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De Lionel Groulx à Maurice Séguin et à l’école de Montréal : une nécessaire filiation

Le titre même de l’excellente biographie de Charles-Philippe Courtois sur Lionel Groulx1 : Lionel Groulx, le penseur le plus influent de l’histoire du Québec2 évoque avec justesse combien ce dernier a une place importante dans l’historiographie québécoise. Toujours en 2018, une autre biographie probante est parue, cette fois-ci de Damien-Claude Bélanger sur Thomas Chapais (Presses de l’Université d’Ottawa)3. Entre autres, le loyalisme et le bonne-ententisme avec le Canada anglais dont faisait preuve Chapais mettent en évidence le rôle majeur d’éveilleur et de bâtisseur de fierté nationale qui est celui de Groulx au moment de son émergence au début du vingtième siècle et par la suite, pendant deux bonnes générations, en particulier jusqu’aux années 1940.

Au tournant des années 1950, Maurice Séguin, Guy Frégault et Michel Brunet, protégés et disciples de Groulx au départ, apparaissent dans le paysage des historiens canadiens-français – disait-on encore – ou québécois marquants de notre panthéon nationaliste. Ils formeront ce que l’on identifie comme l’école de Montréal, alors en opposition idéologique avec l’école de Québec, d’obédience bonne-ententiste, héritière de Chapais et d’Arthur Maheux qui, comme Groulx à l’Université de Montréal, fonde en 1947 un département d’histoire à l’Université Laval.

L’objet de ce texte est de réfléchir et chercher à mettre en lumière des fils conducteurs importants qui tissent les tenants et aboutissants de l’historiographie nationaliste. Pour ce faire, nous jetterons un œil et analyserons d’abord quelques fondements de la pensée de Lionel Groulx, l’intellectuel et donc l’historien de loin le plus prolifique de notre histoire (Bouchard, 2003), en cherchant ensuite à mettre en lumière la filiation qui en découle avec la pensée souvent définie comme néonationaliste de Frégault et Brunet, puis surtout de Maurice Séguin, le penseur et théoricien du trio, a-t-on souvent répété.

Le nationalisme canadien, devenu canadien-français de Lionel Groulx

Lionel Groulx est un précurseur chez les historiens quant à la posture idéologique nationaliste menant à l’indépendantisme québécois, si l’on tient compte évidemment à ce chapitre du travail indispensable de défricheur de François-Xavier Garneau quelques décennies auparavant4. Groulx est aussi en 1915, « le premier professeur d’histoire du Canada à l’Université Laval de Montréal5 ». Dès 1918, il écrit à ce sujet de l’indépendantisme : « Nous occupons un imprenable pied-à-terre dans la province de Québec ; nous occupons un territoire qui a l’unité géographique ; nous avons […] toutes les ressources qui assurent la force et l’indépendance d’une nation6 ».

Dès après la Première Guerre mondiale donc, Lionel Groulx, dans un contexte où le loyalisme et le bon ententisme en découlant sont encore dominants chez les élites canadiennes-françaises, met de l’avant une théorisation de l’indépendantisme où la Conquête de 1760 prend jusqu’à un certain point toute l’importance structurelle que Séguin, Frégault et Brunet lui donneront une génération plus tard. Pour qui connait bien l’œuvre de Séguin d’ailleurs ou, mieux, a suivi ses cours, on croirait par moments entendre ce dernier. Ainsi, Courtois nous met en évidence ce qu’en pense Groulx dans les années 1920 :

Loin d’être un cadeau providentiel, la Conquête est une « catastrophe », une blessure grave qui frappe la jeune nation canadienne « en plein cœur de la période critique de la première croissance7 ». La Conquête entraîna le démantèlement de la Nouvelle-France, la subordination à une élite étrangère qui accapara tous les postes du gouvernement, de même que les commandes de l’économie.
Ce n’est pas le fait d’une méchanceté des Britanniques insiste Groulx, mais les conséquences défavorables qu’induit la conquête étrangère. […]
Groulx innove en mettant l’accent sur les conséquences structurelles de la Conquête. La reconstruction se fit, mais l’appauvrissement fut durable, surtout combiné à l’exclusion qui découle du Serment du test et, surtout, de la situation coloniale. L’annexion par le vainqueur de la guerre de Sept Ans fit reculer la colonie sur le plan de l’émancipation : ses élites furent largement exclues du pouvoir et des rouages de l’économie. Les nouveaux contacts commerciaux et financiers, nécessaires dans la nouvelle métropole, échappaient aux Canadiens. Groulx met ici à profit son apprentissage de l’histoire économique, développé par son enseignement aux HEC. […]
L’originalité de l’historien est aussi d’étudier les effets de la Conquête à travers une approche globale de la société, non pas seulement constitutionnelle ou politique. […]
Dans Lendemains de Conquête, il ne s’agit donc pas de blâmer les Britanniques, mais de saisir les conséquences d’une nouvelle donne. Il s’agit de porter un regard lucide sur les réalités historiques, pas de cultiver des préjugés ou des haines8.

