Esquisse sur la naissance d’Option nationale

paru sous le titre: «Esquisse sur la naissance d’Option nationale ou la tentative de rénover l’engagement militant par la base»

Par cet article, nous souhaitons engager une réflexion sur la naissance d’Option nationale (ON), un mouvement qui, en dépit de ses nombreuses faiblesses, a représenté un espoir pour une part non négligeable de la population. Ce parti arrivait sur la scène politique 16 ans après le dernier référendum et allait insuffler un inattendu vent de fraîcheur militant chez une génération qui n’avait pas pu s’exprimer au référendum de 1995. À défaut d’estimables succès, on ne peut en nier les succès d’estime. Observons donc sereinement les faits. D’aucuns avaient considéré qu’après la naissance de Québec solidaire, ON avait été un coup de massue fatal sur le fragile édifice indépendantiste, voire la mère de tous les maux : cela est probablement tout à fait exagéré. La lente chute du Parti québécois (PQ) ne résulte pas d’une seule cause et l’émiettement du mouvement indépendantiste en de multiples chapelles n’a pas attendu ON ou Québec solidaire QS).

Il ne s’agit pas ici de réhabiliter un mouvement. Mais, bien qu’ON n’ait jamais réellement réussi à percer dans la population, le parti a cependant correspondu à une tentative partiellement infructueuse, de faire renaître un mouvement de masse autour de la question indépendantiste. Cette tentative détonnait tandis que le centre de gravité du mouvement souverainiste était promené au gré du virage identitaire naissant.

L’exercice que nous souhaitons mener ici consiste donc, d’abord et avant tout, à évaluer rétrospectivement l’émergence d’un parti politique résolument indépendantiste et qui, comme un écho au Pierre Vallières qui cherchait à dépasser le trauma du référendum de 1980, a cherché à apporter une réponse aux :

[…] aux nationalistes du Québec français [qui] font la sourde oreille aux revendications nouvelles et révolutionnaires issues du ventre des femmes et de la lucidité agressive des minorités (toutes les minorités : des immigrés aux écologistes). On confond la libération des individus de ce pays avec le bon usage grammatical de la langue française. Notre État, ils le rêvent à la manière chauvine d’un Lionel Groulx. Notre liberté, ils l’éparpillent dans les mots inoffensifs du discours maurrassien ou gaulliste [16].

Notre regard n’a pas la prétention d’être objectif et neutre (nous avons été au cœur des premières heures de ce parti avant de nous y impliquer de façon plus épisodique), mais nous croyons qu’ON constitue un prisme utile pour comprendre en partie l’évolution du mouvement indépendantiste durant la dernière décennie et, peut-être, d’identifier certaines occasions ratées. En raison de l’insuffisance des travaux sur l’engagement dans les organisations politiques québécoises, l’implication dans ON nous semble être un reflet évocateur d’un certain militantisme indépendantiste contemporain, le militantisme étant entendu comme une « forme exigeante de la participation aux activités d’une organisation politique […] dont on accepte les objectifs et dont on adopte et propage l’idéologie » [1].

Nous émettons ainsi quelques hypothèses qui mériteraient d’être examinées de façon plus approfondie.

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L’extrême labilité des rapports de force politiques peut être captée

De façon générale, on aurait tort de dissocier l’émergence d’ON du contexte éminemment protestataire d’alors. Au cours des dernières années, les États-Unis ont porté au pouvoir un milliardaire dont personne ne soupçonnait l’élection quelques mois plus tôt et, du côté des démocrates, un socialiste autoproclamé a manqué de peu l’investiture démocrate à deux reprises. En France, l’élection présidentielle de 2017 a mené à l’élection d’un homme jeune (quoiqu’aux idées vieilles) parti quelques mois plus tôt sans équipe. Aussi, contre toute attente, la gauche alternative a regroupé 1/5 des voix autour de la personne de Mélenchon. Ce dernier avait d’ailleurs anticipé cette grande fluidité politique qui caractérise la dernière décennie [13] et parfois qualifiée en Europe de « dégagisme », qui se caractérise par une importante imprévisibilité électorale. Nous pourrions longuement énumérer les exemples, mais il importe de retenir que le Québec n’a pas été exempté par la marée du dégagisme, différentes vagues s’étant succédé les unes aux autres, avec les gains conséquents du Nouveau parti démocratique en 2011 et Bloc québécois laminé (suivi de sa récente résurrection en 2019), vague libérale en 2015 et, bien sûr, élection de la Coalition avenir Québec en 2018. Bref, la vie politique québécoise, depuis dix ans, a connu de brusques chambardements.

