Sans l’indépendance, pas d’avenir pour le français comme langue nationale

Au moment où le gouvernement de la CAQ s’apprête à rejouer la Grande Illusion en annonçant une réforme de la politique linguistique, il est nécessaire de faire le bilan d’un demi-siècle de lutte pour le Québec français. Dans ce combat, les partis et les mouvements nationalistes se sont montrés discrets sur les bienfaits de l’indépendance pour l’avenir du français. Ils se sont plutôt ingéniés à proposer des solutions d’aménagement linguistique dans le cadre du fédéralisme canadien. Ils ont fait comme si l’indépendance n’était pas nécessaire et se sont imaginé qu’il était possible de résoudre la quadrature du cercle en imposant l’unilinguisme français dans un pays où le bilinguisme servait d’idéologie officielle. Ce fut du moins l’esprit de la loi 101 qui supposait qu’on pouvait concilier l’affirmation du français tout en préservant les privilèges de la communauté anglophone.

L’histoire a montré que cette politique était illusoire. Bien qu’elle ait réussi provisoirement à freiner l’anglicisation, la loi 101 fut incapable d’enrayer la régression démographique de la langue française ainsi que la détérioration de la place du français qui a continué à décliner en particulier à Montréal. La loi 101 n’a jamais pu compenser la force d’attraction de l’anglais qui est la langue de la réussite économique au Canada et malgré ses mesures contraignantes, elle s’est avérée impuissante à intégrer la majorité des immigrants à la société québécoise. Malgré toutes les politiques linguistiques, l’unilinguisme français dans la province de Québec s’est avéré un mythe de même que le bilinguisme à l’échelle canadienne.

Au Canada, les francophones sont toujours victimes de traitement inégal : le revenu moyen des anglophones au Canada (49 157 $) est toujours plus élevé que celui des francophones (41 919 $) qui sont à peu près à égalité avec les allophones (41 563 $)1. En 2012, les francophones du Canada affichaient un taux de chômage de 8,3 %, soit un taux plus élevé que la moyenne nationale de 7,7 %, les anglophones avaient un taux de chômage de 7,4 %2. Au Québec, le taux de chômage des immigrants francophones est de 40 % supérieur à celui de ces nouveaux arrivants anglophones. « Les immigrants qui ne parlent pas anglais n’ont pas accès à 40 % des emplois au Québec », selon Brahim Boudarbat3. Le taux de chômage des immigrants récents ne parlant que le français était en 2016 de 23 % alors qu’il n’était que de 16 % pour ceux qui ne parlaient que l’anglais. On se demande bien pour quelle raison les nouveaux arrivants au Canada voudraient s’intégrer à une minorité linguistique qui est victime de discrimination systémique.

Le Québec ne contrôlant pas toutes les modalités de l’immigration, il en est résulté une diminution de la proportion de la population de langue maternelle française au fil des décennies, celle-ci passant de 82 % en 1991 à 77 % en 2016 tandis que celle de l’île de Montréal est passée quant à elle de 56 % en 1991 à 46,1 % en 20164.

Frédéric Lacroix5explique ce phénomène par l’effet des transferts linguistiques qui avantagent nettement la communauté anglophone. Il a établi que pour maintenir le poids relatif à long terme des francophones au Québec, il faudrait : 1) que les transferts linguistiques des immigrants aillent à 90 % environ vers le français et 2) que les francophones n’effectuent pas de transferts nets vers l’anglais. La première condition n’est pas atteinte puisqu’avec un taux de 55 %, on est très loin du 90 % requis. La communauté anglophone profite des transferts linguistiques de façon disproportionnée ne comptant que pour 8,2 % de la population totale, elle absorbe 45 % des transferts linguistiques. Selon les prévisions de Statistiques Canada, en 2036, il n’y aura plus que 69 % de la population du Québec qui aura le français comme langue maternelle. À Montréal cette proportion ne sera plus que de 44 %6. Ces projections n’incluent pas l’accélération de l’assimilation des jeunes francophones mise en évidence en 2016.

