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Une maison sens dessus dessous. Note critique

Patrice Lacombe
La terre paternelle (1846)
Fides, 1981, 72 pages

La maison peut être étudiée soit comme micromilieu aménagé pour la résidence humaine et la protection des proches, soit comme institution qui conjoint des principes contraires pour les faire tenir ensemble et les perpétuer. Véritable concentré culturel d’une société, ce lieu social ne peut être ramené au simple logement, sans pour autant l’exclure. Ce lieu construit et institué serait le résultat d’une pluralité de choix successifs, sociaux, entre de nombreuses possibilités1.

Qu’elle soit individuelle ou commune, unie ou multifonctionnelle, la maison peut être abordée par plusieurs approches. Ainsi dans les mythes, comme dans la « maison des Atrides », les meurtres se succèdent jusqu’à ce que la maison elle-même soit assassinée2. En histoire, on traite de maisons et de rapports sociaux qui débordent sur toute une société, par exemple dans la seigneurie française et le manoir anglais3. La littérature connaît aussi la maison, quand elle est aux prises dans des changements dont le sujet ne maîtrise pas les tenants et aboutissants.

L’objectif de cet article est de suivre une de ces institutions en se penchant sur un roman artisanal, un des premiers de la littérature québécoise. Je propose de l’interpréter dans un nouveau cadre et, surtout, le faire depuis le sujet local. Avant d’aller plus avant, résumons le récit dont il est question, ce sera plus facile d’y faire référence. La terre paternelle de Patrice Lacombe4 raconte la transformation d’une maison installée sur la Rivière-des-Prairies (au nord de l’île de Montréal, dans la paroisse du Sault-au-Récollet) au début du XIXe siècle.

Les parents (Jean-Baptiste Chauvin et Josephte Le Roi) et leurs enfants (Jean-Baptiste, Marguerite, Charles) constituent une maison qui exploite une terre héritée des ancêtres. Les surplus de la ferme et les produits qui y sont développés sont vendus sur le marché (en ville) et les gains placés dans un coffre. Ils vivent entourés de voisins et d’amis.

Le départ du cadet qui devient voyageur, la donation de la terre par les parents à l’aîné (transaction notariée qui s’avère un échec) et la conversion de la maison paysanne en maison marchande (pour s’en sortir et s’élever) disloquent la famille et précipitent sa délocalisation vers un logement pauvre dans un faubourg de la ville de Montréal. L’aîné meurt sans être enterré. Le père est porteur d’eau pour faire vivre sa femme et sa fille. Ils vivent au côté d’un nouvel ami, un ancien voyageur (Danis) et sa femme (Marianne).

Quinze années après son départ, le cadet revient, trouve sa parenté en ville et reconstitue une maison en se mariant, en procréant et en y incluant ses parents ainsi que l’ami voyageur et la femme de celui-ci.

Récit banal, expression d’une époque, brouillon de roman évoquant Honoré de Balzac5, œuvre associant des modes littéraires distincts (mimétique, épique), narration non réductible aux personnages et susceptible de révéler des structures, le roman de Lacombe est envisageable sous bien des angles. Mon travail consiste à le sortir de sa gangue interprétative passée. Les commentateurs ont de manière générale refermé ce roman sur lui-même en le réduisant à l’anecdote locale. Les critiques visaient bien plus un classement qu’une analyse : roman du terroir, roman à thèse, roman régional sont les termes dans lesquels on l’a cantonné.

J’avance que ce roman atteste d’une crise de la reproduction sociale dans une localité alors qu’un changement de régime bouleverse la vie des gens. La transformation de cette institution est éclairée du point de vue d’un écrivain apparemment pressé par les événements et expérimentant avec une forme littéraire peu familière (le roman). Ouvrons l’ouvrage pour examiner de plus près l’institution aux prises avec des changements dans ses conditions d’existence6.

