L’idéologie intersectionnaliste et la question nationale

L’aspiration à l’indépendance exprimée dans divers secteurs de la population ou partis politiques est perçue, chez une partie de la gauche, tantôt avec indifférence, tantôt avec méfiance ou hostilité ouverte. L’un des paradoxes de cette gauche réside dans l’étiquette d’« identitaire » qu’elle inflige sans nuances aux indépendantistes tout en valorisant les multiples identités minoritaires.

La mécanique intellectuelle à l’œuvre, ici, consiste en une hiérarchisation des diverses oppressions liées principalement au genre, à l’ethnicité, à la religion, à l’orientation sexuelle. Elle s’appuie sur le concept d’intersectionnalité, développé aux États-Unis vers 1989-1990 – et qui a essaimé dans certains secteurs des campus universitaires, y compris au Québec. Ce concept, qui devait servir à illustrer au premier chef la réalité de la double oppression des femmes noires pour que le système judiciaire puis le mouvement féministe en tiennent compte, a produit des résultats tout à fait bienvenus au sein d’organisations militantes jusqu’alors peu sensibles à des situations spécifiques vécues par des groupes minoritaires. Il a aussi donné lieu à de vastes programmes de recherche dans les universités. Cette évolution positive a toutefois donné naissance à une déviation que j’appelle « idéologie intersectionnaliste ».

L’auteure du concept d’intersectionnalité, la militante féministe afro-américaine et professeure de droit à l’Université Columbia et à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) Kimberlé W. Crenshaw, a elle-même critiqué en 2020 ce qu’elle considère comme une « distorsion » de sa pensée de la part de groupes identitaires 1, précisant qu’il ne s’agit pas d’un mécanisme destiné à transformer les hommes blancs en nouveaux parias, mais de lunettes permettant d’observer comment diverses formes d’inégalités opèrent souvent ensemble et s’exacerbent les unes les autres2.

Cette déviation idéologique, qui semble remplir le trou laissé vacant par le recul apparent du socialisme comme projet alternatif au sein de la gauche, s’exprime par des tentatives de classification des multiples variétés de domination et de discrimination. Il existe certes des recherches sérieuses faisant la démonstration du lien entre ces types de domination et de discrimination et l’exploitation économique, de même que des déclarations de principe admettant ce lien, mais elles sont malheureusement trop souvent noyées dans un discours qui le néglige ou l’oublie carrément. Ainsi, dans les plaidoyers militants, ce qui divise finit par prendre plus d’importance que ce qui unit. L’universalisme cède la place au différentialisme. Les différents types d’oppression, bien réels, ont été placés dans une grille hiérarchisée au service de causes dont la valeur tient au caractère de l’oppression en question. C’est pourquoi l’oppression vécue par les personnes dites « racisées » appartenant par ailleurs à une minorité sexuelle ou de genre et affichant leur appartenance à une religion identifiée à un peuple opprimé aura droit à beaucoup plus d’égards que l’homme blanc hétéro, mais exploité ou, pire encore, pas exploité du tout parce que sans travail.

Dans la même veine, on évoque le « privilège » d’être un Blanc, quelle que soit la condition matérielle, sociale ou culturelle vécue. Plusieurs ont critiqué avec raison cette notion de « privilège blanc » : ne pas être tabassé par la police sur la base de la couleur de sa peau constitue-t-il un privilège ou une situation normale à laquelle devraient avoir droit toutes les personnes, sans discrimination aucune ? Sur le plan politique, une telle notion risque peu de favoriser l’unité nécessaire à la lutte. On peut en effet se demander comment serait reçu, dans les quartiers défavorisés de certaines grandes villes de ce monde, un discours les traitant d’emblée de « Blancs privilégiés ». Comment rassembler les personnes exploitées autour d’une cause commune en agissant ainsi ? Les privilèges ont été attaqués par toutes les révolutions des temps modernes, en commençant par la Révolution française de 1789. Si les « Blancs » sont privilégiés, que faudrait-il donc leur enlever ? Ne faudrait-il pas plutôt accorder à tous et à toutes les mêmes droits ?

