Frédéric Lacroix. Un libre choix ? Cégeps anglais et étudiants internationaux

Frédéric Lacroix
Un libre choix ? Cégeps anglais et étudiants internationaux : détournement, anglicisation et fraude
Montréal, Mouvement Québec français, 2021, 174 pages

Un an après son essai percutant Pourquoi la loi 101 est un échec, celui qui figure désormais comme l’expert incontournable au Québec sur la question du déclin du français resurgit cet automne pour s’en prendre à une autre idée délétère qui s’impose depuis longtemps dans l’espace public. Cette idée, c’est qu’un jeune, au Québec, doit avoir le droit d’exercer son « libre choix » de la langue d’enseignement dans laquelle il souhaite étudier pour son parcours postsecondaire. Le Québec est ainsi l’un des très rares endroits du monde où tout citoyen peut recevoir un enseignement dans une langue autre que la langue officielle après avoir terminé son secondaire. Les conséquences sur l’anglicisation de la nation d’une telle mesure ont déjà été établies dans le premier livre et sont réitérées dans ce nouvel essai. Cette situation est d’autant plus dangereuse qu’elle a lieu dans le dernier bastion des Français d’Amérique, où le français recule d’année en année de manière dramatique. En gardant le libre choix, le Québec commet-il un suicide linguistique ?

C’est la question qu’on se pose sérieusement tout au long de la lecture de ce livre qui, à coup de tableaux et de statistiques révélateurs, nous montre que les tendances lourdes dans le milieu de l’enseignement supérieur jouent contre le Québec français.

En l’espace de neuf courts chapitres, Lacroix décortique la bataille linguistique qui a lieu dans l’enseignement supérieur québécois et les évolutions démographiques du Québec des dernières années. Il revient d’abord sur les premières décisions du gouvernement du Québec qui ont fait suite au rapport Parent en éducation, un document qui n’avait pas prévu l’importance qu’allait prendre le cégep dans l’avenir du français. Dans ce rapport, l’idée de « libre choix » s’impose, les rédacteurs ne se doutant pas des dangers que cette option comportait. Pour Lacroix, le libre choix s’inscrit dans la vision de Pierre Trudeau du bilinguisme « concurrentiel », qui voit le Canada comme un lieu où le français peut garantir sa vitalité en maintenant une concurrence constante avec l’anglais dans les institutions. Une perspective bien étrange et trompeuse, dans la mesure où l’anglais possède des armes nettement plus lourdes que le français pour triompher et écraser tout « concurrent », ne serait-ce que par le nombre de locuteurs anglophones.

Pour nous démontrer l’erreur des auteurs du rapport Parent, Lacroix nous présente quelques chiffres récents : de 1995 à 2018, nous dit-il, l’effectif collégial anglais au Québec passe de 14,9 % à 19 %, et à Montréal, on parle d’un effectif passant de 33,9 % à 39,9 % pour la même période (p. 26-27). Cette réalité fait en sorte que le cégep anglais capte 95 % de la progression de la communauté étudiante, marginalisant ainsi le cégep français dans un avenir proche. Le lecteur insouciant pourrait se dire : qu’y a-t-il de si grave, puisque nous sommes dans un Québec où le français est bien établi comme langue commune ? L’auteur nous rappelle une réalité déjà énoncée dans son premier livre : la langue choisie pour les études collégiales devient très souvent un choix de vie définitif. Le francophone ou l’allophone qui étudie en anglais au collégial poursuit très souvent son parcours dans une université anglophone pour ensuite travailler en anglais. C’est ainsi qu’une part importante de l’immigration au Québec s’anglicise et que même des Québécois se détournent de leurs origines pour s’assimiler à la culture anglophone.

Dans cette dynamique d’assimilation linguistique, le cégep anglais connaît donc une attractivité montante qui lui fait subir des changements démographiques importants, au point où, nous dit l’auteur, les anglophones sont maintenant eux-mêmes minoritaires dans leurs propres cégeps. La majorité des étudiants de cégeps anglais est ainsi formée de francophones et d’allophones qui souhaitent se fondre dans des institutions vues comme étant plus prestigieuses que les cégeps français. Cette image de prestige n’est d’ailleurs pas une illusion puisque les cégeps anglais attirent surtout des élèves issus d’écoles secondaires privées ou publiques à programme particulier (programmes enrichis pour les élèves doués). Ce sont ainsi les cégeps anglais qui accueillent les étudiants aux meilleures « cote R », cette cote de rendement qui permet de calculer la performance d’un élève et qui lui ouvre les portes pour l’université. L’inverse n’est pas du tout vrai pour le cégep français qui connaît une surreprésentation de francophones et un accueil très faible d’étudiants anglophones, en plus d’avoir une plus grande proportion d’élèves en situation de handicap. Les cotes R des cégeps français sont aussi plus basses. Ainsi, Lacroix nous dit que « pour un anglophone qui choisit de se franciser au collégial, il y a 27 francophones qui choisissent de s’angliciser. » (p. 38) Le déséquilibre est aberrant et montre une fois de plus l’échec des concepteurs de la loi 101, qui n’avaient pas vu venir cette vague d’anglicisation au collégial.