La première parution de l’ouvrage date de 1846. Il est paru à neuf reprises dans diverses publications au cours du XIXe siècle. Les publications successives coïncident avec la consolidation de l’appareil administratif et la transformation du régime colonial qui encadrent le capitalisme émergent au Québec. Même s’il ne conçoit pas la transformation sous forme d’une opération logique, les indications qu’il en donne peuvent être organisées comme une lecture des problèmes auxquels le sujet local fait face.

Localisation d’une transaction

Au début du roman, l’action se situe sur la rive nord de Montréal, sur la Rivière-des-Prairies. Les Chauvin sont installés sur leur ferme près de la montée Saint-Michel, dans la paroisse du Sault-au-Récollet. Par la suite, ils habitent un logement dans les faubourgs urbains où la maisonnée vit un exil intérieur.

Le nom Chauvin vaut un détour : il indique un repli sur la tradition. Il renvoie au soldat enthousiaste et naïf, à l’admiration inconditionnelle envers la nation figée. L’ancêtre a été le bon soldat à qui une terre a été octroyée par les Sulpiciens, seigneurs de l’île de Montréal. Lacombe indique que la « terre » a fait l’objet de quatre transmissions depuis 1670. Le prénom de chaque successeur est donné dans le roman. Ils sont fiduciaires d’une maison prise en charge pour la transmettre à l’identique à la génération suivante.

Quelle est la part d’imaginaire d’un tel script où la perpétuation de la maison est assurée par une stratégie d’indivision du bien, selon un modèle de transmission à un seul héritier ? On pense à une généalogie biblique, de père en fils, où les enfants exclus de l’héritage le sont aussi de la généalogie, en premier lieu les filles.

Une structure est donnée par le pourtour de la maison : « le père au dehors, la mère à l’intérieur ». On imagine les tensions entre deux principes conjugués (production vs reproduction) dans la division du travail et ce que ça suppose pour les enfants. Les métiers au-dedans sont transmis aux filles par la mère, les métiers au-dehors aux fils par le père. La terre et l’habitation sont indissolubles : ce serait l’institution au sein de laquelle l’aîné succède et la fille non mariée veille à l’administration.

Les fils n’ont pas reçu d’« instruction », n’ont pas été à l’école : cette société résiste à l’éducation des fils. La fille a été placée quelque temps au pensionnat, y a appris la lecture, l’écriture. Elle peut se charger de transactions, tenir les comptes, répondre aux lettres et faire la lecture. Tout ce travail administratif est interne. Pour aller plus loin, sceller des ententes et modifier des titres de propriété, il faut un notaire.

Trois chapitres sont consacrés à la donation, laquelle suppose de succéder du vivant des membres de la maison. Il est question de retenir l’aîné, l’attacher à la terre en quelque sorte. On se rend compte que l’affiliation (ce lien social) n’est pas simple, que la donne biologique ne résout rien puisque le cadet est parti, apparemment sans retour.

La transaction signée devant notaire inverse la logique de propriété et d’autorité : le père devient « ancien cultivateur » et « rentier », alors que l’aîné acquiert le bien, mais devient débiteur du père à des conditions fixées par celui-ci. Cette stratégie successorale serait-elle une inversion du rapport social de paternité ? Pas vraiment.

Le fils gouverne les affaires, mais devient un endetté. Le notaire « à rabais » (écrit le narrateur) ne sait pas rendre justice aux parties en présence et rétablir l’équilibre au sein du rapport social. L’acte notarié est un exercice d’écriture au service d’une autorité. La dette portée par le fils épuise ses ressources : il devient un « enfargé » qui ne peut « supporter un pareil fardeau ». Le fils défait ne paie plus pension au père exigeant.

Une affaire de marché

L’exploitation agricole des Chauvin ne se limite pas à l’agriculture de subsistance : diverses « industries » transforment les ressources végétales et animales en produits d’échange pour le marché en ville. Un calcul et une accumulation entrent dans les activités productives. L’économie est paysanne : on se préoccupe de trésorerie, pas de finance, on accumule dans un coffre, on ne place pas à la banque, on ne spécule pas à la bourse.