À l’exception de la Coalition avenir Québec (CAQ), les partis politiques québécois ont toutefois peu capitalisé sur ce phénomène qui illustre pourtant le haut niveau d’exigence démocratique des citoyens. Plutôt que d’une apathie généralisée, nous voyons plutôt un désir démocratique déçu. Le cynisme et le négativisme seraient d’ailleurs l’un des quatre principaux facteurs de démobilisation des jeunes (« tous les partis se ressemblent » et « ils se sentent impuissants tant individuellement que collectivement ») [٢]. Pour reprendre les mots de Mill, « le mécanisme politique n’agit pas de lui-même. […] Il a besoin non de leur simple acquiescement [des citoyens], mais de leur participation active » [١٤]. Le Printemps érable, à cet égard, avait été un incroyable précurseur du dégagisme. Dans la foulée des révoltes populaires qui avaient enflammé les pays arabes et du mouvement occupy qui avait essaimé à Montréal, le Printemps érable a illustré une volonté d’engagement collectif. ON, qui défendait la gratuité scolaire jusqu’à l’université, entrait en résonnance avec un mouvement populaire qui, in fine, posait la question de la place des savoirs dans la société. Dans ce mouvement populaire, il s’exprimait aussi un nationalisme décomplexé et serein, une fierté d’être Québécois, qui correspondait à l’état d’esprit du jeune parti.

Le premier enseignement que nous tirons de cette expérience et qu’un parti politique peut, encore aujourd’hui, répondre aux aspirations de changement de la population sans tomber dans la récupération.

Un désir d’engagement toujours présent

L’incapacité de la classe politique québécoise à tirer parti de la labilité politique ici décrite a été d’autant plus évidente dans le mouvement indépendantiste. Au printemps 2012, au cœur de l’un de plus grands mouvements sociaux que le Québec a connu, la défiance vis-à-vis des partis politiques était forte : l’insatisfaction à l’égard du gouvernement de Jean Charest s’était durablement installée chez plus des deux tiers de la population et le Parti québécois peinait à capitaliser sur ce mécontentement (la victoire à l’arraché de septembre 2012 l’atteste). ON avait toutefois l’opportunité de paraître au-dessus de tous soupçons, en étant composé en très grande partie de jeunes membres, vierges de tout engagement politique. Las, ne pouvant compter sur un enracinement militant dans le mouvement étudiant, une jonction organique entre ON et les organisations gravitant autour du mouvement social n’a pu être faite, hormis quelques exceptions locales.

C’est donc sur la seule base de démarches individuelles que l’effectif du parti s’est rapidement multiplié au point d’atteindre environ 2000 adhérents à la fin du printemps 2012. C’est certainement peu au regard de l’ancien parti de masse qu’était le Parti québécois. Toutefois, considérant les données financières de la CAQ, il n’y avait pas à en rougir. Sur l’année 2012, ON était le troisième parti en termes d’adhésions déclarant plus de 90 469 $ de recette, contre 4 184 $ pour la CAQ… soit 20 fois moins [7] ! En d’autres termes, ON avait réussi à faire signer environ 9000 cartes de membres, contre 800 pour la CAQ. Sur le plan du financement populaire, 82 % du budget du jeune parti provenait des adhésions et contributions soit une part éminemment plus importante que ses concurrents dont la part du financement populaire oscillait entre 29 % (PLQ) à 42 % (PQ).

En dépit du degré important d’impréparation du parti sur le plan militant et du manque de relais dans la société civile, il va sans dire que ces derniers chiffres attestent de l’intérêt évident que suscitait ON et la question indépendantiste. Notre deuxième constat s’impose de lui-même : il est encore possible de constituer des troupes de bénévoles dans l’ensemble du Québec.

