyse séguiniste a certainement contribué au renouvellement du nationalisme. Mais ce gain dans la représentation ne s’est pas accompagné du renouvellement du schéma de représentation de l’action. Le politique est resté à demi-englué dans le symbolique. Les enjeux relatifs aux transformations des conditions matérielles d’existence et de fonctionnement du régime fédéral n’ont pas été abordés avec un modèle d’action centré sur l’agir par soi. Le néonationalisme est resté prisonnier du modèle linéaire, il a pensé le combat national comme progression de l’autonomie, comme élargissement de la marge de manœuvre et non comme redéfinition de l’action et redécoupage de l’espace politique.

Pour commencer à comprendre comment cela a pu se produire alors même qu’on attribue un rôle fondateur aux analyses séguinistes, il faut revenir à ce qui a déclenché chez lui le travail théorique. C’est en revenant à ses premières analyses sur le statut de l’agriculture et à l’influence des travaux d’Esdras Minville que peut être mieux abordée et comprise la dérive logique et politique qui a défini la matrice politique du mouvement national s’en inspirant. Le citant sans toutefois trop s’en réclamer, Séguin, réfléchissant sur le rôle de l’agriculture, entreprend de l’aborder sous son angle le plus élémentaire, celui dans lequel elle s’est donnée pour la société canadienne : la colonisation. En pays neuf sur lequel il a fallu faire de la terre, l’agriculture en Nouvelle-France signifie jeter les bases d’un système économique. La mise en valeur du sol ne fait pas seulement qu’assurer des moyens de subsistance, elle donne forme et assise à une structure de peuplement et à un circuit d’échanges. En ce sens, la colonisation telle qu’elle s’élabore vise la construction d’une société complète, le développement complet du pays à faire. Minville la désigne comme la colonisation intégrale. Il l’oppose à la colonisation « diminuée » qu’il présente comme un résultat de la Conquête. Pour Minville, l’agriculture est alors devenue une voie de relégation dans laquelle les colons ont été refoulés. Il ajoutera que ce refoulement s’est également accompagné d’une vision pour ainsi dire ratatinée de l’agriculture elle-même, une vision centrée et pratiquement réduite à la seule subsistance. Pour lui, l’infériorité économique des Canadiens français ne tient pas d’abord à un fait de mentalité – une quelconque prédilection pour la vocation agricole – mais bien à un fait de structure.

On reconnaîtra là l’armature essentielle du travail qu’amorce Séguin. Alors que ce dernier plongera dans l’analyse des conséquences historiques – aussi bien dans l’ordre du réel que dans le domaine de la pensée –, Minville n’aura de cesse de chercher à comprendre les causes de l’infériorité par un travail de théorisation tout en s’efforçant de le garder rivé sur une programmatique d’émancipation. Il sait et démontre, raisonnement économique à l’appui, que la colonisation diminuée – qui a condamné les Canadiens français à essaimer de terre en terre pour absorber leur démographie et à toujours tenter de gagner sur la forêt des terres qu’ils n’ont pas de moyens de mettre en valeur – est une impasse. Il cherche une voie de développement qui pourrait conduire à la colonisation intégrale. Dans les termes de Séguin, cette recherche se désigne comme tentative pour échapper à l’oppression essentielle.

Hormis la référence du départ et l’amorce du travail par une réflexion sur le statut et le rôle de l’agriculture, assez curieusement, le travail des deux hommes n’a pas connu de convergence, chacun poursuivant sa démarche sans pratiquement jamais plus citer les travaux de l’autre. Une première comparaison des deux démarches ouvre pourtant sur une lecture particulièrement éclairante. Elle permet de bien saisir le rôle et la portée des représentations de l’action dans le destin ultérieur des œuvres de l’un et de l’autre. Ces représentations ont littéralement défini les deux pôles autour desquels s’est organisé la programmatique du néonationalisme : un pôle économique cherchant les voies d’émancipation par l’élaboration d’un modèle de développement pour venir à bout de l’infériorité et de la dépossession ; un pôle politique pour cerner les conséquences du statut de nation annexée et, éventuellement, comprendre et contrer la centralisation inhérente à l’exercice de l’oppression essentielle.