Dans le roman, le marché est le lieu où les rapports sociaux se jouent. On le trouve comme voie de succès au début alors que la maison engrange des profits sur le marché où une production agricole achemine ses produits. Par la suite, le lecteur est informé des aléas de la structure marchande, où on achète des biens pour les revendre. Les Chauvin échouent dans cette structure en ne maîtrisant pas le jeu des crédits et des écritures comptables.

Il y a aussi le marché foncier. Le père met fin à la donation et décide de vendre le « patrimoine » pour recevoir la « rente ». La terre n’est plus travaillée par trois (le père et les fils), mais par un seul : la maison n’arrive pas à produire. L’habitation et la terre entrent alors sur un marché en tant que propriété foncière. Ce marché revient à la fin du roman : l’habitation est rachetée aux anglophones qui l’avaient acquise.

Ce point est majeur : mise en marché, la terre n’est plus octroyée et transmise. La maison a perdu son ancrage traditionnel. Le père n’est plus un fiduciaire qui transmet intacte la maison à la génération suivante, mais un rentier profitant d’une propriété vendue. En jouant son revenu dans la structure marchande, il perd tout.

Dans le roman, il y a un autre marché, double celui-ci, mais laissé dans l’ombre. Lacombe laisse flotter une part d’imaginaire en ce qui a trait à la circulation des pelleteries et au métier de voyageur choisi par le fils cadet. On saisit mal les articulations entre la compagnie qui engage le fils cadet dans un rapport salarial et les dus au voyageur qui revient 15 ans plus tard. De plus, le rapport entre actionnaires et salariés n’est pas évoqué.

Si le jeu des crédits ruine les Chauvin, ce ne serait pas le cas de la compagnie de traite dont les actionnaires jouent probablement sur des délais de paiement aux engagés montréalais et aux fournisseurs amérindiens. On y reviendra.

Des bouleversements menant à une vie de déclassés

Deux mondes se jouxtent et s’enchevêtrent dans le roman : le féodalisme agricole décodé comme le monde bienfaisant de la seigneurie des Sulpiciens où la transmission intergénérationnelle perpétue la maison et le capitalisme marchand aventureux, risqué, qu’on ne connaît pas bien, qu’on décode mal, où tout se vend et s’achète. La réussite veut dire la mobilité ascendante et l’entrée dans le jeu de nouvelles élites, mais suppose des moyens politiques et symboliques qui ne s’improvisent pas.

Découle de l’échec dans le passage vers un tel monde, une vie de déclassés, à la fois exclus du monde seigneurial et non inclus dans le monde du capital. Au lieu de la mobilité ascendante à laquelle ils aspirent, les Chauvin font l’expérience d’une mobilité descendante. Le double échec (de la donation et du marché) en fait des sans-propriété, des locataires. Ils déménagent dans les faubourgs où une majorité de la population urbaine vit dans des logements loués.

Le romancier décrit leur vie précaire : le logement des faubourgs sans chauffage l’hiver, le porteur d’eau qui s’échine pour presque rien, la mort sans sépulture, le charnier où les morts sont ensevelis. Ces situations sont liées aux instances d’un régime qui ne soutient pas les démunis : le « bureau des pauvres » rejette les paysans vers leur campagne plutôt que les aider ; le travail épuisant mène à la mort puisque la retraite n’est pas une option ; la paroisse n’autorise pas la sépulture du fils décédé sans versement du tarif prescrit ; les médecins charognards volent et dépècent les cadavres laissés sans surveillance. Un monde hostile c’est le moins qu’on puisse dire.

La vie des Chauvin à la ville est celle de cultivateurs qui ont perdu leur terre. Pour gagner leur vie, ils souhaitent être employés « aux travaux qui s’y font depuis quelques années », travaux d’infrastructure à n’en pas douter, lesquels préfigurent le monde industriel que les marchands et gouvernants mettent en place à Montréal dans la première moitié du XIXe siècle. On passe d’un régime seigneurial à un régime entrepreneurial.