Au sujet de Lionel Groulx, on peut argumenter que son indépendantisme est parfois en demi-teinte ou semble défaillant au cours de la génération qui suit, ce qui peut être contesté ou avalisé, tant son impressionnante productivité intellectuelle et son analyse amène souvent le chercheur-historien à pouvoir y trouver une ligne directrice, des nuances à ce sujet et parfois son contraire, tel que démontré à plusieurs égards par Gérard Bouchard en 20039. Entre autres, Charles-Philippe Courtois souligne que cet indépendantisme devient plus obscur pendant la période de censure et découle donc, nécessairement, dans le contexte canadien, de l’oppression entre autres intellectuelle de la libre expression des Canadiens français qui a cours au long de la Deuxième Guerre mondiale. Comme on le sait, celle-ci culmine avec une conscription en 1944 et son plébiscite à la clé de 1942, une entorse majeure à la bonne entente, justement, entre le Québec tout particulièrement et le Canada anglais. Homme de son temps comme nous tous, Lionel Groulx ne pouvait pas ne pas tenir compte de ce contexte, fut-il comme toujours profondément nationaliste, voire indépendantiste. C’est dans ce contexte que, peu après, l’école de Montréal dite néonationaliste émerge.

Maurice Séguin

Maurice Séguin fut un authentique maître à penser, plusieurs l’ont dit ou écrit10. La base de son raisonnement historique est que la Conquête de 1760 constitue une défaite fondamentale qui met fin à un processus de colonisation normal d’une colonie française en Amérique du Nord. Il vaut de porter attention à la synthèse qu’il en fait :

Ce Canada, qui étend son emprise commerciale et politique sur une immense partie du territoire nord-américain, du golfe du Saint-Laurent au golfe du Mexique, et surtout sur une partie importante du territoire au sud des Grands Lacs, est un obstacle à l’expansion des colonies britanniques. Une des plus faibles colonisations entre en conflit avec la plus dynamique des colonisations d’Amérique. Mal défendu par sa métropole, le Canada succombe finalement aux attaques concertées des colonies anglo-américaines et de la Grande-Bretagne. Pour ceux qui savent apprécier à sa juste valeur l’indépendance nationale, cette conquête anglo-américaine est un désastre majeur dans l’histoire du Canada français, une catastrophe qui arrache cette jeune colonie à son milieu protecteur et nourricier et l’atteint dans son organisation comme peuple. Le Canada français ne sera plus seul. Sur le même territoire, dans ce Québec même, naît un deuxième Canada, une autre colonisation, anglaise cette fois, colonisation qui s’imposera dès le début par sa suprématie politique et économique et qui, finalement, consolidera par le nombre cette suprématie en devenant majorité11.

Comme on peut le constater à la lumière comparative des écrits évoqués de Groulx sur la Conquête de 1760, les positions de l’un et l’autre de nos historiens marquants de l’historiographie québécoise que sont Lionel Groulx et Maurice Séguin ne sont pas si éloignées quant aux faits. C’est d’abord en ce sens que nous suggérons ici une filiation de base parce que pour l’un comme pour l’autre, la Conquête, ou plutôt la Défaite de 1760 a des effets structurants aux niveaux politique et économique, mais aussi social, voire culturel pour la suite de l’histoire, de façon plus immédiate après 1760 pour Groulx et de manière davantage inéluctable pour Séguin.