Les jeunes francophones fréquentent de plus en plus les collèges anglophones de même que les enfants d’immigrants qui après avoir été scolarisés en français au primaire et au secondaire choisissent de faire leurs études préuniversitaires en anglais. En 2015, les collèges anglophones comptaient une plus grande proportion de nouvelles personnes inscrites de langue maternelle française et de langues autres que de langue anglaise : elles étaient respectivement 28,2 % et 33,2 % alors qu’en 2010 elles représentaient seulement 24,5 % et 31,3 % des nouvelles inscriptions7. Ainsi, aujourd’hui, plus de 60 % des étudiants inscrits dans les cégeps anglophones ne sont pas de langue anglaise de sorte que les fonds publics servent à financer l’anglicisation du Québec.

Frédéric Lacroix estime que Camille Laurin et les concepteurs de la Charte de la langue française ont perdu leur pari : ceux-ci pensaient que l’application des clauses scolaires de la Charte au préscolaire, primaire et secondaire conduirait naturellement les allophones à se franciser et à s’inscrire ensuite dans le réseau français au postsecondaire. Tel n’est pas le cas.

Non seulement le poids démographique de la langue française régresse, mais le français est de moins en moins une langue de consommation des produits culturels, ce qui est révélateur de la faible capacité d’intégration culturelle à la société québécoise. On peut bien avoir étudié en français au primaire et au secondaire, mais ensuite on cherchera à vivre, à travailler et à se divertir en anglais.

Les données évolutives sur la langue des productions culturelles au Québec compilées par l’Observatoire de la culture et des communications du Québec sont révélatrices à cet égard8. Rappelons que dans une société où il n’y a qu’une seule langue officielle, la vie culturelle donne une place disproportionnée à l’anglais. Avec une population de langue française de 77 %, la production de spectacles en français ne représente que 61 % du nombre total alors que la communauté anglophone avec 8 % produit 38 % des spectacles. On peut aussi constater que depuis 2006, il y a eu plus de spectateurs et de spectatrices pour les représentations de spectacles de chanson anglophone (60 %) que pour celles de spectacles de chanson francophone (39 %). En ce qui concerne la vente d’enregistrements audio, il s’est vendu davantage d’enregistrements en anglais si l’on inclut les enregistrements provenant de l’extérieur du Québec. Du côté des longs métrages en français produits au Québec, la situation est similaire. On a ainsi produit plus de films en français que de films en anglais ou dans une langue autre, mais leur proportion a décru dans les dernières années passant de 68 % en 2004 à 59 % en 2014, puis à 52 % en 2016.

En ce qui a trait aux habitudes de consommation culturelle, les choix relatifs à la langue des activités culturelles pratiquées (la lecture, l’écoute de la radio, de la télévision, de films et de chansons ainsi que l’assistance à des spectacles) varient d’un groupe linguistique à l’autre. En 2014, les francophones privilégiaient généralement le français dans leurs activités, sauf pour ce qui est de l’écoute de chansons. Parmi les francophones, les jeunes étaient les plus enclins à choisir des produits culturels en anglais. Pour leur part, les anglophones pratiquaient leurs activités en majorité en anglais. La tendance à pratiquer des activités culturelles en français, qui a connu une hausse pour plusieurs activités entre 1994 et 2009, est en baisse depuis, notamment en ce qui concerne la lecture de quotidiens et de magazines9.

Il n’est pas étonnant dès lors que la grande majorité des anglophones et des allophones s’identifient comme Canadiens et que très peu, soit moins de 10 %, s’identifient comme Québécois10.

La régression du français comme langue de scolarisation postsecondaire et comme langue de consommation des biens culturels traduit en fait une autre réalité encore plus dramatique, car elle reflète le déclin du français comme langue de travail. La dernière enquête de l’OQLF montre nettement que l’anglais est en train de supplanter le français comme critère d’embauche. Pour décrocher un emploi au Québec, la connaissance de l’anglais est exigée dans 40 % des entreprises de la province et dans 63 % de celles de Montréal et cela même si le poste ne nécessite pas de compétence linguistique particulière. Cette tendance se confirme aussi dans les embauches faites par les villes. 24 % des villes québécoises ont demandé des compétences en anglais alors que cette proportion atteint 50 % des postes à combler à la Ville de Montréal.