À la recherche d’une doctrine économique qui permettrait de concevoir des voies de sortie de la pauvreté et de l’infériorité économique, Minville refuse les points de vue – fort répandus encore à l’époque – de la vocation agricole du Canada français. Tout en reconnaissant le rôle économique essentiel de l’agriculture dans une économie nationale, il lui apparait illusoire de chercher à s’en faire un horizon du développement. Pour des raisons matérielles d’abord : le terroir québécois est trop restreint, à peine 2 % du territoire, ce qui reste trop congru pour s’imaginer en faire le centre de gravité d’une économie nationale. Pour des raisons idéologiques et culturelles ensuite. La colonisation diminuée a engendré une vision rabougrie de l’agriculture et il lui apparaît essentiel d’en redéfinir la conception et le cadre de développement pour s’en faire un moyen de prospérité. Il reconnaît néanmoins que l’agriculture constitue, à toutes fins utiles, le seul domaine économique où les Canadiens français exercent une présence assez forte pour peser sur l’organisation du territoire et qu’ils contrôlent quelques moyens mobilisables pour se donner une voie vers une plus grande prospérité. Mais pour que cela devienne possible et efficace, il lui apparaît essentiel de s’arracher à cette vision diminuée de la colonisation et de considérer l’expansion territoriale – il ne faut pas oublier que la colonisation, l’ouverture de terres neuves et la fondation de paroisse perdureront jusqu’à la fin des années 1940 – dans une perspective de construction de l’économie nationale sous contrôle canadien-français, Minville n’est en aucune manière un agriculturiste.

Disciple de Groulx dont il reprend la thèse de la prolétarisation en campagne des Canadiens français – par la mainmise sur les ressources naturelles et sur la forêt en particulier – Minville va donc chercher à théoriser un modèle de développement économique qui visera à inscrire l’agriculture, la colonisation et plus généralement les milieux ruraux, dans un cadre plus global. De là ses grands efforts pour décrire et analyser les potentiels des ressources naturelles et qui donneront lieu à la célèbre série d’étude sur Notre milieu. De là également son intérêt pour les enjeux de mise en valeur de ces dernières et les possibilités de les mettre au service de l’économie canadienne-française plutôt que de les laisser sous le contrôle et l’accaparement du grand capital étranger. Faisant explicitement référence au curé Labelle et à ses ambitions de reconquête économique, Minville ambitionne donc et se fait promoteur d’une colonisation complète. Il vise à déjouer un ordre qui prive le Canada français de son agir par soi. Le mot déjouer ici est important : Minville estime que la dépossession est trop complète, que l’indigence ne laisse que trop peu de moyens pour espérer triompher à court terme des entraves à cette capacité d’agir. Il cherchera à proposer un mode d’action qui permettra aux Canadiens français de ruser avec un ordre qu’ils ne peuvent renverser.

En bon économiste Minville soutient que le manque de capitaux et l’absence de contrôle sur les moyens d’en générer constituent les obstacles dont il faut disposer pour espérer donner quelque chance de succès au modèle de développement qu’il cherche et dont il voit l’absolue nécessité pour sortir le Canada français d’une infériorité économique qui risque d’être fatale à l’existence même de la nation. Sa stratégie : prendre appui sur le sol pour élargir peu à peu la capacité d’agir. Développer une agriculture dynamique pour faire des villages prospères, accumuler des richesses pour créer des petites entreprises en lien d’abord avec cette agriculture (beurreries, conserveries, etc.) puis se répandant de proche en proche aux divers secteurs industriels en visant, au premier chef, ceux-là qui touchent à l’exploitation des ressources naturelles, à la forêt surtout, qui domine le territoire des régions et colonies et où sont réduits à la misère bûcherons et habitants qui montent aux chantiers. Et ce continuum, Minville le voit sur toute la chaîne économique, de l’artisanat à la grande entreprise en passant par la PME et les petits producteurs.