« Mystère Québec » et post-nationalisme montréalais : deux mythes à déconstruire

Si l’expérience montre qu’un mouvement militant peut émerger dans l’ensemble du Québec, on pourra rétorquer que les résultats électoraux des deux dernières décennies laissent entendre qu’en plus du mystère Québec tend à émerger une spécificité électorale montréalaise.

Concernant Québec, on reproche souvent à ses citoyens les résultats de 1995, nourrissant ainsi le mythe selon lequel la Capitale nationale serait plus réfractaire au mouvement indépendantiste : c’est à la fois exagéré et inexact. Exagéré, car la ville de Québec a été majoritairement indépendantiste en 1995 (54,3 %) et inexact, car même si la « couronne » de Québec a été moins enthousiaste (52,2 %), l’ensemble de la région de la Capitale a indéniablement voté « Oui » [4]. Il convient donc de tordre le cou à ce mythe nuisible qui continue de faire passer les résidents de Québec pour les responsables de la défaite au référendum de 1995. Ensuite, même si l’on ne peut nier qu’un vote plus conservateur y existe bel et bien (les scores du Parti conservateur canadien, de l’Action démocratique du Québec et, plus récemment, de la CAQ sont une évidence), il faut bien se garder de toute essentialisation que notre système uninominal politique à un tour contribue à nourrir. Les récents succès électoraux de Québec solidaire dans les circonscriptions de Taschereau et de Jean-Lesage montrent bien que d’autres voies peuvent y être entendues.

Du côté de Montréal, on soutient souvent l’idée d’une « libéralisation » de l’île. C’est un autre constat à fortement nuancer. En fait, il s’agit plutôt d’une « dépéquisation », le parti de René Lévesque étant passé de sept députés montréalais en 2003 à aucun aujourd’hui. Durant la même période, QS et la CAQ ont respectivement engrangé six et deux sièges dans des circonscriptions qui correspondent à d’anciens territoires péquistes. Sur les six élections des 20 dernières années, c’est même une perte sèche du côté libéral.

Bref, Québec comme Montréal ne sont pas des territoires où la cause indépendantiste est définitivement reléguée aux oubliettes. En termes d’adhérents, en proportion de leur poids réel dans la population totale, les résident·e·s de Québec et de Montréal étaient même surreprésentés au sein d’ON : en avril 2012, les citoyens des régions de Montréal et de la Capitale nationale correspondaient respectivement à 29,89 % et 14,97 % des effectifs (pour 23,87 % et 8,87 % de la population totale du Québec selon le recensement de 2011 [11]). Par conséquent, et c’est la troisième leçon que nous tirons de l’expérience ON, en dépit des lieux communs qui font office d’analyses politiques, les deux plus grandes agglomérations du Québec constituent encore et toujours un vivier important de militants indépendantistes.

Parler de souveraineté rassemble encore

On peut déplorer le fait que le débat politique ait été cannibalisé par la question budgétaire au détriment de projets de société. Les indépendantistes qui ont contribué à en faire la question de l’urne, d’élection en élection, se sont « auto-pelure-de-bananisés ». Il reste que, pour continuer de paraphraser Jacques Parizeau, si l’on parle de sujets qui intéressent les gens, les gens votent et, oserions-nous ajouter, débattent, participent, s’engagent, etc. Plusieurs indicateurs déjà évoqués (adhésion, financement, etc.) nous permettent d’affirmer que cela est encore le cas.