Même si les francophones n’aiment pas reconnaître cette réalité, les immigrants eux l’ont compris depuis longtemps. On aura beau mettre sur pied tous les programmes de francisation qu’on voudra, rien ne changera le fait que le français n’est pas la langue du succès économique. L’intégration linguistique ne peut se faire qu’à la condition que l’usage du français soit essentiel à la réussite économique et surtout qu’il n’y ait pas concurrence d’une autre langue qui est la langue d’usage principale du pays réel où vit l’immigrant. À cet égard, le rapport de l’OQLF est aussi révélateur. On y apprend que lorsque les entreprises offrent des programmes de formation linguistique, ceux-ci se donnent en anglais dans 75 % des cas. Pas étonnant non plus que même certains jeunes francophones donnent l’exemple de la désertion linguistique en préférant poursuivre leurs études supérieures en anglais après le secondaire pour avoir un meilleur accès au marché du travail.

La loi 101 n’a fait que retarder les échéances

La politique linguistique du Québec a échoué parce qu’elle reposait sur une fausse prémisse : la théorie des deux nations. On supposait, ou on faisait semblant de croire, qu’il y avait au Canada deux peuples fondateurs et que ces deux nations pouvaient se développer culturellement de façon séparée sur deux bases territoriales distinctes : la province de Québec étant le « foyer national » des francophones au Canada. Ce raisonnement justifiait que le Québec contrôle sa politique linguistique et puisse imposer le français sur son territoire comme langue officielle et langue commune.

Or cette vision a été contredite par l’évolution du nationalisme canadien qui s’est construit sur la politique du bilinguisme et du multiculturalisme ce qui impliquait la négation de la division territoriale des langues et la reconnaissance du Québec comme société distincte. On a oublié ou fait semblant d’oublier que le Canada existait et qu’il encadrait juridiquement les lois provinciales. Avec le rapatriement unilatéral de la Constitution en 1982, les dirigeants canadiens ont mis les derniers clous dans le cercueil du biculturalisme et de la politique linguistique québécoise qui en découlait. S’inspirant du BNA Act et des principes édictés par la Charte canadienne des droits, la Cour suprême a démantelé morceau par morceau la loi 101, en prononçant six jugements (1979, 1980, 198 4, 1988, 2007 et 2009) qui invalidaient ses principaux articles11. Le Québec ne peut remettre son avenir linguistique aux tribunaux d’un autre pays.

La capacité d’intégration d’une société est systémique, ce qui veut dire que toutes les dimensions de la vie collective sont déterminées par les normes juridiques et institutionnelles qui elles-mêmes sont fixées par le système politique et en dernière instance par la volonté populaire. Posséder la compétence des compétences, soit la souveraineté, est le fondement de toute politique cohérente et efficace. Or c’est le Canada qui est dépositaire de ce pouvoir et qui s’en sert pour imposer sa vision de la nation canadienne. Dans le cadre du régime canadien, les francophones ne forment pas une nation, ils constituent une minorité linguistique qui par définition n’a pas vocation à maîtriser le développement économique et politique du pays. Comment une minorité peut-elle imposer sa langue et surtout constituer un pôle d’intégration culturelle pour les immigrants ?