Conscient qu’il s’agit là d’un processus et d’une démarche de long terme, Minville déploiera des efforts considérables pour trouver les moyens d’accélérer le rythme de l’accumulation. Il évoquera comme plusieurs autres nationalistes, en particulier ceux-là qui s’étaient regroupés à L’Action française dans les années 1920, le rôle clé de l’État, mais ce ne sera pas le principal objectif de son approche. Après avoir exploré quelque peu le corporatisme, c’est beaucoup vers les potentiels de la coopération qu’il concentrera son attention, ce qui ne l’empêchera pas, par ailleurs, de consacrer beaucoup d’énergie à élaborer, en bon directeur de l’École des hautes études commerciales, une doctrine de l’entrepreneuriat pour les Canadiens français.

L’armature de ce qui deviendra le cœur de la doctrine économique du néonationalisme et qui inspirera l’action de l’élite économique au point de devenir le centre de gravité du modèle québécois si cher à la Révolution tranquille trouve là sa première formulation de synthèse. Minville envisage la reconquête économique comme un continuum sur lequel se déploie un processus cumulatif. La création d’une force économique bien encastrée dans son milieu, dans sa culture et sa foi, dira-t-il, lui apparaît le vecteur du redressement national qu’il entrevoit, en particulier au cours des années 1930. S’il avait envisagé l’indépendance comme un aboutissement naturel, Minville ne la voyait qu’à très long terme. Objectif mais surtout idéal, la quête qu’il propose reste entièrement définie sur la conviction que l’état d’infériorité des Canadiens français les laisse dans une trop grande faiblesse pour en faire un projet réalisable même à moyen terme. La position autonomiste qui découle de ce constat et de l’approche théorique et stratégique qui la fonde en est une de longue patience. D’abord conquérir et occuper tout l’espace provincial, s’assurer de pouvoir gagner la maîtrise de tout ce que définit le partage des compétences et ensuite, cette force acquise, viser davantage et plus haut.

Sous couvert de pragmatisme, l’approche minvillienne trouvera un écho favorable dans l’ensemble des milieux nationalistes. Elle inspirera aussi bien le Programme de restauration sociale que celui de l’Action libérale nationale et ce qu’en fera l’Union nationale de Maurice Duplessis. Ce nationalisme économique restera la matrice du néonationalisme, en particulier celui que pratiquera le Parti québécois du premier mandat, surtout. Cette approche de la progression par expansion continue connaîtra diverses modulations au fil des décennies, modulations qui seront largement déterminées par les actions inspirées, elles, d’une influence séguiniste plus marquée. Ce sont les débats sur la centralisation à Ottawa, les ripostes imaginées par la mobilisation des moyens accessibles dans le registre des compétences provinciales qui resteront largement inspirées des analyses nourries de la thèse séguiniste de la nation annexée. C’est en effet la question du statut politique du Québec qui dominera le renouveau nationaliste. La représentation de ce statut, on le sait, glissera assez rapidement de la revendication de la pleine indépendance vers celle de la souveraineté-association. S’il fallait une illustration de la justesse de l’analyse de Séguin, c’est l’absorption du RIN par le PQ qui l’aura illustrée. La problématique politique du souverainisme s’est déployée dans le registre de la mitigation des contraintes de l’annexion. Séguin l’avait bien deviné, comme en témoigne l’anecdote, maintes fois reprise, de sa réaction en classe, au lendemain de l’élection de 19764. Aux étudiants qui voyaient dans l’événement le triomphe de ses thèses, Séguin signifiait une réserve et un scepticisme qui apparaîtront, dans la suite des choses, comme fondés, sinon prémonitoires.

Le péquisme aura été porté par une représentation de l’action politique entièrement engluée dans la logique de l’annexion. Séduites par les rationalités bureaucratiques, les élites nationalistes voient le changement de statut comme une condition essentielle à la construction de l’État fort dont le Québec, pensent-elles, a besoin pour son plein épanouissement. Le changement et, plus fondamentalement, l’action pour le changement restent dominés par une représentation qui évacue la rupture dans le régime d’annexion, les ramenant plutôt dans le registre de la reconfiguration. La souveraineté y est alors représentée comme le changement de capitale bien davantage que par le changement d’État, dans la mesure où la reconfiguration des institutions est, à toutes fins utiles, restée un impensé. Changement de statut et indépendance ont été posés comme synonyme, comme des équivalences, le plaidoyer pour le premier accordant pour ainsi dire une vertu intrinsèque aux actions qui en découleraient. Tellement pétries d’une représentation de l’action dominée par le schéma de la progression continue, les élites nationalistes ont imaginé l’accession à l’indépendance comme un processus plutôt qu’un rapport de forces. Le combat n’était plus un combat, mais un plaidoyer. Le maître n’était plus le dominant, mais le partenaire invité au fair play. La continuité l’emportait sur la rupture dans la façon d’envisager le cheminement vers l’indépendance. Tel est le ressort profond de la stratégie du bon gouvernement : l’indépendance, loin d’être présentée et conçue comme la mise à mort de la logique provinciale, y était plutôt vue comme son aboutissement.