L’existence ou non d’une quelconque forme de racisme se trouve ainsi au centre de l’analyse, évacuant du coup ce qui unissait au point de départ (combat féministe, lutte des classes). Le combat pour l’indépendance devient ainsi celui de « Blancs privilégiés », tous oppresseurs des Autochtones et autres minorités, y compris « M. Bergeron de la rue Visitation », pour reprendre une image du manifeste du FLQ. L’idéologie intersectionnaliste, qui compartimente la société en groupes de toutes sortes, emmurés sur la base de la spécificité de leur oppression, oublie évidemment que la nation québécoise évoquée par le mouvement indépendantiste dans son ensemble et depuis plus de 60 ans ne se réduit aucunement aux élucubrations de la « Fédération des Québécois de souche » puisqu’elle inclut également des gens de toutes origines et qu’elle reconnaît le caractère national des peuples autochtones. Mais les conséquences politiques les plus dommageables de cette mouvance idéologique résident dans la simplification à outrance qu’elle fait de la situation politique du Québec. Un texte signé par 280 personnes du milieu collégial et universitaire, dont la plupart sont encore aux études dans les trois cycles universitaires, témoigne de cette simplification :

Désigner les Québécois(e)s comme des victimes d’une subordination face à l’État canadien occulte le fait qu’en 2020, notre rôle est bien davantage celui de l’oppresseur, tant envers les communautés autochtones et les personnes issues de l’immigration qu’envers les personnes afrodescendantes. De plus, mettre toutes les oppressions sur un même pied d’égalité [sic] fait preuve d’une conception réductrice de ce qu’elles sont vraiment, c’est-à-dire plurielles, situées dans le temps et dans l’espace, indissociables de leur contexte et ayant des impacts infiniment variés. Il nous semble donc important de rappeler que la relation Canada-Québec est incomparable aux rapports de pouvoir que l’hégémonie blanche eurodescendante exerce sur celles et ceux qu’elle colonise et marginalise3.

On peut chercher en vain où trouver dans les forces vives du mouvement indépendantiste des analyses mettant « sur le même pied d’égalité » « toutes les oppressions ». Mais faire du Québec un oppresseur comme les autres alors qu’il n’a jamais pu participer de manière démocratique à la formation des structures politiques de l’État canadien, qu’il s’oppose à la Constitution en vigueur, que la politique d’immigration relève, à peu de choses près, d’Ottawa, constitue une véritable pétition de principe.

Certes, le racisme existe, malheureusement. Le Québec n’est nullement exempt des défauts que l’on retrouve dans toutes les sociétés développées. Il n’en demeure pas moins que le combat qu’il mène contre le régime fédéral canadien reste celui d’une nation minoritaire. Le rattrapage effectué depuis les années 1960 ne saurait faire oublier la nécessaire émancipation politique, culturelle et économique, qu’on ne peut réduire à une amélioration du confort matériel pour une partie de la population. Des personnes sensibles à l’idée d’égalité des peuples devraient le savoir : le français recule ; le Québec est de plus en plus minoritaire à la Chambre des Communes ; il est bloqué à divers points de vue par les structures politiques actuelles ; il subit des choix qui ne sont pas les siens, tel celui du soutien fédéral à l’exploitation des sables bitumineux. Que les classes dominantes au Québec et une partie des élites participent à ce système ne change rien à la réalité. Chez les Autochtones aussi existent des exploiteurs et des collabos – les luttes entre leurs chefs élus et héréditaires quant à leur vision du développement de leurs communautés en sont un bon exemple – ce qui ne justifie aucunement de nier la situation d’oppression nationale vécue par les Premières Nations.

