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Le localisme : quel modèle pour le Québec ?

La crise sanitaire actuelle a plongé le Québec dans une profonde réflexion sur la gestion de son économie. À gauche comme à droite, on s’interroge sur la meilleure façon de promouvoir l’économie locale, de réduire la dépendance internationale sur les biens et produits sensibles tout en continuant de favoriser le flux des échanges économiques transfrontaliers. À moins de fréquenter les gens à gauche de la gauche, on ne trouve plus personne pour militer pour des mesures protectionnistes traditionnelles comme les nationalisations, la réglementation accrue, la hausse des barrières tarifaires et la taxation du grand capital pour stimuler et protéger l’économie locale. Le localisme ou la promotion d’une économie de proximité devient alors beaucoup plus complexe à définir et à élaborer en une stratégie cohérente qui aura un effet structurant et directeur sur les politiques industrielles, le support aux entreprises, la fiscalité.

Ce défi existe dans plusieurs pays, dont l’Angleterre qui a refusé de prolonger l’expérience de la mondialisation laissée à elle-même. Avec le Brexit, le pays berceau de la révolution industrielle et de l’économie de marché refuse de considérer le PIB par habitant, le niveau d’activité économique, comme son guide suprême. Les questions de cohésion sociale, de respect des mœurs locales, de permanence anthropologique ont influencé le choix des Anglais à quitter l’Europe et à reprendre le contrôle de leurs frontières et de ce qui se passe à l’intérieur de celles-ci. Ici, on doit définir quel modèle sera approprié et comment le mettre en application dans le contexte géopolitique unique que vit le Québec en Amérique du Nord. Car promiscuité et localisme chez nous doivent nécessairement conjuguer une promotion de la propriété et une production québécoise avec comme objectif le renforcement de la cohésion environnementale et sociale, la création de valeur économique et la réduction de la dépendance envers l’étranger.

À cet égard, la crise sanitaire a éclairé plusieurs nations concernant la complexité des chaines d’approvisionnement et la dépendance au lointain dans des secteurs clés. Plusieurs gouvernements, dont ceux du Québec et de la France, ont promis des politiques industrielles et sectorielles vigoureuses pour réduire leur dépendance envers les marchés internationaux sur médicaments et produits essentiels. L’image de Trump décidant où seront expédiés les masques médicaux de 3M a frappé l’imaginaire et glacé le sang des citoyens dépendant de cette décision pour assurer leur sécurité et celle de leurs proches. Cette situation a stimulé une réflexion obligée de nos dirigeants. Également, en toute logique, le mouvement écologique a récemment pointé du doigt les chaines d’approvisionnement complexes mises sur pied pour profiter de la main-d’oeuvre bon marché asiatique et faisant faire le tour de la planète à des produits, saccageant l’écologie planétaire au bénéfice des actionnaires.

Ainsi, en nous poussant dans nos derniers retranchements et en nous faisant regretter notre dépendance économique face aux entreprises et biens venant de l’étranger, la COVID-19 n’a fait que mettre en vitrine des défis qui existaient déjà, mais qu’a ignorés le gouvernement provincial précédent, dont l’apathie devant le changement de mains de RONA et de St-Hubert, les scandales de Lavalin et Bombardier n’ont eu d’égal que son absence de vision devant les défis de nos PME dans une économie mondiale.

Loin d’excuser le gouvernement Couillard, mais signe d’une tendance soutenue chez nos dirigeants politiques, on se souviendra que c’est le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard qui partit le bal de l’immobilisme et du laisser-aller en acceptant la vente de Provigo à l’ontarienne Loblaw en 1998 malgré une participation de la Caisse de dépôt dans la transaction. Celle-ci finira par vendre ses actions à Loblaw. On le sait aujourd’hui, cette transaction causa le transfert de nombreux emplois « payants » en Ontario tant chez le détaillant que ses fournisseurs dont plusieurs PME locales. Et les employés-cadres québécois de l’entreprise qui ont survécu doivent maintenant travailler en anglais. Le même phénomène voire la même microcatastrophe tranquille se répétera dans l’avenir si le gouvernement privilégie la génuflexion aveugle face à l’idéologie dominante et néglige d’évaluer l’impact social direct et les effets induits sur l’écosystème existant de l’entreprise lors d’une acquisition par une firme étrangère. On doit donc parfois faire exception et garder ces centres de décision et sièges sociaux ici, surtout lorsqu’on prétend promouvoir les emplois bien rémunérés et le « Québec d’abord ».