C’est d’ailleurs en ce qui touche la théorisation de ce que Groulx a produit de façon souvent empirique et très productive depuis les archives en faisant office d’historien éveilleur de nationalisme sain et porteur que Séguin a laissé lui aussi sa marque à ce chapitre. Dès les études doctorales et la thèse qui en découle de Séguin, le lien avec Groulx et l’analyse théorique amorcée ressortent, nous dit Jean Lamarre :

Bien que Séguin ait rectifié, à l’aide du facteur marché, les causes principales que Groulx avançaient pour expliquer « la déchéance incessante de notre classe paysanne » il n’en rejoint pas moins la même conclusion essentielle. S’il est normal que l’exode rural, consécutif au développement de l’économie, entraîne la prolétarisation d’un secteur de la nation, il est par contre anormal que cette prolétarisation soit le lot de toute une nation. Arrivé à ce point, Séguin peut délaisser les phénomènes accessoires, et mettre en relief la cause centrale de l’infériorité économique des Canadiens : « La cause profonde, persistante, inévitable du servage réside dans l’Occupation britannique, en elle-même, indépendamment des modalités de celle-ci12.

Ce prélude mène bientôt Séguin à rédiger ses fameuses Normes13 au fil de la décennie suivante surtout. Conçues afin d’expliciter la thèse bientôt identifiée comme néonationaliste de leur auteur, les normes cherchent d’abord à démontrer que la force d’une collectivité se retrouve dans les possibilités qu’elle a, dès l’origine et tout au cours de son développement, d’exprimer son agir (par soi) collectif qui est source majeure d’épanouissement et d’enrichissement. Advenant le cas où l’agir (par soi) collectif est brimé, Séguin traite alors d’oppression essentielle appauvrissante.

En ce sens, une collectivité indépendante au sens plein du mot est maître d’exprimer son agir (par soi) collectif surtout dans les domaines politique, économique et culturel, mais aussi social. Il n’en va pas de même pour une nationalité satellite et, à plus forte raison, pour une nationalité annexée qui subit, à des degrés divers, des oppressions essentielles dans ces domaines. Ces oppressions sont soit directes, soit indirectes (et peuvent alors être considérées par Séguin comme des oppressions accidentelles), mais interfèrent inévitablement sur les autres aspects de la vie collective par l’interaction continuelle intervenant entre ces différents volets.

Malgré le fil conducteur important noté quant à l’importance de la Défaite de 1760 entre Groulx et lui-même, Séguin n’en rompt pas moins jusqu’à un certain point avec l’historiographie en général et Groulx en particulier en mettant l’accent non pas sur les hommes, mais sur les structures d’une société donnée afin d’expliquer et interpréter les événements de l’histoire ; en utilisant en quelque sorte une grille explicative.

Pour Séguin, l’autodétermination d’une société est le bien suprême de ce qui peut alors véritablement être considéré comme une nation. L’absence de cette autodétermination, ou de cette indépendance, est un mal absolument radical. Quant à l’indépendance à deux, c’est une impossibilité et être annexé à un peuple indépendant n’est pas être indépendant, car l’annexion provoque la médiocrité générale collective14. De cela découle entre autres chez Séguin une analyse en profondeur du nationalisme qui est « la volonté […] d’être maître chez soi15 », ce qui découle fondamentalement de « cette tendance générale de toute société […] de maîtriser et de réussir sa vie collective selon sa fin propre16 ». Ainsi, Séguin nous enseigne que dans une relation fédéraliste, on ne peut occulter que l’on retrouve un groupe majoritaire (le Canada anglais) et un groupe minoritaire (le Canada français ou le Québec), ce qui conduit à l’oppression essentielle du second. Tout cela amène Séguin à noter qu’il s’agit là du « drame des deux impossibles et de l’inévitable survivance dans la médiocrité17 ».

À notre avis, ce dernier passage est bien évocateur d’un pan important de la pensée de Maurice Séguin qui a beaucoup marqué à la fois son œuvre et ce que ses disciples en ont perçu et relayé par la suite. En fait, c’est tellement pessimiste en effet que cela, en soi, rehausse l’œuvre d’ensemble de Groulx qui, dès les années ١٩٢٠, se voulait un visionnaire plus juste de l’avenir du Québec, vu de 2018, en prônant par exemple l’interventionnisme de l’État québécois pour préparer entre autres le volet économique à cette indépendance nationale prévue dans un demi-siècle18. Quoi qu’il en soit, il n’en demeure pas moins que Séguin saura convaincre les historiens Guy Frégault et Michel Brunet, puis bien d’autres observateurs de la justesse de ses analyses : ce sera l’école dite de Montréal.