La valorisation de minorités sur la base de l’oppression qu’elles subissent frise parfois la bêtise. Comme le remarque la sociologue et militante féministe Aurore Koechlin :

En découle […] la croyance en une infaillibilité des dominéEs : toute personne, si elle est opprimée, détient la vérité absolue de son oppression. Il est alors impossible de la contredire à moins d’être soi-même oppriméE de la même façon. Cette idée conduit d’ailleurs dans les milieux intersectionnels à une absurde course aux dominations, puisque selon cette conception la personne qui aura le plus de pouvoir politique est mécaniquement celle qui est la plus opprimée4.

C’est ainsi qu’on en arrive à prétendre que seules les victimes d’une forme quelconque d’oppression sont autorisées à la définir, sinon à l’analyser. Faut-il donc être pauvre soi-même pour définir la pauvreté ? Faut-il être soi-même cinéaste pour déterminer qu’un film est mauvais ? Les victimes auraient-elles donc le droit de dire n’importe quoi, quel que soit leur niveau de compréhension des problèmes qu’elles vivent ? Il faut pourtant se questionner sur cette apparente infaillibilité des victimes. Pensons à la controverse provoquée a posteriori (52 ans plus tard !) par le titre de l’ouvrage de Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique, publié en 1968. Il a été décidé – par qui ? – que l’évocation du premier mot du titre constituait une manifestation de racisme, même si le livre témoignait au contraire d’une admiration pour le combat mené par les Afro-Américains. Pour avoir parlé dans l’un de ses cours de cet ouvrage devenu historique, une professeure de l’Université Concordia risque de perdre son poste. En juin dernier, une journaliste de la CBC a été sanctionnée après citation du titre, dans le cadre d’une réunion.

On oppose ainsi l’affirmation nationale québécoise aux revendications de groupes encore plus minoritaires, mais situés à un niveau plus élevé dans l’échelle des malheurs. Une telle conception de la réalité politique et sociale contribue non seulement à désolidariser les combats : elle en vient aussi à considérer suspecte celle qui provient de « Blancs privilégiés ». L’appui majoritaire à la loi 21 sur la laïcité se voit interprété de toutes les manières négatives possibles, allant de la manifestation d’islamophobie au racisme pur et simple et non comme l’expression d’une aspiration à l’égalité de tous et toutes, de défense de valeurs universelles et de séparation de l’Église et de l’État. Des propos réellement islamophobes glanés par-ci par-là dans les réseaux sociaux suffisent à déqualifier tout un peuple, même si cette loi, dans ses principes, a reçu des appuis importants chez un bon nombre de musulmans. Il faut d’ailleurs y voir une faiblesse évidente de l’idéologie intersectionnaliste lorsqu’il s’agit de hiérarchiser les diverses formes d’oppression. Les musulmans forment, au Québec, une minorité religieuse identifiée à des peuples qui furent naguère colonisés. Une telle situation les place à un niveau important dans l’échelle des souffrances. En même temps, le dogmatisme religieux opprime les femmes. Idéalement, il faudrait combattre l’oppression des uns et des autres.

Mais dans la pratique, ce n’est pas ainsi que les choses se passent. Il y en a qui s’inquiètent, parmi nos intersectionnalistes, des réactions populaires à ce qui doit pourtant être vivement dénoncé lorsqu’on croit à l’égalité des hommes et des femmes. En 2016, j’ai publié sur ma page Facebook un article de l’AFP au sujet d’un jeune homme partisan de Daech ayant exécuté sa propre mère qui, inquiète pour lui, l’avait imploré d’abandonner le Djihad pour revenir à la maison5. J’ai eu droit à des propos tantôt sceptiques, tantôt faisant part du « danger » de publier de tels articles puisqu’ils pouvaient alimenter l’islamophobie.