L’évolution historique a donné raison à Maurice Séguin, le statut de nation annexée a si profondément marqué la représentation de l’agir par soi que le combat pour l’émancipation en a été conçu et mené dans une représentation tordue et pervertie. En fixant ses objectifs sur le changement de statut sans déployer ses actions pour casser les institutions du régime le souverainisme ne pouvait conduire qu’à une programmatique politique dépendante, annexée. C’est ainsi que les gouvernements péquistes successifs se sont soumis aux divers jugements de la Cour suprême et qu’ils ont respecté la constitution de 1982 sans déployer les moindres mesures de ripostes institutionnelles ou politiques. La reproduction – pis encore, le respect scrupuleux – du dualisme institutionnel qui consacre le dualisme linguistique dans le dédoublement des institutions des systèmes de santé et d’éducation, dans le domaine universitaire ou de la recherche n’en sont que les exemples les plus patents. D’un côté ce nationalisme se recroquevillait autour des versions toujours plus mutilées de la loi 101 et de l’autre, il maintenait le surfinancement des universités anglophones, accordait à l’anglosphère un CUSM qui avalait 50 % de l’enveloppe budgétaire, sans aucun égard au poids démographique de la minorité, etc.

C’est une telle représentation rabougrie de l’action politique – un simulacre de l’agir par soi – qui explique en grande partie que cinquante ans de souverainisme n’aient pratiquement rien apporté à la conception de ce que devrait être la république du Québec. C’est aussi elle qui explique que les forces politiques soient restées déployées selon des lignes partisanes tout entières dessinées dans les formes prescrites de la logique provinciale. Les contraintes du régime sont intériorisées, subies avec fatalisme et résignation, qu’il s’agisse du contrôle des ports, du démantèlement des voies ferrées ou de tout autre sujet qui sert à affirmer les prérogatives d’Ottawa et son pouvoir d’imposer ses finalités, même au détriment des volontés exprimées avec force dans des protestations sans effet…

L’idée de saper l’ordre canadien par un travail de déconstruction des institutions et par un effort pour créer une alternative de régime a été refoulée, voire inhibée, une représentation de l’action politique centrée sur la quête exclusive du statut. L’action politique ne pouvant déboucher sur le conflit des légitimités, les revendications nationalistes sont restées enfermées dans les catégories de ce qui est défini comme acceptable et conciliable avec le régime. À cet égard, on peut sans doute affirmer que la pensée séguiniste n’a pas été conduite à tous ses aboutissants. La logique d’annexion n’est pas un système clos, l’agir par soi, la puissance d’auto-institutionnalisation de la nation peut s’exprimer par la subversion d’un ordre imposé. C’est cette possibilité de retournement qui est resté un angle mort dans l’accueil de l’œuvre de Séguin et dans l’action politique, qu’elle s’en soit réclamé ou non.

Autant l’accent mis sur le changement de statut a-t-il conforté une conception de l’action politique menée selon les règles en vigueur, autant la conception de la reconquête économique a continué de renforcer l’idée d’indépendance comme processus plutôt que rupture. Minville, Angers et la plupart de leurs héritiers étaient fermement convaincus que les conquêtes – les avancées – pouvaient s’additionner, se cumuler et conduire à un état d’indépendance de facto5. L’économisme qui a occupé une si large place dans le souverainisme et l’autonomisme participe d’une même conception atrophiée de l’agir par soi. De fait, c’est cette représentation qui a servi à conforter l’idée que tout ne deviendrait qu’une affaire de statut – une formalité, serait-on tenté d’ironiser. L’étapisme, à cet égard, a fonctionné comme un formidable voile idéologique. Légitimant le paradigme de la continuité, il cadrait parfaitement avec une programmatique qui, sous des allures du pragmatisme, ne servait qu’à désamorcer la portée subversive d’une action qui aurait visé l’auto-institutionnalisation, une action qui aurait été ancrée dans des paramètres relevant de la nation seule et de son devenir et non pas dans les normes définissant sa place dans le régime.