Au-delà de l’organisation interne, il convient de revenir rapidement sur la tournée des régions qu’avaient effectuée Jean-Martin Aussant, puis Sol Zanetti. Bars, amphithéâtres d’université, salles communautaires, etc. : autant de lieux qui rameutaient une foule bigarrée où se rencontraient d’anciens RINistes et militants de la première heure de l’indépendance et des mineurs impatients de pouvoir voter pour la première fois, des étudiants à la fine pointe de leur discipline et des travailleurs d’usine, des Québécois de première génération et des descendants de Patriotes, des féministes qui ont ouvert la voie dans les années 1960 et des (néo-) féministes qui continuent fièrement le combat, des fonctionnaires passionnés et des artistes enthousiastes, etc. Voilà ce que fut aussi l’expérience ON. Bien évidemment, ces salles n’étaient pas composées que de fervents indépendantistes, encore moins d’encartés chez ON. Les foules étaient composées de déçus et d’« indépendantistes indépendants » qui, au fil, des années, n’ont cessé de croître au fil des reniements successifs. À leurs côtés se trouvaient ce que nous appelons des apartisans, ces citoyens que l’on résume trop facilement à un apolitisme dont ils sont pourtant loin. Et, évidemment, il y avait de nombreux curieux, intrigués par ce jeune parti qui était en mesure de rameuter de petites foules malgré de maigres moyens. Depuis, la confidentielle tournée « L’ABCD [Aussant, Blanchet, Cloutier, Drainville] de la souveraineté » du PQ, en 2010-2011, les initiatives ont été rares et souvent abandonnées, à l’image de la « Souveraine tournée » promise par Jean-François Lisée lors de sa course victorieuse à la direction du PQ. Et au compte des initiatives à mettre au crédit d’ON, mentionnons le Livre qui fait dire Oui qui aurait été distribué à 35 000 exemplaires à travers le Québec. L’opuscule comporte plusieurs éléments intéressants et, surtout, constitue un exercice pédagogique ambitieux dont peu de partis peuvent se vanter.

En fin de compte, et c’est l’objet de notre quatrième conclusion, les foules des soirées électorales péquistes d’autrefois sont probablement choses du passé, mais il convient de ne pas présumer l’individualisme et le désintérêt pour la chose publique : l’engagement est probablement moins collectif, mais il ne demande qu’à être suscité.

Et maintenant ?

Ce bref exercice, nous l’avons indiqué, n’a nullement vocation à (dé)légitimer ON ou une autre organisation partenaire du mouvement indépendantiste. Nous avons cependant un devoir d’inventaire. À défaut d’avoir épuré la question hier, c’est la condition sine qua non pour nous émanciper de nos propres turpitudes, ainsi que nous le rappelait Jacques Parizeau en 1995 :

Il faut nous demander ensuite si, dans la mesure de nos moyens, nous avons dépensé toute l’énergie dont nous étions capables. […] Il faut nous demander [encore] si, dans la mesure de nos moyens, nous avons déployé tout l’effort de conviction dont nous étions capables [15].

Aux stratèges, le défi de la réflexion sur ces constats est de la convertir en levier : il nous faut penser l’action, radicalement, car nous croyons en l’importance de la figure gramscienne de l’« intellectuel organique », c’est-à-dire du penseur qui émane de la société et s’y engage.

Le premier défi qui se pose au mouvement indépendantiste est de faire le pont entre des aspirations, encore fortement présentes, produites des 30 glorieuses et de la Révolution tranquille, d’une part, et de mouvements émergents, d’autre part. Le défi n’est évidemment pas simple, car si la stratégie unificatrice, sous la bannière du Parti québécois, semblait logique quand le fort des troupes indépendantistes était sociologiquement et générationnellement homogène, elle est aujourd’hui discutable. En effet, il s’agit aujourd’hui de fédérer diverses tranches d’âges, mais aussi des catégories socioprofessionnelles plus éclatées. Cette atomisation du profil de l’indépendantiste s’accompagne d’aspirations plus hétéroclites qu’autrefois et qu’Inglehart [10] avait soulignées en opposant valeurs « matérialistes » et les valeurs « post-matérialistes » contemporaines, opposition confinant, pour caricaturer, aux tensions entre priorité à la croissance économique et préoccupations pour la qualité de vie. Plutôt que de chercher à rassembler coûte que coûte, mais en vain, peut-être convient-il d’accepter, enfin, l’existence d’une « mosaïque indépendantiste ». On pourra alors envisager des alliances circonstanciées, sur des projets clairement définis : déjà, en Europe, la stratégie des cartels électoraux, prisés à gauche pendant longtemps, a montré ses limites depuis 20 ans. Des approches fédératives, qui tiennent compte de la diversité des chapelles, sont testées. La première des propositions que nous faisons est donc de remettre en cause la perspective de convergence comme une fin en soi et, plutôt que chercher à faire cohabiter d’irréconciliables tendances, d’acter la pluralité de valeurs indépendantistes.