Derrière cette peur de nourrir le racisme et l’islamophobie se dissimule une forme d’élitisme et de paternalisme frisant le mépris. De la même manière que nos religieux catholiques d’autrefois cherchaient à mettre le bon peuple à l’abri de tout ce qui pouvait ébranler ses convictions ou le perturber, comme le libéralisme puis le communisme, nos intellectuels intersectionnalistes estiment que toute vérité n’est pas bonne à dire en-dehors de leur credo. Les cas les plus extrêmes d’infantilisation des masses qu’on juge devoir mettre à l’abri d’idées contraires à la rectitude vont jusqu’à des mises en garde contre les reprises de téléromans du passé… Ce genre de comportement élitiste a été analysé par l’anthropologue Emmanuel Todd dans son dernier ouvrage, où il traite du lien entre l’expansion du nombre de diplômés du supérieur et la chute de l’esprit démocratique, égalitariste. Il explique ainsi le processus en cours :

[L]a montée en puissance de l’éducation supérieure a produit, surtout à partir du moment où elle s’est bloquée, où l’on a pressenti que, contrairement à l’alphabétisation, elle ne serait pas universelle, l’émergence d’un sentiment inégalitaire d’un type nouveau. Le problème n’est pas que ceux qui sont en haut se voient au-dessus des autres et, sous prétexte qu’ils ont eu une éducation supérieure, se pensent vraiment supérieurs. Le problème est aussi qu’ils peuvent se permettre de vivre entre eux : 31 % de diplômés du supérieur, cela représente presque un tiers de la société. Ces personnes peuvent écrire des livres qui ne s’adressent qu’à d’autres éduqués supérieurs. La stratification éducative favorise une vision de l’art élitiste et narcissique. Elle explique qu’on soit passé de Balzac, Zola, Hugo à Catherine Millet, Philippe Besson, Christine Angot. Et elle permet de comprendre une bonne partie de la production cinématographique française de ces dernières décennies, qui n’a plus aucun rapport avec la société en général et se satisfait de ne plus être que le reflet des préoccupations professionnelles et sentimentales des classes dites moyennes supérieures. La Grande Illusion et La Grande Vadrouille mettaient en scène des rapports de classes ; Alceste à bicyclette ou Le code a changé, non6.

Plus loin, il ajoute que « le gonflement du nombre des éduqués supérieurs complets à, mettons, 30 % d’une génération, ne conduit qu’à leur repli sur eux-mêmes, puis à l’élitisme, au mépris des “gens de peu”7 ». La plupart du temps, au Québec et ailleurs, force est d’admettre que la prétendue montée du « fascisme8 » et du racisme dénoncée à cor et à cri vise essentiellement les milieux populaires. Dans un tel contexte, tel que décrit par Todd, il n’est guère surprenant que l’élitisme alimente le populisme, et que le populisme, en se nourrissant du rejet des élites (comme le fait le trumpisme, par exemple), accentue à son tour l’élitisme. Ce rejet s’exprime notamment par une méfiance grandissante envers les institutions établies, y compris la science, qui perd en autorité. Les théories du complot peuvent ainsi prospérer et générer de nouvelles occasions d’exprimer son mépris envers une élite qui n’a de cesse de mépriser la population moins scolarisée.

Les sentiments nationalistes exprimés de diverses manières dans les milieux populaires deviennent ainsi éminemment suspects aux yeux de l’élite. L’appui des milieux ouvriers britanniques au Brexit passe pour réactionnaire, alors qu’on devrait le percevoir comme le produit d’un mal de vivre dans une Union européenne néolibérale en proie à la désindustrialisation et à une concurrence accrue – notamment pour les emplois mal payés. Au Québec, le projet d’indépendance n’apparaît plus comme la résolution d’une question démocratique, encore moins comme une possibilité de libération sociale. C’est pourquoi on le qualifie bêtement d’« identitaire » dans des milieux où, paradoxalement, les micro-identités constituent une véritable obsession. Ce faisant, on s’en éloigne.