Par ailleurs, on ne peut parler de localisme sans considérer l’importance de l’intégration des entreprises dans la communauté. On observe souvent des différences marquées entre l’intégration d’une entreprise ayant son centre de décision ici et celui d’une succursale canadienne de grande entreprise globale. La succursale locale ou le siège social local d’une telle entreprise est souvent considéré par le siège social mondial situé à New York, Paris, Londres (ou Toronto) comme un simple centre de profit et un camp de développement pour la génération montante des dirigeants mobiles de l’entreprise. Elle ne possède souvent aucune opération manufacturière ici et concentre ses efforts sur le maintien de bons rapports avec le siège social mondial et l’exécution d’activités commerciales faisant ici la promotion de produits conçus ailleurs.

Au niveau de l’implication socio-économique, outre les activités caritatives ponctuelles gérées par les « com », peu de ces entreprises ne souhaitent évidemment être sous les projecteurs. On évite de nous exposer la réalité à l’intérieur des murs comme le fit maladroitement, mais avec franchise le président de L’Oréal Canada en qualifiant la langue française au Québec de « curiosité intellectuelle » dans une entrevue à La Presse Affaires au début de la décennie précédente. Et un récent rapport de l’OQLF nous apprend que les deux tiers des entreprises montréalaises imposent la maitrise de l’anglais comme critère d’embauche, et pas seulement pour « s’occuper des clients ». C’est qu’il arrive fréquemment que le dirigeant parachuté d’ailleurs à la tête d’une division canadienne refuse d’apprendre le français et impose l’anglais dans les communications internes et très souvent, paradoxalement, au nom de l’ouverture à l’Autre et de l’efficacité. Et il est interdit d’en rire.

Étrangement, le centre interculturel de Montréal vole d’ailleurs au secours du dirigeant internationaliste en rapprochant langue française et racisme dans son dernier rapport. Le devoir d’intégration s’est inversé dans ces entreprises globalisées et on a l’outrecuidance d’habiller la réelle hostilité aux locaux dans les faux habits de la diversité. On ne nomme pas ce qu’on exige pourtant de facto : que l’employé laisse sa langue, ses coutumes et ses mœurs à la maison. Toute cette dynamique (et la somnolence complice de l’OQLF) pourrait non seulement faire l’objet d’une longue chronique distincte, mais nous démontre bien l’improbable implication locale d’une compagnie de propriété étrangère qu’on laisse à elle-même. Mondialisation oblige, ce type d’entreprise n’est pas près de disparaitre et il faudra donc établir des critères comparatifs permettant d’évaluer la valeur socio-économique complète de tous les acteurs de l’économie locale, qu’ils soient locaux, partiellement locaux ou globaux. L’empreinte écologique, le respect des coutumes locales et la représentativité du conseil de direction sont tant d’éléments à considérer. Que pourrait être un critère de représentativité aussi simple que facile à appliquer ? Que 80 % des administrateurs de la filiale soient des Québécois et Québécoises francophones, par exemple.

Naturellement, la propriété locale et la production locale viennent en tête de liste des indicateurs importants de l’intégration de l’entreprise dans son milieu. Plus l’entreprise est présente et intégrée à sa communauté, plus elle aura tendance à y investir et à s’y impliquer. Dans le commerce au détail, les acteurs du Panier bleu sont d’ailleurs en pleine consultation sur l’importance de la propriété et de la production dans leur support des entreprises locales.

En attaquant ce nouveau chantier, on devra par ailleurs admettre que le dossier est complexe et qu’on doit éviter de tomber dans les pièges faciles et irréalistes afin qu’une politique favorisant le localisme ne s’apparente pas à une politique de demeurés. On a entendu récemment la mairesse de Montréal demander de laisser tomber Costco au profit du commerce de quartier. Celle qui s’exprime plus souvent comme une militante moussant ses croyances que comme mairesse devant gouverner nous fournit ici une bonne matière à réflexion.

Dans les faits, plusieurs vous diront que Costco traite ses employés québécois avec grand respect, tant au niveau de la rémunération que des possibilités d’avancement. On vend à bas prix sans sous-payer ses employés. D’ailleurs, contrairement à bien d’autres, jamais n’a-t-on entendu Costco réclamer l’ouverture des frontières et l’immigration massive pour se payer une main d’œuvre bon marché. Aussi, à la lumière de ce que l’on voit dans les médias au sujet de l’entreprise montréalaise Goodfood, on a assez peu ou pas entendu de plaintes quant au français comme langue du travail chez Costco. Bon, on ne les applaudira pas de vendre des pommes de la Nouvelle-Zélande en pleine crise sanitaire et ce n’est probablement pas le seul exemple de comportement marchand répréhensible, mais on peut supposer que cette entreprise internationale obtiendrait une assez bonne note quant à la création de valeur socio-économique et son respect des locaux. Peut-être même plus que Metro qui retire les primes salariales de ses employés risquant de contracter la covid chaque jour en magasin pour permettre aux Québécois de se nourrir.