Le deuxième défi consiste à prendre acte de la mutation de l’engagement partisan au Québec. Dekker et van den Broek [6] avaient dressé une typologie de l’engagement militant dans lequel l’Amérique du Nord se caractérise par un taux élevé d’appartenance à des organisations politiques et une activité forte ou moyenne ; un modèle nord-européen nordique avec un taux d’adhésion très élevé, mais une faible activité militante ; les pays d’Europe du Sud avec un faible niveau d’adhésion, mais, en contrepartie, un militantisme très actif. Le Parti québécois se rapprochait sans nul doute du modèle nord-américain, mais le déclin des adhésions dans le parti permet d’entrevoir une mutation du militantisme indépendantiste au profit de formes plus européennes du sud. Le grand nombre d’adhérents du PQ ne doit pas escamoter le fait que ses effectifs comptent une très grande partie des personnes de plus de 60 ans (estimés à deux tiers de ses membres). À l’inverse, les effectifs d’ON, même modestes par rapport aux machines péquistes et libérales, étaient reconnus pour leur fort engagement. La deuxième proposition que nous faisons, tant aux stratèges électoraux qu’aux politologues, porte donc sur la nécessité de repenser la nature des organisations indépendantistes à l’aune d’un nouveau paradigme partisan, moins massif, mais plus militant.

Finalement, le troisième élément porte sur l’effet de générations : l’arrivée dans l’âge adulte est un moment où se fixent des comportements politiques durables. L’approche psychosociologique amène à considérer que le comportement politique des jeunes adultes se cristallise lorsqu’ils quittent le giron familial et vivent leurs premières expériences politiques [3, 9]. Lorsqu’une génération complète rejoint, la même année, une organisation ou un mouvement à l’occasion d’un événement particulier, on peut parler de « génération militante » [5]. Mais, à la différence d’événements passés à la suite desquels une génération s’était rapprochée d’un parti, le phénomène a sans doute été marginal après le Printemps érable. En tout cas, il ne fut guère gage de succès. Les tentatives électorales de deux des trois principaux porte-parole étudiants du mouvement, Léo Bureau-Blouin et Martine Desjardins, se sont finalement soldées par des échecs sous la bannière péquiste. Quant au troisième de ces porte-parole, Gabriel Nadeau-Dubois, le succès sous la bannière solidaire doit beaucoup au fait qu’il prenait le relais de Françoise David dans le bastion électoral de Gouin. Dans notre contexte de grande fluidité politique, l’absence de porosité entre les « carrés rouges » de 2012 et l’establishment politique n’intrigue guère. Derrière le côté bon enfant que certains commentateurs ont pris de haut, « le mouvement de grève a manifesté une extraordinaire maturité politique et une rare détermination dans la défense de la volonté de changer les choses » [8] et cette maturité explique, selon nous, l’incapacité d’avoir pu durablement tirer parti d’un mouvement social sans précédent. C’est pourtant un vieil enseignement marxiste que d’affirmer qu’il ne s’agit pas seulement de prendre part à la superstructure, il faut l’orienter en vue de finalités différentes. C’est là la troisième proposition, face à la défiance à l’égard de la politique traditionnelle, même pour une génération éminemment politisée, il faut repenser l’organisation politique de fond en comble pour la décentraliser et ainsi faire respirer la créativité militante.

*

Quelques semaines après un congrès du Parti québécois très attendu (six années s’étaient écoulées depuis le dernier) et qui avait honoré sa cheffe d’un plus qu’honorable vote de confiance, le « vaisseau amiral » allait subir une tempête interne qui l’aura durablement fragilisé. Au lendemain de la démission de Lisette Lapointe, Louise Beaudoin et Pierre Curzi, Jean-Martin Aussant quittait lui aussi le Parti québécois et allait contribuer à mettre sur pied un parti politique qui restera un exemple du potentiel mobilisateur de l’indépendance. On a trop souvent réduit le véhicule à son fondateur et l’on aurait tort de limiter Option nationale à la personnalité de ce dernier, d’autant plus qu’ON aura subsisté plusieurs années sans lui, emmené par Sol Zanetti (aujourd’hui député QS de Jean-Lesage) et des milliers de militants.