Guy Frégault, Michel Brunet et l’école de Montréal

Dès le début de sa carrière dans les années 1940 et au tournant des années 1950, Frégault est prêt, si on peut le dire ainsi, à s’opposer à plusieurs interprétations bonne-ententistes de l’histoire du Canada, d’une part et à rencontrer intellectuellement les normes de Maurice Séguin peu après, d’autre part. Voyons cette prémisse : « Aux anciens historiens, souvent satisfaits de l’éloquence et de la littérature, il importe maintenant d’opposer une réaction résolument intellectuelle. C’est là le seul moyen qui reste à l’ouvrier de l’histoire, quel qu’il soit, d’être égal à sa tâche et de travailler efficacement pour la culture19 ». Aussi, en 1944, dans La Civilisation de la Nouvelle-France20 Frégault a déjà bien compris ce qu’est 1760 : « La Conquête, fut, on doit le dire, la pire aventure que nous ayons subie. Ce qu’il y a de providentiel, c’est que la nation ne soit pas morte […] en 1760, nous étions défaits, c’est-à-dire brisés, désorbités et désaxés. La conquête n’a rien créé chez nous. Elle a défait21 ». Comme on peut le constater, le lien entre Groulx (providentiel) et Séguin (la Conquête, une défaite fondamentale) est bel et bien présent ici. Toutefois, sous l’influence de Séguin, Frégault chemine et ils en viennent à heurter Groulx. Voyons une analyse qui l’illustre :

Alors qu’une définition culturelle de la nation permettrait de représenter le devenir de la nation sous le sceau de la continuité, une représentation structurelle la place sous le signe d’une discontinuité radicale : de normale qu’elle était à l’origine, la nation canadienne est devenue anormale au moment où, à la suite de la Conquête, elle a perdu la maîtrise de ses cadres politiques et économiques. D’instrument d’épanouissement, l’histoire est devenue une source de lucidité. Pour Groulx et les tenants de l’histoire éclatante, pour qui l’histoire est une fidélité, cette entreprise d’objectivité, qui débouche sur un élargissement et un approfondissement de la réalité nationale, sera perçue comme une tentative incompréhensible d’avilir notre passé22.

En somme, en adhérant à l’interprétation de Séguin qui affirme que la Conquête a fait des Canadiens devenus Canadiens français, une société anormale, Frégault démontre qu’avant cette conquête, la société canadienne est une nation normale, certes encore une colonie, mais de plus en plus différente de la française. Elle aurait été naturellement en mesure, à l’image des treize colonies devenues les États-Unis par rapport à la Grande-Bretagne, de s’en séparer et de devenir une nation distincte. À cet égard, Séguin et Frégault se complètent mutuellement.

Pour sa part, l’historien Michel Brunet, spécialiste au départ de l’histoire des États-Unis et conscient de ce fait du « rôle d’une métropole nourricière dans l’organisation d’une société coloniale », puis insatisfait « des explications fournies par les historiens, les sociologues et les économistes » était prêt, de son aveu même, « à recevoir le message de Maurice Séguin23 » et à ainsi compléter une équipe avec lui. Par la suite, Brunet se fera le porte-parole de Séguin. Dorénavant, Brunet s’évertue à expliquer sur nombre de tribunes (journaux, radio, conférences universitaires et autres) la pensée économique de Séguin, celle-ci découlant conséquemment sur les aspects politique, social et culturel, tel que vu. De cette façon, l’indéniable infériorité économique des Canadiens français des années 1950 est « une conséquence directe de la Conquête, [tout] en faisant ressortir que celle-ci les a amenés à développer une conception tronquée de la vie économique et à entretenir d’étranges illusions sur eux-mêmes24 ». Cependant, Brunet se détache de Séguin, pour qui le sort politique du Canada français est scellé en 1840 avec l’Acte d’union et se rapproche ainsi de Groulx en considérant que la création du gouvernement du Québec en 1867 constitue le fait le plus marquant depuis la Conquête, compte tenu de l’importance que l’état a pris dans le monde moderne. Toutefois, Brunet déplore que le gouvernement du Québec « n’a jamais pris ses responsabilités en tant que gouvernement national des Canadiens français25 ».