Outre cela, l’auteur fait quelques constats sur les écarts entre les francophones et les anglophones du Québec quant à leur réussite scolaire. Il montre que, bien que les francophones aient fait beaucoup de progrès depuis les dernières décennies notamment grâce à la création des cégeps, des écarts persistent, notamment chez les 20-24 ans, où le décrochage scolaire est plus marqué chez les francophones. Lacroix croit voir dans le système d’éducation actuel ce qu’il nomme une « double ségrégation », dans la mesure où il est plus facile pour les anglophones et pour ceux qui viennent d’un milieu à meilleur revenu d’entrer dans les cégeps anglais « prestigieux », alors que les francophones et ceux qui n’ont pas fréquenté une école secondaire privée ont moins de probabilité de pouvoir y entrer. L’auteur nous rappelle que le collège Dawson, par exemple, est si attractif que malgré sa très grande population étudiante, il se doit de n’accepter que 30 % des demandes d’admission annuelles, poussant ainsi la direction à écrémer les candidatures pour ne choisir que les meilleurs.

Pour remonter à la source de cette dynamique, Lacroix nous invite à nous interroger sur la raison pour laquelle un immigrant allophone choisirait le cégep anglais plutôt que le cégep français. La loi 101 ne l’oblige-t-elle pas à faire tout son parcours primaire et secondaire en français, et donc, à s’intégrer au Québec français ? Il s’avère que cette mesure de la loi 101 n’est non seulement pas suffisante, mais qu’elle ne sert pratiquement à rien. Ce qui joue vraiment dans le choix de la langue des études postsecondaires, nous dit l’auteur, c’est l’origine culturelle du nouvel arrivant. D’où la pertinence de faire la distinction entre les allophones francotropes (pour qui la langue et la culture sont plus proches du français que de l’anglais) et les allophones anglotropes (pour qui c’est l’inverse : l’anglais leur est plus familier) (p. 68-69). Alors que les allophones francotropes ont plus tendance à se franciser (ils sont entre 66 % et 76 % à s’inscrire au cégep français), l’inverse est vrai pour les allophones anglotropes qui s’inscrivent massivement au cégep anglais.

Face à cette réalité, que peut bien faire le gouvernement du Québec ? Frédéric Lacroix fait la petite histoire des ententes des dernières décennies entre le Canada et le Québec sur le partage des pouvoirs en matière d’immigration. Alors que le Québec a des pouvoirs de sélection des nouveaux arrivants plus importants que ses voisins des provinces anglophones, l’évolution de l’immigration des dernières années nous démontre une réduction constante de la marge de manœuvre du gouvernement du Québec en la matière. En 1990, l’Entente Canada-Québec avait déjà prévu que le Québec était obligé d’accueillir la proportion d’immigrants souhaitée par le gouvernement fédéral. Or, on doit se souvenir que depuis plusieurs années, le projet de la Century Initiative de faire du Canada un pays de 100 millions d’habitants d’ici 2100 fait partie des plans de Justin Trudeau, qui a comme objectif de faire entrer pas moins de 450 000 immigrants par année. En ce sens, le volume d’immigration monte de manière galopante au Canada et le Québec se voit forcer de mettre l’épaule à la roue. Pourtant, pourrait-on répliquer, le gouvernement de François Legault n’a-t-il pas réussi à baisser l’immigration à 40 000 nouveaux arrivants par année, comme il l’avait promis en élection ?

L’auteur nous montre que la réalité est bien plus grave que la façon dont on nous la présente le plus souvent dans les médias. Si le Québec possède une part non négligeable de pouvoir dans l’immigration permanente, qui, avant l’élection de François Legault, était fixée par Philippe Couillard à 50 000 nouveaux arrivants annuels, il ne faut surtout pas faire abstraction de l’immigration temporaire, qui est bien plus importante. Des tableaux frappants montrent que l’immigration temporaire connaît une hausse fulgurante depuis seulement quelques années, au point où en 2019, le Québec a accueilli 159 000 immigrants temporaires.

Donc, malgré la baisse d’immigration permanente initiée par le gouvernement Legault, « l’immigration totale au Québec est passée de 142 736 personnes en 2015 à 199 530 personnes en 2019, une augmentation de 56 794 personnes. » (p. 95) Le phénomène est généralisé à la grandeur du Canada : « le nombre de “temporaires” a augmenté de façon impressionnante ; de 2000 à 2018, passant de 60 000 à 429 300 personnes, une augmentation relative de 615 % » (p. 86).

L’affaire est que le gouvernement du Québec n’a absolument aucun pouvoir quant à cette immigration, qui prend maintenant les trois quarts de sa proportion d’immigrants annuels. Et comme Québec ne détient même pas tous les pouvoirs dans l’immigration permanente, il se trouve réduit à n’avoir un pouvoir de sélection que d’un immigrant sur dix. Mais à quoi bon s’inquiéter, pourrait-on dire, puisqu’il s’agit précisément d’une immigration « temporaire », et donc appeler à repartir ?