La représentation rabougrie de l’agir par soi n’a donc rien à voir avec quelques considérations morales qu’on pourrait être tenté d’invoquer pour expliquer les égarements du souverainisme. C’est un effet de socialisation. Un effet qui ne peut être dévoilé et, du coup, combattu que par le conflit de légitimité. Tant que l’autorité, réelle et symbolique, n’est pas dénoncée et contestée pour ce qu’elle induit dans les façons de penser et d’agir, la logique d’annexion ne cesse de se renforcer dans l’expansion même des débats qu’elle entretient. On en aura eu une affligeante démonstration dans le débat sur la défunte charte des valeurs – et sur celle qui s’annonce – où le gouvernement péquiste lui-même insistait pour la présenter comme parfaitement conforme aux dispositions de la Charte canadienne des droits, un instrument pourtant conçu et utilisé pour diminuer et contenir les pouvoirs de l’Assemblée nationale.

C’est ainsi qu’on peut comprendre par quel tour ironique les efforts d’affirmation tels ceux de la loi 101 et de la francisation ont fini par se retourner contre le Québec lui-même. Ils ont été d’autant plus faciles à instrumentaliser par Ottawa que les souverainistes s’efforçaient de désamorcer eux-mêmes les effets de dévoilement qu’auraient pu avoir leurs initiatives. Encaissant sans riposte les jugements de la Cour suprême, insistant – souvent même par avance –, pour affirmer que nombre de leurs propositions restaient compatibles avec la Charte canadienne, les conflits et tensions qu’ils ont provoqués ont contribué à améliorer et renforcer la capacité instituante des institutions canadiennes plutôt qu’à conquérir une plus grande capacité d’auto-institutionnalisation de la nation québécoise. C’est ainsi que l’attachement à la loi 101 finit par s’inscrire dans une logique tordue qui fait dire à Stéphane Dion qu’il s’agit d’une grande loi canadienne et qu’au même moment les souverainistes se cramponnent pour tenter d’en sauvegarder les lambeaux qui n’ont plus grand-chose à voir avec les ambitions de départ.

À défaut d’avoir entrepris de déconstruire les institutions provinciales, ces instruments du régime pour définir les représentations et paramètres de l’action, le souverainisme s’est enfoncé dans la logique d’annexion. S’il avait assorti son mouvement et sa programmatique d’une doctrine de l’intérêt national, il aurait pu sortir de la logique défensive – celle de la revendication qui, au mieux, ne lui vaut que des demi-victoires ou des reculs relatifs toujours interprétables dans le réflexe minoritaire de minimisation des pertes – et élargir son espace d’initiative. Cette doctrine, jamais formalisée et, du coup, écartée des appels à la mobilisation, n’a pu servir à l’élaboration d’une définition de la situation qui aurait justifié et légitimé des gestes d’État. Elle aurait dû inspirer des propositions et nourrir des projets mobilisateurs incarnant ce que signifie agir par soi et pour soi. Multipliant les objets d’affrontement, ces gestes auraient certes provoqué de vives réactions à Ottawa qui ne se serait pas retenu pour en dénoncer l’illégitimité et pour déployer tour son arsenal de domination. Cela aurait très certainement fait craquer la logique d’annexion et entraîné les relations dans des rapports de domination plus clairement affirmés et plus ou moins explicitement conduits comme des injonctions à la soumission.