L’exclusion des Chauvin est symptomatique du chamboulement qui touche les ancrages et les repères du sujet local. Exclus des paramètres politiques et cognitifs du régime, ils vivent les effets d’un rapport colonial, accentués par la non-éducation. Ils sont mis à la disposition du nouveau régime pour assurer sa mise en place à moindre coût de production et de reproduction. Lacombe expose ce dont les sciences sociales feront leur objet.

Datation des événements

Si le roman est localisé au Sault-au-Récollet comme on l’a vu, on peut tenter une estimation de la période historique dont il serait l’évocation. En prenant comme point d’appui une autre généalogie du Haut-Saint-Laurent, je situerais vers 1790 le moment où Jean-Baptiste père hérite de son père. Par conséquent, on pourrait situer vers 1810 ou 1815 le début du roman qui se terminerait quinze années plus tard, donc bien avant les Insurrections (1837-1838) et l’Union sous tutelle britannique (1840). Cette stratigraphie générationnelle permet un premier repérage de la séquence narrative en lien avec l’histoire de Montréal et du Québec.

Voyons du côté des infrastructures mentionnées dans le roman. L’auteur évoque le Moulin du Gros-Sault installé sur la Rivière-des-Prairies (il serait à Bordeaux actuellement s’il n’avait pas été détruit). Il est opérationnel en 1801. Sur l’autre rive (Laval actuellement), le moulin du Crochet est fonctionnel en 1807. Il n’est pas question du pont Lachapelle construit sur la Rivière-des-Prairies en 1836. Le temps probable au cours duquel la narration se déroulerait ? Vers 1810-1825 ? Des dates hypothétiques. Allons voir du côté des institutions et de la logistique.

Il est fait mention de la compagnie du Nord-Ouest (la North West, rivale de la Hudson Bay, qui fusionnent en 18217) où travaille le fils cadet. Le transport en canot à l’aller et au retour des Pays-d’en-Haut est évoqué au début et à la fin du roman8. Toutefois, il est notable que les fourrures ne représentent plus que 15 % des exportations vers l’Europe en 1810 alors qu’elles étaient de 60 % en 17909. L’exploitation des ressources forestières est en forte augmentation. Le transport en canot est obsolète quand le roman est publié. S’il fait partie du passé, la compagnie elle, fait partie de l’avenir.

La situation politique n’entre pas du tout dans le roman. Aucun référent à la guerre avec les États-Unis (1812-1814), aux gouverneurs britanniques, à l’Assemblée du Bas-Canada, ou à ce qui se passe en Europe (la défaite de Napoléon). L’émigration depuis la Grande-Bretagne, l’Irlande et l’Écosse vers l’Amérique du Nord-Est est en hausse, ce dont il n’est pas non plus question dans le roman.

Il est plausible qu’« à compter de 1815, les Canadiens sentent que leur échappe leur territoire10». Les pressions démographiques sont manifestes. Localement la zone territoriale détenue par les seigneuries est de plus en plus « encombrée », ce qui pousse les paysans vers l’autre économie, à Montréal et en Nouvelle-Angleterre, où ils occupent, dans le monde industriel, la place réservée aux travailleurs salariés.

À la fin du roman, le rachat de la propriété aux anglophones qui l’occupaient, signale-t-elle une stratégie de réappropriation de territoires cédés ? Un déplacement vers la petite propriété indépendante ? Plausible. À moins que ce soit l’exclusion sur la terre quand on n’a pas d’autre choix ? Sans autres options pour s’inclure dans le nouveau régime, on pourrait se maintenir sur des terres de sable ou des terres pierreuses. Mais là nous entrons dans d’autres romans, celui de Claude-Henri Grignon par exemple.