Par ailleurs, le « pessimisme » de Maurice Séguin et ce qu’en relaie Frégault dans ses écrits ont fait en sorte de les éloigner du vieux maître, Lionel Groulx, au long des années 1950. Michel Brunet conserve plus longtemps que les deux autres une relation cordiale avec Groulx26. Toutefois, les critiques de Brunet envers le nationalisme traditionnel se font de plus en plus virulentes et visent, sans le nommer, le prêtre-historien en traitant des « Trois illusions de la pensée canadienne-française qui a connu deux moutures, la première fustigeant l’agriculturisme, l’anti-impérialisme et le canadianisme en 1954 puis l’agriculturisme, l’antiétatisme et le messianisme trois ans plus tard27. » Dans la même foulée, Brunet va plus loin et attaque directement Groulx puis son nationalisme de fond et de cœur :

Leurs conceptions économicosociales ont été fausses ou tronquées […] parce qu’ils étaient membres d’une nation démolie et asservie et non pas parce qu’ils étaient nationalistes. […] l’émotion nationaliste les a trompés. Ils se sont imaginé que les Canadiens français avaient puisé dans leur foi catholique et dans leur innéité françaises la force de triompher contre leur malheureux destin de peuple subjugué28.

Conclusion

Par-delà le fait, ou par-dessous, c’est selon, que la ferveur religieuse est en baisse accélérée dans le Québec des années 1950 puis surtout 1960 et que cela marque nettement les relations et ce qu’en percevront leurs contemporains entre Groulx et ses anciens disciples Séguin, Frégault et Brunet, il demeure que ce sont les conséquences inéluctables de la Conquête, ou Défaite disions-nous, de 1760 pour ces derniers qui irritent le plus Lionel Groulx conceptuellement. C’est particulièrement vrai pour les suites de cette Défaite ; voyons ce qu’il en est :

Je crois ne m’être jamais caché les terribles méfaits de la catastrophe de 1760. […] Mais j’ai toujours cru à une certaine grandeur de notre histoire, après comme avant la suprême défaite. Je me suis appuyé là-dessus pour inculquer, si possible, à notre petit peuple, un peu de fierté et le débarrasser de son esprit de vaincu29.

Cela étant, le trio Séguin, Frégault, Brunet a été perçu comme ayant amené une profonde rupture avec l’historiographie traditionnelle. Ils apportent certes, en particulier Maurice Séguin, une analyse structurelle de la Défaite de 1760 et de ses conséquences. Les Canadiens, devenus Canadiens-français, puis Québécois sont une nation minoritaire qui ne peut agir à sa pleine mesure collectivement par elle-même, ce que seule l’indépendance pourrait résoudre en effet. Néanmoins, cela ne nous soustrairait pas au danger que le Québec, « une fois souverain, [devienne] une nation satellite, à l’exemple d’ailleurs du Canada actuel vis-à-vis des États-Unis. Mais cette nation nouvelle aurait au moins l’immense avantage d’être dotée de l’autonomie interne et externe et d’être présente par elle-même au monde30 », tel que le conclue avec justesse l’œuvre importante de Jean Lamarre (1993).

Tout cela n’aurait sans doute pas été possible, et à bien des niveaux, sans le travail préalable et les décennies de labeur amoureux de son peuple du grand animateur de fierté nationale que fut Lionel Groulx. Ce que le Québec est devenu, malgré l’indéniable oppression essentielle vécue, dans une foule de domaines (en particulier culturel, économique et social) n’eut sans doute pas été possible non plus sans son travail de pionnier. En fait, concluons en disant qu’en définitive, ces quatre historiens sont les indispensables piliers de cette école de Montréal si importante à l’historiographie québécoise nationaliste. Ce faisant, une saine et nécessaire filiation se retrouve en harmonie.

 

 

 


1 Courtois, Charles-Philippe (2017). Lionel Groulx, le penseur le plus influent de l’histoire du Québec, Les éditions de l’Homme, Montréal, 575 p.

2 Voir à ce sujet Bouvier, Félix (2018). Résumé de lecture du livre de C.-P. Courtois (2017). « Lionel Groulx, le penseur », op. cit., dans L’Action nationale, vol. CVIII, no 4, p. 108-122.