Il est d’ailleurs assez remarquable de constater que la minimisation de la question nationale québécoise trahit une grave faiblesse en matière de stratégie politique, qui rappelle quelque parenté avec les missionnaires. Je me souviens d’une personne qui, en partance pour l’Afrique, disait qu’il fallait « conscientiser » les habitants de ce continent. Mais les Africains n’ont nullement besoin de cela. Il leur est infiniment plus utile que nous combattions, chez nous, les compagnies minières qui les exploitent sans vergogne, que nous incitions nos gouvernements à mettre en place des règles commerciales plus justes qui tiennent compte des besoins des Africains, que nous réduisions nos émissions de gaz à effet de serre dont les conséquences, au Sud, se révèlent particulièrement désastreuses.

De même, les peuples autochtones aspirent bien davantage à une restructuration politique du Canada qui leur accorderait une véritable autonomie et des ressources pour l’assurer qu’à recevoir la sympathie de jeunes Québécois et Québécoises se sentant coupables – plutôt que solidaires – du sort qui leur est réservé. Or, la situation dans laquelle se trouve le régime politique canadien qui les opprime a infiniment plus de chances d’être débloquée par la destruction de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique suite à une déclaration d’indépendance du Québec qu’en brandissant des affiches en appui aux Wet’suwet’en. Oublie-t-on que l’affirmation et les luttes des uns encouragent l’affirmation et la lutte des autres ? Le mouvement indépendantiste québécois a été fortement influencé par la décolonisation en cascades qui a eu cours en Afrique et en Asie dans les années 1950 et 1960. A-t-on oublié la crise d’Oka en 1990 qui s’est inscrite dans le contexte de l’effervescence créée par l’échec de l’Accord du lac Meech ? L’affaiblissement des forces politiques indépendantistes ou le rabaissement sans procès du peuple québécois au rang d’oppresseur ne profitera ni aux nations autochtones ni aux minorités ethniques ou autres, bien au contraire.

On ne semble même pas remarquer que dans le contexte néolibéral, le capital devient de plus en plus indifférent à la nation, sauf évidemment en contexte de crise comme c’est le cas actuellement. En revanche, elle gagne en importance en milieu ouvrier et agricole. Où souffre-t-on particulièrement des incertitudes et de la concurrence accrue liées à la mondialisation ? Qui réclame des mesures de la part de l’État pour protéger les emplois ou la production agricole, maintenir les programmes sociaux ? Il y a longtemps qu’a été démontré que l’encouragement à la constitution d’identités particulières avait pour effet de miner l’appartenance à une communauté nationale, causant ainsi autant de dommages à l’État-providence que le fait la priorité accordée aux individus par la droite9. Il est stupéfiant que certains milieux se croyant progressistes n’en prennent pas bonne note.

L’idéologie intersectionnaliste y est pour quelque chose. Elle sépare au lieu d’unir et c’est pourquoi ses effets sont aussi délétères. En son temps, le naturaliste suédois Carl von Linné (1707-1778) avait procédé au classement des espèces et avait évidemment fait œuvre utile. Mais il aura fallu un autre naturaliste, Charles Darwin (1809-1882), pour montrer les liens entre elles, à partir d’une théorie de l’évolution. En essentialisant les dominants et dominés comme elle le fait, l’idéologie intersectionnaliste n’arrive pas à percevoir les processus sociaux à l’œuvre et à établir les liens nécessaires entre les diverses formes de luttes dans leurs rapports avec l’exploitation économique. Ce faisant, elle n’arrive pas à dissimuler son incapacité, même si elle prétend le contraire en critiquant le capitalisme, à trouver autre chose qu’un discours moralisateur, la lutte contre des symboles ou certains mots du vocabulaire, le déboulonnage de statues ou encore la censure pour combattre des formes d’oppression qu’elle dénonce (souvent avec raison). Ses adeptes rappellent étrangement les Jeunes-Hégéliens qui dénonçaient la « fausse conscience » (les idées religieuses réactionnaires) sous laquelle se trouvait la société prussienne pour la remplacer par leur vision humaniste. Marx les avait vivement critiqués dans L’idéologie allemande, soulignant que leur radicalisme apparent se révélait totalement impuissant sans transformation des conditions sociales et matérielles à la source de cette « fausse conscience ». Et cette transformation, faut-il le préciser, ne sera possible qu’avec le concours de larges masses ne correspondant pas nécessairement aux canons de la rectitude politique.