Ici et ailleurs

L’ailleurs du roman n’est pas l’Europe, encore moins l’Asie ou l’Afrique. L’auteur écrit qu’il remet à plus tard le récit des « aventures » de Charles le fils cadet, corroborées et commentées par « le père Danis », ancien coureur de bois ami des Chauvin. Un point de détail sur la figure de Charles : Lacombe fait voir que la stature du cadet a changé pendant les 15 années qu’a duré le voyage. Son habillement, sa démarche, sa chevelure ne sont pas ceux des habitants. Le roman expose donc deux figures contigües : l’habitant qui perd la carte et le voyageur qui trouve son chemin.

Quelles indications sont données sur cet ailleurs ? Des dimensions géographiques sont données à même le roman : Lachine est le point de départ des canots vers les Pays-d’en-Haut et la route d’eau suivie au retour des voyageurs qui acheminent les fourrures depuis Grand-Portage11sur le lac Supérieur jusqu’au lac des Deux-Montagnes. Oka est considéré comme le point d’arrivée, ce moment où les voyageurs crient « Terre ! » dans le roman. Ces indications disent que le territoire couvert par Charles est nord-américain.

La Compagnie du Nord-Ouest (1779-1821) fait la traite de fourrures drainées vers les Grands Lacs puis transportées à Montréal d’où elles sont expédiées en Europe. Fort Charlotte (point nodal du réseau) est construit à Grand-Portage au cours des années 1790. Les engagés (en anglais : servant) de cette corporation britannique sont des travailleurs saisonniers. Certains hivernent. Les actionnaires de la North West en sont les gestionnaires et habitent Montréal : notamment James McGill, Benjamin Frobisher, Simon McTavish. Le rapport social entre ces capitalistes et les engagés est maintenu sur une base ethnique. Plusieurs différences soutiennent cette division sociale : l’organisation de travail, l’alimentation, le vêtement, la langue, le niveau de revenu. Le strict maintien de telles différences reproduit le rapport colonial.

Les engagés n’auraient pas besoin d’apprendre l’anglais, ce qu’atteste le retour de Charles qui ne sait pas parler cette langue. De ce côté-là aussi la mobilité ascendante est réduite : les voyageurs n’accèdent pas à la propriété de la corporation, à l’actionnariat des compagnies. Il est notable que des inégalités de traitement sont aussi associées aux places dans le canot, les hommes du milieu sont moins payés que ceux qui occupent les positions de guide à l’avant et au gouvernail à l’arrière. Le métier est dangereux, épuisant. Le roman évoque les cimetières de voyageurs qui sont visibles aux saults (le mot rapide ne fait pas encore partie du vocabulaire).

Une phrase du roman fait référence à une expédition : celle du capitaine Ross que Charles aurait retrouvée. En 1818, puis en 1829, des expéditions polaires sont lancées. La contribution de Charles aurait pu servir à exposer la hiérarchie : les explorateurs sont rescapés par Charles tout comme les marchands font des profits par son labeur. L’écrivain ne banalise pas le rapport colonial, il l’invisibilise. Les Amérindiens aussi sont absents. L’installation de l’ancêtre des Chauvin est le fait d’une transaction seigneur/censitaire sans présence autochtone12. Oka est mentionné sans les Amérindiens. Pourtant, les missions sont remplacées par des réserves et les premières Lois des Indiens sont élaborées.

Le traitement de chaque situation (ici, ailleurs) n’est pas le même. Le romancier traite sur un mode mimétique la maison, sa dérive, en la qualifiant de « ruine », mais sur un mode épique le voyage, son succès, en le qualifiant du mot « aventure ». Les difficultés du voyage sont évoquées comme des faits extraordinaires alors que l’ordinaire et le quotidien sont le lot des gens de la localité. On n’a pas droit au récit picaresque que la vie de ce voyageur aurait pu produire.

Le malaise et la leçon

Le titre du dernier chapitre est « conclusion », comme s’il s’agissait d’un rapport et non d’un roman. Elle confirme que le roman n’est pas écrit dans la perspective d’un enfant (comme une bonne partie de la littérature québécoise qui va suivre), mais depuis celle d’un greffier, d’un officier public qui expose des structures successorales et marchandes avec lesquelles le sujet local est aux prises sur l’île de Montréal. Lacombe donne une leçon de lisibilité du monde depuis le sujet local qui cherche à se reproduire, à persévérer.