3 Un résumé de lecture de cet ouvrage devrait normalement être publié en 2019 dans la Revue d’histoire de l’éducation/Historical Studies in Education.

4 Garneau, François-Xavier (1856). Abrégé de l’histoire du Canada depuis sa découverte jusqu’à 1856, Augustin Côté, Québec, 247 p.

5 Courtois, C.-P., op. cit., p. 147.

6 Groulx, Lionel (1977/1918). La confédération canadienne. Ses origines, Montréal, Stanké, p. 243. Cité dans Courtois, C.-P., ibid., p. 187.

7 Groulx, Lionel (1977). Lendemains de conquête, Stanké, Montréal, p. 35. Cité dans Courtois, C.-P., ibid., p. 200.

8 8– Courtois, C.-P., ibid., p. 200-201. Cité dans Bouvier, F., (2018). Résumé de lecture de Courtois, C.-P., ibid., L’Action nationale, avril, vol. CVIII, no 4,
p. 112.

9 Bouchard, Gérard (2003). Les deux chanoines, Boréal, Montréal, 313 p.

10 Bouvier, Félix (1997). “Invitation à lire ou à relire Maurice Séguin”, Bulletin d’histoire politique, vol. 5, no 3, p. 94–100.

11 Séguin, Maurice (1962/1968/1977). L’idée d’indépendance au Québec, genèse et historique, Boréal express, Trois-Rivières, p. 12-13.

12 Lamarre, Jean (1993). Le devenir de la nation québécoise selon Maurice Séguin, Guy Frégault et Michel Brunet (1944-1969), Septentrion, Sillery, p. 129. Lamarre cite ici la thèse de Maurice Séguin La nation canadienne et l’agriculture, soutenue en 1947, dans sa version originale, p. 248.

13 Pour une reproduction intégrale des Normes de Maurice Séguin, voir Comeau, Robert (dir.), (1987). Maurice Séguin, historien du pays québécois, VLB, Montréal, p. 81-220 ; voir aussi Tousignant, Pierre et Madeleine Dionne-Tousignant (dir.), (1999). Les normes de Maurice Séguin, le théoricien du néo-nationalisme, Guérin, Montréal, 270 p.

14 Les normes de Maurice Séguin sont ici reproduites et interprétées par Jean Lamarre, op. cit., p. 157.

15 Ibid., p. 159.

16 Les normes de Maurice Séguin dans Tousignant, P. et M. Dionne-Tousignant, op. cit., p. 162.

17 Passage tirés des archives de Maurice Séguin dans Lamarre, J., op. cit., p. 414 et 440.

18 Courtois, C.-P., op. cit., p. 212 à 215.

19 Texte « peu connu » de Frégault, reproduit dans Lamarre, J., op. cit., p. 239.

20 Frégault, Guy (1944). La Civilisation de la Nouvelle-France (1713-1744), Pascal, Montréal, 285 p.

21 Ibid., reproduit dans Lamarre, J., op. cit., p. 257.

22 Ibid., p. 279.

23 Texte de Michel Brunet relatant une rencontre Séguin-Brunet à l’automne 1949, dans Lamarre, J., ibid., p. 381.

24 Ibid., p. 382.

25 Ibid., p. 405.

26 26– Courtois, C.-P., op. cit., chapitre 35, p. 515 à 540.

27 Ibid., p. 531. Courtois cite ici Michel Brunet, « Trois dominantes de la pensée canadienne-française, l’agriculturisme, l’antiétatisme et le messianisme », dans La présence anglaise et les Québécois, Les Intouchables, Montréal, 2009, p. 128-129, note 270.

28 Idem.

29 Ibid., p. 526, Courtois cite ici Groulx, Lionel (1970). Mes mémoires, Tome IV, Fides, Montréal, p. 356 et 357.

30 Lamarre, Jean, op. cit., p. 490. Lamarre cite ici Lafleur, Bruno, « Introduction », Lionel Groulx, L’appel de la race, Montréal, Fides, (1922), 1956, p. 14-15.

* Professeur titulaire, UQTR, historien et didacticien et collaboration de Michel Allard, historien et didacticien, professeur associé à l’UQAM.

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