Notre défi indépendantiste : apprendre à partager la mémoire québécoise

Dans mon dernier essai1, je remettais en question le rapport qu’entretiennent les indépendantistes québécois avec la communauté juive et je m’interrogeais sur le rôle insuffisamment mis en valeur du patrimoine québécois. Je me suis intéressé aux Juifs du Québec pour tenter de comprendre les raisons qui les ont éloignés de la mémoire québécoise et du projet souverainiste.

Mon interrogation sur ce sujet m’a permis d’envisager des pistes pour promouvoir la souveraineté auprès des Québécois de toutes origines, et en particulier auprès des jeunes, à l’heure où la question nationale est perçue comme allant à contre-courant des mouvements modernes axés sur la diversité et la tolérance.

C’est la raison pour laquelle j’estime que l’indépendance du Québec ne pourra pas se réaliser si l’on ne se préoccupe pas d’abord de valoriser la Nation québécoise, ses combats et sa diversité. C’est en consolidant la Nation que l’on réussira à convaincre les indécis de la suite logique et naturelle que constitue la nécessité de la souveraineté. Si la majorité des Québécois ne s’identifient pas présentement à la cause indépendantiste, mais s’accorde pour porter au pouvoir, à Québec, une formation ouvertement nationaliste, cela ne devrait-il pas nourrir notre réflexion ?

Malgré l’adoption, il y a plus de 40 ans, de la Charte de la langue française, le fait de connaître le français ne suffit pas pour s’identifier en tant que Québécois. Le français est devenu un outil de communication ; il ne transmet pas nécessairement une identification à la Nation québécoise, à fortiori auprès des jeunes issus de la diversité. Appartenir à un peuple implique une identification avec des événements et des figures qui ont marqué son évolution, c’est-à-dire avec sa mémoire. Si la connaissance de l’histoire occupe, à juste titre, une place prépondérante dans nos réflexions, nous devrions nous pencher aussi sur le rôle de la mémoire dans le processus d’identification à un peuple. On peut connaître l’histoire de France sans s’identifier à la Nation française.

La mémoire recèle des émotions qui nous permettent de partager des moments que nous avons connus ou que nous pouvons reconnaître. Ce sont ces moments qui contribuent à l’identification à un peuple et qui le mobilisent en temps de crise notamment.

Cela a pu choquer que je me sois interrogé, dans mon dernier essai, sur le fait que les Juifs de France ou des États-Unis s’identifient aux luttes révolutionnaires entreprises au cours de l’histoire par leurs concitoyens, mais que cette identification ne se soit pas produite pour les Juifs québécois lors des combats livrés chez nous pour la survie du Québec français. Je rappelais que des écrivains français, tels qu’Alain Finkielkraut, font valoir dans leurs interventions les grandes figures et les moments marquants qui ont fait progresser la France.

En tant qu’intellectuels, nous avons donc un double rôle à jouer. Nous devons rappeler les événements qui ont forgé le Québec moderne et partager ces moments avec les jeunes générations.

S’il a été nécessaire dans les programmes scolaires, dans des émissions de télévision et dans des films, de mettre l’accent sur la connaissance et la valorisation de l’Autre, il importe maintenant de se concentrer sur la diffusion des combats livrés par les Québécois pour assurer l’avenir d’une société de langue française, moderne et tolérante, sur ce continent.

Comme on le sait, d’innombrables événements sont subventionnés ou organisés par le gouvernement du Québec, tels que la Semaine d’actions contre le racisme ou la Semaine des rencontres interculturelles, qui ne contiennent pas toujours dans leur programmation des moments clés de l’histoire et donc de la mémoire québécoise. Une implication de notre part dans les jurys et comités organisateurs ne permettrait-elle pas de corriger le tir en intégrant, dans la programmation de ces événements, les moments clés de notre parcours en tant que Nation ? Une telle participation au sein des instances toponymiques est d’autant plus urgente que le patrimoine québécois est de plus en plus dilué dans le paysage de Montréal.

D’autres lieux de prise de décisions nécessitent une présence des intellectuels souverainistes, notamment au sein des conseils d’administration des diffuseurs et des médias.

Un partenariat avec le milieu des affaires devrait aussi être envisagé afin de créer une fondation dont un des objectifs consisterait à organiser une Semaine du Patrimoine. Les activités d’une telle fondation permettraient de se concentrer spécifiquement sur les événements clés qui ont marqué l’évolution du Québec et même bouleversé des traditions – pensons, par exemple, à Borduas, au manifeste Refus global et aux Automatistes.

Ces moments, qui furent révolutionnaires sur le plan artistique et philosophique, ne sont pas toujours perçus comme de grands moments de notre mémoire, car l’accent a jusqu’ici été mis sur la défense du Nous plutôt que sur les luttes historiques pour les libertés.