Il est primordial d’exiger de nos élus qu’ils mettent fin à la cacophonie en établissant des critères définissant comment nous favoriserons le développement local, l’enracinement des entreprises dans la communauté et ce qui distingue le bon comportement du mauvais. Évidemment, ces critères pourront être débattus et devront supporter les objectifs de renforcement de l’économie locale, de diminution de la dépendance envers l’étranger dans des secteurs essentiels et la cohésion sociale. Une vision claire, mais flexible du localisme doit être envisagée, en faisant le tri entre ce qui nous enrichit et nous dépouille. La classe dirigeante qui a ouvert les portes aux entreprises étrangères ne peut simplement demander aux Québécois de se retourner contre elles, dans une démonstration temporaire ou folklorique à saveur de panurgisme boiteux. La population québécoise ne s’en contentera pas.

Les PME : de grands défis pour le poumon économique du Québec

Au-delà des questions complexes et relatives aux grandes entreprises, il faudra également continuer de compter sur notre poumon économique… sur nos PME, nos entreprises locales qui font face à d’énormes défis exacerbés par la crise. C’est là que de gros efforts sont requis dans une politique industrielle audacieuse et j’ose ajouter… tentaculaire : fiscalité, formation des employés, recherche et développement, modernisation des processus et moyens de production. Ça ne fait pas nécessairement les manchettes en dehors du monde des affaires, mais on peut dire que très peu a été fait pour accélérer la transformation numérique, pour accompagner le transfert d’entreprise entre générations, et finalement pour assurer la réduction nécessaire des effets écologiques néfastes liés au transport des marchandises. Bien sûr, il existe déjà des programmes, de bonnes intentions, une prolifération d’organismes en mode grande séduction continue pour obtenir des subventions du MEI, mais trop peu d’initiatives coordonnées et cohésives pour faire face à ces défis colossaux pour notre économie locale. Pourtant, il y a urgence d’agir dans une économie québécoise dépendant largement des PME pour la création d’emplois à haute valeur ajoutée et pour la création de valeur économique.

Au niveau de la transformation numérique, le Québec affiche un retard dans sa conversion à ce qu’on appelle l’industrie 4.0, une révolution portée par des changements significatifs dans la gestion des entreprises grâce à la numérisation des moyens de production, le traitement des mégadonnées et des outils numériques et le redéploiement des efforts humains relayés par l’intelligence artificielle. Cette transformation peut être à la fois très simple en optimisant le partage des données dans l’entreprise ou sophistiquée selon les besoins, le marché et l’environnement compétitif de l’entreprise. Certains de ces efforts de modernisation requièrent des investissements significatifs pour la PME, tant au niveau financier qu’organisationnel. Avec la crise actuelle et ses effets sur le carnet de commandes, certaines entreprises se retrouvent en situation précaire et devant réfléchir à leur pérennité devant le retard accumulé et un marché en contraction.

Aussi, la question de transfert de l’entreprise ajoute à l’hésitation des dirigeants de PME dans les décisions de modernisation. Un nombre significatif d’entreprises manufacturières sont la propriété d’entrepreneurs prolifiques, mais qui ont passé l’âge de la retraite depuis longtemps sans trouver de relève satisfaisante ou hésitant simplement à céder leur place. Pour ces entrepreneurs, le dilemme est entier : doit-on investir dans l’entreprise pour espérer la léguer, la vendre à bon prix ? Ou doit-on accuser une perte de valeur et vendre à bas prix une entreprise accusant des retards technologiques certains ?

Pendant qu’une opposition au passé éthique douteux donne des leçons de démocratie au gouvernement sur la loi 61, l’avenir socio-économique du Québec continue de se jouer et les défis restent entiers.

 

 

* L’auteur dirige sa propre firme-conseil en gestion stratégique et commerciale. Au cours des 24 dernières années, il a également occupé des rôles de direction dans des entreprises manufacturières et a siégé sur des conseils d’administration et comités d’association de manufacturiers canadiens. Il partage ses réflexions à titre personnel.

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