On ne peut reprocher aux immigrants d’hésiter à s’intégrer à la société québécoise et à résister à l’obligation de vivre en français. Ils ne peuvent s’identifier au destin d’une minorité linguistique et ne viennent pas au Canada pour sauver la langue française. Dans aucun pays du monde, les immigrants ne s’intègrent au groupe linguistique minoritaire. Lorsqu’ils émigrent au Canada, ils viennent vivre dans un pays majoritairement anglophone où les pouvoirs économiques et politiques sont contrôlés par des représentants de cette majorité. Leur pays d’accueil même s’il se prétend bilingue fonctionne en anglais partout en dehors de la province du Québec et ils ne voient pas l’utilité d’apprendre deux langues puisque la très grande majorité de la population canadienne se contente de n’en parler qu’une et qu’elle domine toutes les sphères de la société. Déjà, pour la plupart d’entre eux apprendre deux langues représente un défi supplémentaire aux autres difficultés qu’ils éprouvent pour s’installer dans une société nouvelle. Comme les lois canadiennes s’appliquent au Québec, pour quelle raison devraient-ils avoir moins de droits que leurs amis qui vont s’installer en Ontario ou en Alberta ou même que les anglophones du Québec qui ne sont pas soumis à l’obligation de fréquenter les écoles françaises ? Plusieurs se sentent pénalisés dans leurs espoirs de succès puisque le monde du travail privilégie la langue anglaise. La loi québécoise les retarde dans leurs aspirations à la mobilité sociale et dès qu’ils le peuvent ils cherchent à s’intégrer en anglais. Ils veulent appartenir à la majorité de leur pays d’accueil celle qui détient les clés du pouvoir et de la réussite. Ils ne peuvent être tenus responsables de nos incohérences politiques.

Le problème de la survie du français au Québec ne dépend pas de la bonne volonté des gouvernants de la province de Québec, mais du statut politique du Québec. C’est le Canada qui est le pays réel et qui fixe les conditions inégales de la concurrence des langues. C’est le bilinguisme et le multiculturalisme qui s’imposent comme normes collectives et qui déterminent les choix individuels. Le français n’a pas d’avenir dans une province qui est subordonnée à une volonté extérieure. Un peu de réalisme politique ne ferait pas de tort si on veut assurer un avenir au français. L’unilinguisme français ne pourra jamais devenir réalité dans un pays bilingue. Tant que le Québec s’enfermera dans un cadre provincial, tant qu’il ne deviendra pas un pays existant réellement, le français aura un statut précaire et les nationalistes s’épuiseront dans les éternelles récriminations. En refusant de faire l’indépendance, les Québécois-es se font complices de leur propre disparition. On aura beau vouloir imposer une langue officielle dans une province, celle-ci n’aura jamais la capacité de concurrencer la politique des langues officielles d’un pays qui lui impose sa loi.

Tant que les Québécois accepteront le cadre constitutionnel canadien, ils devront en subir les conséquences et assister à leur déclin linguistique. Il n’y a pas deux majorités au Canada et le Québec–province sera toujours impuissant à enrayer les effets assimilateurs de l’anglais. Il n’y a pas de solution durable pour assurer l’avenir du français dans le cadre du régime fédéral. Une politique linguistique pour être efficace doit s’appuyer sur la souveraineté de l’État, elle ne peut être soumise à un cadre légal d’un autre État qui contredit sa légitimité. Seul un État indépendant qui détient tous les pouvoirs peut adopter une politique linguistique qui réussisse l’intégration normale des nouveaux venus sur son territoire.

 

 


1 Statistiques Canada, recensement 2016, 98-400-X2016199.

2 https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/89-651-x/2012001/c-g/c-g01-fra.htm

3 Le Devoir, 7 avril 2016.

4 https://www.oqlf.gouv.qc.ca/ressources/sociolinguistique/2019/rapport-evolution-situation-linguistique.pdf, p. 17

5 Entrevue donné à M-B Coté dans le Journal de Montréal, 30 juin 2020.

6 https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/89-657-x/2017001/tbl/tbl_3-2-fra.htm

7 Charles-Étienne Olivier, Tableaux de données. Langue et éducation au Québec : enseignement collégial, Montréal, Office québécois de la langue française, 2017, 17 p.

8 Voir:http://www.mcc.gouv.qc.ca/fileadmin/documents/publications/Enquete_pratiques_culturelles/Bulletin-Survol-27-_2014.pdf

9 https://www.oqlf.gouv.qc.ca/ressources/sociolinguistique/2019/rapport-evolution-situation-linguistique.pdf

10 Voir Micheline Labelle, « L’identité nationale face à la force des mots », L’Action nationale, juin 2020, p. 18.

11 Voir Éric Poirier, La Charte de la langue française, Québec, Septentrion, 2016.

* Politilogue.

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