Sa « conclusion » propose qu’une « fin » québécoise est préférable à une « fin » européenne. Alors que le poids de la civilisation détruit les vies européennes dans la violence, les vies québécoises pourraient-elles s’en sortir autrement ? Quelle marge de manœuvre permettrait à cette vie d’éviter le meurtre, le suicide, l’empoisonnement (je reprends les mots dont Lacombe se sert pour exprimer son malaise de civilisation) ? Se ménager une vie qui ne serait ni trop paroissiale, ni trop marchande ? Pas trop gouvernée, en somme ? Indépendante sur une petite propriété ?

Ma lecture montre que des tensions internes traversent l’institution « maison » qui cherche une voie pour se reproduire localement. Propose-t-il une thèse ? Le récit place en son centre un effondrement sans voie de sortie, surtout que l’intervention notariale n’a pas opéré dans le sens prévu, que la maison n’a pas réussi le passage au nouveau régime marchand. Aucune intervention paroissiale ou seigneuriale ne réchappe ces personnes et ne les remet à flot. Lacombe suggère que le bonheur demeure une option à condition de sortir de l’institution et, à l’aide de nouvelles ressources, revenir pour la réorganiser.

L’auteur n’inclut pas une figure cognitive dans le roman, sinon pour dénigrer l’intervention d’un notaire qui fait mal son travail. Le romancier-notaire privilégie une figure d’opérateur qui recommence sur de nouvelles bases institutionnelles. Or, cet opérateur (Charles) a fait l’objet d’une métamorphose en parallèle du récit, non en restant pris dans la maison ancestrale, mais en s’éloignant d’elle. Il est entré dans le rapport salarial, a vu du pays et à terme, a racheté la propriété pour s’installer, marié, en famille, avec un couple d’amis âgés. Lacombe montre une institution mise hors de portée du père, mais pas non plus placée sous la gouverne de la mère.

La clé du roman est dans une double permutation symbolique : exclusion d’une forme mythique de la maison (biblique, qui se perpétue sous la gouverne d’une seigneurie religieuse) et installation d’une forme mimétique (moderne, qui se transforme en rapport au réel, celui des compagnies, de l’actionnariat et du marché). En d’autres termes, le sujet d’ancestralité disparaît et un sujet de modernité est esquissé : la terre n’est plus octroyée par un seigneur, mais l’habitation est achetée sur un marché, de plus, le lien biologique, fermé sur lui-même auparavant, se distend et fait place à du lien social, qui émerge dans un nouveau mode résidentiel13. Alors que la maison ancestrale ne mariait pas tous ses enfants, le bien restait concentré, transmis, héréditaire ; la nouvelle maison se construit autrement, par alliance, le bien est susceptible d’être réapproprié, morcelé, vendu.

Dans le cadre de cette analyse conduite depuis le sujet local, il a été possible d’indiquer certains éléments d’une mutation anthropologique dont les effets perdurent. Si la maison est un concentré culturel et une institution centrale de la société, se pencher sur ses aléas devient une voie d’approche pour saisir les rebondissements « d’impasse en impasse », les « girations épuisantes » et les « défis de restructuration » des conditions d’existence d’une société. Les moyens cognitifs et politiques du sujet face à une crise de reproduction peuvent être exposés, de même que ce qui les limite14.