Nous avons relevé ici plusieurs indicateurs permettant d’entrevoir, par l’expérience ON, l’avenir de la mobilisation dans le mouvement indépendantiste. Depuis le référendum de 1995, le paysage des organisations indépendantistes s’est complexifié pour des raisons qui tiennent, pour partie, à l’exercice du pouvoir par le PQ, mais aussi en raison des mutations de l’engagement politique. Cependant, ces quelques points positifs ont été imparfaitement pensés et, surtout, insuffisamment pris en compte dans les divers partis. Il en ressort que, malgré la bonne volonté de certaines initiatives, elles ont parfois conduit à l’échec. La vaste refondation par la remise en question des partis et organisations parapolitiques est indispensable et urgente : elle devra se conclure par un renouvellement des pratiques bénévoles et militantes, au profit d’organisations rénovées, assouplies, et qui confèrent aux citoyens une plus grande marge de manœuvre. Le concept d’agentivité (agency), particulièrement chez les jeunes qui n’ont guère été politisés par des déterminants sociopolitiques forts, pourrait aider à interpréter l’engagement contemporain : « l’invitation à » (invited in) s’engager, développée par Kennely [12], constitue une approche intéressante pour comprendre l’engagement au travers des nouveaux réseaux sociaux et socionumériques contemporains.

Références

1. Badie B, Gerstlé J (1979) M. In : Sociologie politique. Presses Universitaires de France, Paris, France, p. 71–76.

2. Baril G (2014) La diminution de la participation électorale des jeunes Québécois : une recherche exploratoire de l’Institut du Nouveau Monde. Directeur général des élections du Québec, Québec, Québec.

3. Campbell A, Converse PE, Miller WE, Stokes DE (1980) The American voter, Unabridged version. University of Chicago Press, Chicago, IL.

4. Cliche J-F (2015) « Vérification faite : la faute à Québec ? » Le Soleil.

5. Crete J, Favre P (1990) Générations et politique. Economica, Paris, France.

6. Dekker P, van den Broek A (1998) Civil Society in Comparative Perspective: Involvement in Voluntary Associations in North America and Western Europe. Volunt Int J Volunt Nonprofit Organ 9:11–38. doi: 10.1023/A:1021450828183

7. Direction du financement des partis politiques (2013) Statistiques sur les rapports financiers des partis politiques provinciaux. Directeur général des élections, Québec, Québec

8. Gill L (2012) « La grève étudiante au Québec : un printemps érable de carrés rouges », Texte écrit pour la revue Carré rouge et en ligne dans la revue À L’encontre, La Brèche, 27 mai 2012

9. Hyman HH (1969) Political Socialization: A Study in the Psychology of Political Behavior. Free Press Collier-Macmillan, New York, NY

10. Inglehart R (1977) The Silent Revolution: Changing Values and Political Styles in Advanced Industrial Society. Princeton University Press, Princeton, NJ

11. Institut de la Statistique du Québec (2012) Population totale, superficie et densité, régions administratives et ensemble du Québec, 2011. In: Inst. Stat. Qué. https://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/recensement/2011/recens2011_reg/population/poptot_superficie_reg.htm. Accessed 18 May 2020

12. Kennelly J (2011) Citizen Youth: Culture, Activism, and Agency in a Neoliberal Era. Springer, New York, NY

13. Mélenchon J-L (2010) Qu’ils s’en aillent tous ! Vite, la révolution citoyenne. Flammarion, Paris, France

14. Mill MJS (1865) Le gouvernement représentatif, 2e édition. Guillaumin et Cie, libraires, Paris, France

15. Parizeau J (1997) Pour un Québec souverain. VLB Éditeur, Montréal, Québec

16. Vallières P (1980) « Exit les canards boiteux de l’étapisme ». In: Laurin-Frenette N, Léonard J-F (eds) L’impasse. Enjeux et perspectives de l’après-référendum. Les Éditions Nouvelle Optique, Montréal, Québec, p. 139-144

 

Membre du CA des IPSO. Chargé de cours (science politique, UQAM ; éducation, UMontréal) Cette adresse courriel est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

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