Cette évidente faiblesse de l’idéologie intersectionnaliste sur le plan politique l’empêche de voir que même si le Québec, dans sa globalité, subit des frustrations moindres que celles d’autres nations et groupes minoritaires, la lutte pour l’indépendance contient néanmoins un fort potentiel d’émancipation des autres peuples du territoire québécois et canadien : tant le Québec que le Canada (anglais) se trouveraient alors devant l’obligation de revoir leurs structures politiques respectives, ouvrant ainsi la voie à un vaste mouvement de revendications tant sur le plan social que sur celui de la reconnaissance. Si, comme c’est le cas pour toute bataille, rien ne garantit absolument une victoire des forces du progrès social et politique, il faut cependant bien garder à l’esprit que le statu quo politique et constitutionnel demeure l’arme absolue des puissants qui ne veulent surtout rien changer à l’ordre établi. De ce point de vue, compte tenu du potentiel de transformation que recèle l’aspiration à l’émancipation politique d’une population de plus de huit millions d’habitants, la lutte pour l’indépendance du Québec mérite infiniment mieux que l’indifférence ou le mépris.

 

 


1 Les groups identitaires se définissent sur la base de caractéristiques physiques, sociales ou mentales : « race »/ethnie, genre, appartenance religieuse, orientation sexuelle, ou incapacités physiques quelconques.

2 « These days, I start with what it’s not, because there has been distortion. It’s not identity politics on steroids. It is not a mechanism to turn white men into the new pariahs. It’s basically a lens, a prism, for seeing the way in which various forms of inequality often operate together and exacerbate each other. » https://time.com/5786710/kimberle-crenshaw-intersectionality/, 20 février 2020. Page consultée le 9 août 2020.

3 Texte collectif, « En réponse au “Manifeste contre le dogme universitaire” », Le Devoir, 1er février 2020.

4 « L’intersectionnalité : une perspective critique », 17 septembre 2018, https://npa2009.org/idees/societe/le-confinement-la-destruction-du-lien-social-et-ses-consequences. Page consultée le 17 août 2020.

5 « Syrie : un djihadiste tue sa mère qui voulait lui faire quitter Daech, Le Point, 8 janvier 2016. https://www.lepoint.fr/monde/syrie-un-djihadiste-tue-sa-mere-qui-voulait-lui-faire-quitter-daech-08-01-2016-2008076_24.php

6 Emmanuel Todd, Les luttes de classes en France au XXIe siècle, Paris, Seuil, 2020, p. 74-75.

7 Ibid., p. 148.

8 À une question qu’on lui posait sur une montée du fascisme qui effraie certains groupes d’extrême-gauche, l’historien Frédéric Le Moal a répondu « qu’il n’y a jamais eu autant d’antifascistes depuis que le fascisme a disparu ». Figaro Vox, 4 mai 2018, https://www.lefigaro.fr/vox/histoire/2018/05/04/31005-20180504ARTFIG00208-il-n-y-a-jamais-eu-autant-d-antifascistes-depuis-que-le-fascisme-a-disparu.php. Page consultée le 16 août 2020.

9 Alan Wolfe et Jytte Klausen, « Identity Politics and the Welfare State », Social Philosophy and Policy, Vol. 14, No. 2, été 1997, p. 255.

* Professeur de science politique à l’Université du Québec à Chicoutimi.

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