Il n’est pas interdit de penser que cela puisse se produire même en l’absence de cette doctrine clairement exprimée dans le cadre du débat sur les pipelines. Les attitudes et positions québécoises, même peu et maladroitement exprimées dans une rhétorique de l’intérêt national, heurtant frontalement les intérêts nationaux du pétro-État canadien sont susceptibles de faire bouger la forme de la domination et de faire muter la logique de l’annexion vers celle de l’intégration forcée. Dans cette éventualité, les positions québécoises pro-pétrole seront certainement instrumentalisées et retourner contre l’intérêt du Québec, certes, mais surtout contre la possibilité de les définir en dehors de la référence canadienne. Il serait candide, dès lors, de s’imaginer que les arguments environnementalistes ne servent pas de paravent. Il est d’ores et déjà fréquent d’entendre des appels à une version modernisée de la mission providentielle du Québec qui pourrait permettre au Canada d’être plus vert et de l’aider à sauver la planète. Les conditions de possibilité et d’efficacité de ce discours tiennent tout entière dans une acceptation de l’agir hétéronome.

Les instruments conceptuels élaborés par Maurice Séguin ne sont donc pas périmés. Ils permettent de comprendre comment et en quoi le souverainisme a fini par dériver d’une revendication de l’indépendance à une programmatique satisfaite de rendre la nation « un peu moins pas maître » de sa destinée, pour paraphraser l’historien. C’est à défaut de ne pas raffiner l’analyse et de faire l’impasse sur les conséquences d’un modèle d’action défaillant que la portée politique de l’analyse de Séguin peut être confondue avec le défaitisme. C’est cette confusion qui en entraine plus d’un à penser que le Québec a raté son indépendance alors qu’en vérité c’est la rhétorique souverainiste qui a perdu la joute argumentative telle qu’elle est formatée dans la logique d’annexion, dans la pensée annexée. En la poussant plus loin, l’analyse de Maurice Séguin peut servir à montrer comment et en quoi, il est possible de subvertir la logique d’annexion par la pratique du conflit de légitimité appuyé et nourri par une représentation de l’action bien consciente que l’agir par soi suppose de considérer le développement de la nation comme un processus ouvert et centré sur une doctrine de l’intérêt national. Pour briser la logique d’annexion, il faut la force – et Séguin n’était pas certain que le Québec l’ait – mais il faut aussi, dit-il, les circonstances. Ces circonstances, il ne les voyait guère venir alors que sévissait sous ses yeux le consumérisme triomphant. S’il y a du pessimisme chez Séguin, c’est bien dans cette appréciation qu’il faut le voir – et c’est là une affaire de tempérament plus que d’analyse. Son cadre conceptuel peut servir à penser le rôle du conflit des légitimités pour créer ces circonstances, pour forcer le jeu.

Une représentation plus étoffée d’une programmatique de l’action autocentrée, autoréférentielle peut permettre de mobiliser la force pour profiter des circonstances. Le devenir de la nation, tel que l’analyse séguiniste peut permettre de l’aborder, peut être autre chose qu’un éternel dépit oscillant entre le nécessaire et l’impossible. Son œuvre ne nourrit pas le défaitisme, elle l’éclaire.

 

 


1 François Ricard, Mœurs de province. Montréal, Boréal, 2014.

2 http://mi.lapresse.ca/screens/bd7899a7-3529-470b-903a-b9eafeec2eaa__7C___0.html

3 Yvan Lamonde a insisté avec raison, dans une intervention récente dans Le Devoir, pour souligner que le changement de désignation renvoie nécessairement à un projet politique. Ce projet ne peut être que celui de l’adhésion au multiculturalisme puisque la désignation ramènerait la nation oblitérée au statut de communauté clivée en lutte pour se tailler une place dans le processus de socialisation canadian. Sa reproduction sociale ne relève plus de sa propre capacité d’auto-institutionnalisation, elle reste déterminée par ce que le dispositif auto-instituant du Canada autorise et tolère, comme le révèle déjà la position sur la laïcité et sur les règles d’immigration.

4 Lucia Ferretti, « Mardi 16 novembre 1976 » dans Robert Comeau (dir.) Maurice Séguin, historien du pays québécois vu par ses contemporains, Montréal, VLB Éditeur, 1987.

5 Cette idée renvoie au phantasme de l’indépendance sans heurt. Commentant la montée d’un Québec inc. plutôt satisfait de lui-même, Pierre Péladeau l’avait subodoré en affirmant que c’était vrai que les Québécois avaient pris leur place en économie, mais qu’il n’y avait pas à pavoiser, car ils n’avaient encore pris la place de personne.

* Sociologue, directeur de L’Action nationale.

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