C’est ici que Lacroix nous montre que l’immigration temporaire porte mal son nom. D’abord, la simple présence de l’immigrant temporaire sur le sol québécois possède un effet sur la vie culturelle et linguistique aussi fort que celui de l’immigrant permanent. Si l’immigrant temporaire s’anglicise, il anglicise le Québec avec la même importance que l’immigrant permanent. Beaucoup d’entre eux sont des étudiants internationaux qui cherchent des universités de prestige comme McGill et Concordia. Ainsi, de 2014 à 2019, la proportion d’étudiants internationaux connaissant l’anglais est passée de 48 % à 81 % (p. 102), alors que leur connaissance du français est passée de 55,5 % à 52,2 % pour la même période. Le nombre de leurs inscriptions au cégep anglais a connu une hausse de 2500 % entre 2010 et 2019 démontrant une explosion de la demande pour une institution qui fut à l’origine conçue pour la seule minorité historique anglophone du Québec…

Des cégeps anglais qui, aujourd’hui, sont devenus des entreprises très lucratives, puisque les frais de scolarité exigés aux étudiants étrangers peuvent s’élever à 25 000 $ dans les collèges privés. Une course au recrutement des étudiants internationaux entre les différents types de collèges, menant ainsi à cette situation burlesque où le cégep de la Gaspésie a ouvert il y a quelques années un campus anglophone à Montréal qui accueille 2000 élèves. Que font-ils, par ailleurs, ces milliers d’élèves qui goûtent la splendeur des paysages gaspésiens en anglais depuis la métropole ? La plupart d’entre eux sont des Indiens, donc des allophones anglotropes, qui s’inscrivent à des formations courtes afin de décrocher le plus rapidement possible un diplôme. Le diplôme sert alors à prouver au gouvernement fédéral qu’il peut maintenant devenir un résident permanent, puis éventuellement un citoyen canadien. Le diplôme court constitue ainsi un « billet d’entrée » de plusieurs milliers d’immigrants temporaires pour s’établir en permanence au Canada, et le gouvernement du Québec a très peu de pouvoirs en main pour renverser la tendance.

Ces différentes stratégies de recrutement des cégeps anglais poussent le réseau collégial francophone à se marginaliser d’année en année, alors que le Québec est submergé par une population étudiante de plus en plus anglophone ou anglotrope. Si les choses ne sont pas appelées à changer, Lacroix présage un avenir sombre pour le français au Québec : déclassé des établissements postsecondaires, le français serait condamné à une langue folklorique, bonne pour parler avec les locaux, mais inutile dans le monde des affaires et de toute sphère professionnelle plus élevée. Reprenant l’expression de Marc Chevrier, l’auteur affirme : « Au Québec, le français est souvent vu comme une “langue infantile”, bonne pour les enfants, les mineurs, et elle est souvent déclassée lorsque vient le temps de s’occuper de choses sérieuses, d’études collégiales, universitaires ou bien du travail. » (p.131) La maîtrise du français n’est en rien considérée comme un atout ou une nécessité sociale : en revanche, c’est la maîtrise de l’anglais, et sans accent, qui fait l’objet de convoitise au Québec. Comme le montre Lacroix vers la fin de son livre, ce déclin du français est aussi marqué dans la culture, notamment dans les spectacles, les productions de films et la musique écoutée, dont le français est en chute libre dans toutes ces sphères de la vie culturelle. La baisse est surtout marquée chez les jeunes de 15 à 34 ans, qui sont seulement 9 % à écouter des chansons francophones, alors qu’ils sont encore 47 % chez les 55 ans et plus à écouter de la musique en français (p. 141).

Au travers de ce portrait peu reluisant pour l’avenir du Québec, quelle leçon tire-t-on du nouvel ouvrage de Frédéric Lacroix ? D’abord, bien sûr, que l’application de la loi 101 au collégial est absolument cruciale. Pour le chercheur, le projet de loi 96 du gouvernement Legault sur la défense du français ne va pas assez loin, constatant en conclusion qu’il « ne va aucunement freiner le déclin du français à Montréal ; il ne réussira, peut-être, qu’à freiner l’accélération de ce déclin » (p. 156). Pour Lacroix, il n’y a plus de doute, la dynamique d’assimilation est bien en marche, et s’il n’est pas trop tard, il est néanmoins très tard. Il faut agir, avec force, et rapidement. Son essai a le mérite de nous faire prendre conscience de l’urgence de la situation et de nous montrer avec brio les différentes statistiques que la collection d’experts et d’émissaires de l’État n’ont de cesse de détourner ou d’en minimiser l’interprétation. En ce sens, Frédéric Lacroix fait un travail remarquable et salutaire pour l’avenir national, au moment où le Québec traverse un tournant dans son histoire.

Philippe Lorange
Étudiant à la maîtrise en sociologie à l’UQAM

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