Le mouvement indépendantiste gagnerait à rappeler ces combats contre les injustices et en faveur des droits entrepris par des Québécois de toutes obédiences et de toutes origines. Ce sont les luttes de ces figures québécoises qu’il s’agit de commémorer. Pensons au combat épique que livra Olivar Asselin contre l’antisémitisme en 1934 au moyen de son journal L’Ordre, lors d’une fameuse grève des médecins internes de l’hôpital Notre-Dame de Montréal. Ceux-ci s’opposaient à l’embauche du docteur Samuel Rabinovitch parce qu’il était juif. Rabinovitch, on le sait, dut démissionner. Aucune artère principale ni station de métro de Montréal ne rappelle le nom de cet illustre journaliste et homme d’action québécois. Asselin fut pourtant président de la Société Saint-Jean-Baptiste en 1913 - 1914.

En luttant contre l’exclusion, Asselin lançait un appel aux valeurs universelles de liberté, de justice et de compassion. Il rejoignait ainsi l’Autre et dépassait la défense exclusive du Nous. C’est cela la leçon d’Asselin ; c’est aussi notre défi indépendantiste.

Nous nous devons de valoriser la Nation québécoise dans notre paysage urbain en reconnaissant ceux et celles qui, dans notre histoire, ont dépassé la défense du Nous en défendant les injustices commises chez nous dans le passé. Cela n’enlève rien à notre combat pour l’indépendance, mais au contraire l’élève au rang de l’universel.

Je confesse ici mon admiration pour Asselin. Comme l’écrivait l’éditeur Lucien Parizeau dans sa préface de l’ouvrage réunissant des textes du directeur de L’Ordre, « […] la vie d’Olivar Asselin n’est pas l’histoire d’une pensée : c’est… l’histoire d’une passion. Cette passion se nomme Liberté2 ».

À Montréal plus particulièrement, nos espaces publics, nos parcs et nos stations de métro devraient honorer ces figures de notre patrimoine. Je pense à Pierre Bourgault, à Fernand Dumont et à Pierre Vadeboncoeur, mais à d’autres aussi, tel un Jean-Charles Harvey qui dénonçait le fascisme d’un Franco ou d’un Mussolini, alors que ces derniers étaient perçus favorablement par certains leaders nationalistes de l’époque.

Dans la même veine, nos administrations municipales et notre milieu des affaires pourraient contribuer au rayonnement de la Nation québécoise et de sa mémoire afin que les grands complexes dans lesquels se produisent des spectacles et des événements sportifs, tels que le Centre Bell ou le Centre Vidéotron, portent les noms de femmes et d’hommes qui font honneur au Québec.

D’autres luttes héroïques font aussi partie de notre patrimoine : celle des Patriotes de 1837, mais aussi celle du bataillon MacKenzie-Papineau dont les membres se sont joints aux républicains espagnols dans leur combat contre les forces fascistes de Franco.

Au Québec, à l’époque duplessiste, nous luttions pour d’autres droits, ceux des travailleurs, par exemple, d’où le caractère universel du patrimoine québécois. Fernand Dumont, rappelons-nous, écrivait que la nation « est le souvenir, propre à un groupe d’hommes, d’avoir fait des choses ensemble et la volonté d’en faire d’autres dans l’avenir3 ».

Produisons donc ces souvenirs en montrant par des films, des expositions, des visites, ces lieux de mémoire et ces figures qui ont fait le Québec d’aujourd’hui. Cela peut surprendre, mais je pense aux nouveaux médias. Combien de millions sommes-nous à consulter Google tous les jours ? En naviguant sur Internet, j’ai pu constater avec bonheur que le géant du Web rendait hommage à Marcelle Ferron en reproduisant l’image d’une de ses œuvres au-dessus de la case de recherche. Google salue régulièrement dans cet espace des figures artistiques et des scientifiques de toutes origines et de tous les temps. C’est un des moyens, parmi d’autres, que nous devrions exploiter pour promouvoir nos penseurs et nos artistes.

Faut-il rappeler que la poésie de Gaston Miron, celle de Félix Leclerc ou le poème « Speak White » de Michèle Lalonde sont aussi des hymnes à la liberté ? La lutte indépendantiste doit retrouver ce chant qui était au cœur de nos élans artistiques et de notre patrimoine.

La mémoire québécoise ne demande qu’à être partagée.

 

 


1 Les Juifs du Québec. In Canada We Trust. Réflexion sur l’identité québécoise, L’ABC de l’édition, 2016

2 Olivar Asselin, Trois textes sur la liberté, HMH, 1970, p. 12, préface de Lucien Parizeau. (Éditeur du poète Alain Grandbois, Lucien Parizeau publia aussi les œuvres d’intellectuels français qui s’étaient réfugiés à New York durant la Deuxième Guerre mondiale.) Hélène Pelletier-Baillargeon a consacré une captivante biographie en trois tomes au directeur de L’Ordre : Olivar Asselin et son temps, Fides, 1996 - 2010. Comme on le sait, le prix Olivar-Asselin est décerné par la Société Saint-Jean-Baptiste à une personnalité qui s’est illustrée dans le domaine du journalisme.

3 Fernand Dumont, Les idéologies, PUF, 1974, p. 104.

 

* Essayiste et romancier, Victor Teboul a été professeur de lettres au collège Lionel-Groulx et a enseigné l’histoire des communautés culturelles à l’Université du Québec à Montréal. Il est le directeur fondateur du magazine en ligne Tolerance.ca.

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