Références bibliographiques

Augustins, Georges, 1989, Comment se perpétuer ? Devenir des lignées, destin des patrimoines, Paris, Société d’ethnologie

Rosario Bilodeau, Robert Comeau, André Gosselin et Denise Julien, 1971, Histoire des Canadas, Hurtubise HMH

Bloch, Marc, 1967, Seigneurie française et manoir anglais, Paris, Librairie Armand Colin

Gaudreau, Louis, 2020, Le promoteur, la banque et le rentier. Fondements et évolution du logement capitaliste, Montréal, Lux

Havard, Gilles, 2015, « Les Pays d’en haut, un espace en mal d’histoire » : 19-54 dans Francophonies d’Amérique 40-41

Lapointe, Alexandre, 2020, « Les Seigneurs Sulpiciens, les Autochtones et le Fort Lorette » : 24-30 dans Au fil d’Ahuntsic, Bordeaux et Cartierville 7

Lévi-Strauss, Claude, 2008, « La voie des masques » dans Œuvres, Gallimard, Paris

Linteau, Paul-André et Jean-Claude Robert, 1974, « Propriété foncière et société à Montréal : une hypothèse » : 45-65 dans Revue d’histoire de l’Amérique française 28-1

Maranda, Pierre, 2008, « Parle Éric, et je t’écouterai – Essai d’analyse d’un récit orokaïva » : 135-140 dans Anthropologica 50-1

Rapport, Amos, 1972, Pour une Anthropologie de la Maison, Paris. Bordas

Schwimmer, Éric, 1973, Exchange in the Social Structure of the Orokaïva, New York, St., Martin’s Press

 

 


1 Pour cerner les composantes anthropologiques de la maison, on peut consulter Augustins (1989), Lévi-Strauss (2008) et Rapoport (1972).

2 Ce serait un mythe de référence : Agamemnon sacrifie sa fille Iphigénie pour aller faire la guerre et, à son retour, sa femme et son amant (Clytemnestre, Égisthe) le tuent. Encouragée par sa sœur Électre, Oreste les assassine à leur tour.

3 Comme dans l’étude de Bloch (1967).

4 Patrice Lacombe, né à Oka en 1807, éduqué au Collège Montréal de 1816 à 1825, reçu notaire en 1830, décède à Montréal en 1862. On ne lui connaît aucun autre ouvrage. Ma lecture fait usage de l’édition établie et préfacée par Maurice Lemire (1927-2019) chez Fides en 1981.

5 Le roman Le Colonel Chabert parle d’une maison bouleversée : un notaire accompagne la transaction qui place hors de la portée du père, une maison reconstituée sous la gouverne d’une mère qui souhaite la mobilité ascendante pour ses fils aux prises avec un nouveau régime. Le titre a d’abord été : La Transaction. Cinq variantes sont parues entre 1832 et 1844.

6 Dans une autre perspective, laquelle placerait la propriété foncière comme institution centrale du monde contemporain, on peut lire Linteau et Robert (1974). Pour avancer dans cette perspective autre, il faut lire Gaudreau (2020).

7 Autre indice appuyant un cadrage vers 1810-1825, à l’époque de la jeunesse du romancier.

8 Les Pays-d’en-Haut dont il est question dans le roman ne sont pas les Basses-Laurentides. On peut lire Havard (2015) à propos des ambigüités relatives à cette désignation.

9 Pour référence, on peut consulter Rosario Bilodeau et al. (1971).

10 Ibidem.

11 Dans le Minnesota actuel, qui devient « Territoire » en 1849, puis « État » en 1858.

12 Sur ce point, on peut consulter le travail de Lapointe (2020). L’anthropologue expose le dispositif de colonisation mis en œuvre par les Sulpiciens, une compagnie religieuse au service au Roi. Les terres du Sault-au-Récollet défrichées par les Amérindiens sont, après leur déplacement vers Oka, cédées à des colons.

13 On pourrait y voir l’installation de la famille-souche, quand trois générations habitent ensemble, mais la présence du couple d’amis élargit cette option. On n’est plus dans un entre-soi de parenté.

14 Des éléments de ce traitement analytique s’apparentent aux travaux de Pierre Maranda (2008) et d’Éric Schwimmer (1973).

 
 

L’auteur est anthropologue, membre du Comité recherche de la Société d’histoire d’Ahuntsic et secrétaire du conseil d’administration de Solidarité Ahuntsic, une Table de concertation. Un grand merci à l’anthropologue David Aubé pour avoir lu, commenté et discuté une première version de ce texte et, plus largement, ce dont il y est question.

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