Éditorial - Sisyphe au pied de la pente douce

2019septembre250Il y a une fatalité d’octobre dans la culture québécoise. Le cri des outardes, le flamboyant spectacle des oies survolant les battures, les premières gelées que l’explosion des couleurs fait mieux accueillir, tout cela ne se déploie pas seulement dans le paysage. Il y a dans la vie publique, dans le débat politique, d’intrigantes analogies qui font de l’automne un moment de bascule singulièrement intense. La crise d’Octobre en aura constitué un paroxysme, le référendum de 1995 aura marqué à jamais le 30 octobre au fer rouge sur tous les calendriers de la mémoire. L’octobre ici raisonne toujours avec les évocations de la défaite, avec les langueurs à porter le destin.

Il en ira certainement encore de même le mois prochain. En mode mineur, cependant, si l’on peut caractériser ainsi la médiocrité de ce qui se prépare. Le Canada s’agite dans ses dissensions pétrolières et le Québec s’y démène en jouant le rôle d’une espèce d’analyseur ou de baromètre du consentement collectif à l’hypocrisie. Le Canada est un pétro-État qui a du mal à s’assumer tant son parti naturel de gouvernement, le Parti libéral, s’en englué dans la mélasse vertueuse de son adhésion aux grands discours sur les changements climatiques. Il y a tout lieu de le craindre, cette lâcheté qui le rend incapable d’assumer ses actes sans les draper dans une rhétorique verte, cette lâcheté va tisser la trame de fond de la campagne déjà lancée.

Les forces de l’argent et les puissances pétrolières en ont assez des contorsions du Trudeau ventriloque. Le Canada pétrolier veut que l’État soit dirigé dans la logique qui est la sienne. Le Canada de la finance et des grosses affaires a choisi de larguer le PLC. Le Parti conservateur est désormais son instrument. Andrew Sheer a le mérite d’avancer à visage découvert : il veut que le paradigme pétrolier charpente explicitement non seulement le modèle économique du Canada, mais aussi sa gouverne et ses politiques. L’intérêt national canadian ne se définit pas ailleurs et autrement que dans le développement pétrolier. Les puissances d’argent s’impatientent et veulent que l’élection prochaine soit celle qui ouvrira les vannes, au propre comme au figuré. La manœuvre conservatrice porte déjà fruit : tous les acteurs se déplacent en tournant autour de sa proposition, même les Verts qui découvrent les vertus du pétrole « canadian ». Au final, quel que soit le résultat, le fédéralisme pétrolifère aura gagné.

Les Québécois ont du mal à le croire, mais l’establishment financier et les forces politiques qui le servent sont absolument déterminés à imposer de force au Québec non seulement des infrastructures dévastatrices (pipelines, gazoducs, ports, etc.), mais aussi une politique globale de soumission à l’intérêt national canadian. Jason Kenney a même du mal à se retenir d’évoquer les moyens les plus musclés pour casser la province récalcitrante. Il ne faudra pas se tromper durant cette campagne où le double langage et l’hypocrisie habituelle vont néanmoins continuer de façonner les rhétoriques. Les campagnes électorales fédérales sont toujours des traquenards pour le Québec. Et celle-ci sera particulièrement périlleuse.

Il n’y aura pas trente-six façons d’y participer. Il n’y a qu’un seul véhicule où l’électeur québécois n’est pas appelé à se mutiler en se laissant lui-même enfermer dans la logique et le statut du minoritaire consentant, et c’est le Bloc québécois. Quoi qu’il en coûte pour faire l’effort de lui pardonner des égarements qui auront fait d’énormes ravages dans les rangs souverainistes et gravement terni la crédibilité de l’idée même d’indépendance, il n’y pas d’autre choix que de l’appuyer. Avec tous les risques du vote captif.

Il y a une incompatibilité radicale et absolue entre l’intérêt national du Québec et le modèle de développement économique du pétro-État canadian. Il faudra que le Bloc en fasse la démonstration. Il lui faudra faire autre chose que la simple réhabilitation du discours nationaliste. C’est beaucoup lui demander, si l’on en juge par l’indiscipline qui a été la sienne non seulement en matière d’organisation partisane, mais encore et surtout en matière de travail sur la doctrine politique. Certes les campagnes électorales ne fournissent pas le meilleur contexte pour s’y consacrer avec toute la rigueur requise. Mais au moins, il faut éviter que la propagande électorale ne dresse des écrans de fumée et ne se laisse entraîner dans de faux débats, c’est-à-dire dans des débats charpentés sur les catégories et points de vue de l’adversaire. Le Bloc a trop souvent servi à mieux faire tourner le régime en y consacrant les façons de voir et d’aborder les enjeux. Les intérêts du Québec ? Bien sûr ! Mais pas les intérêts du Québec dans le Canada, ses intérêts divers tels que l’intérêt national les dicte, pas tels que le Canada les laisse penser de projets de loi en mesures administratives, de déclarations sirupeuses en fanfaronnade de lieutenants québécois qui bombent le torse en livrant les messages mal traduits…

En l’absence d’alternative, les indépendantistes n’ont d’autres choix que de travailler à renforcer au moins l’expression d’une voix loyale au Québec – et au Québec seul. C’est une ligne de conduite qui restera assurément ingrate et fort périlleuse. Le Bloc a si souvent servi de lubrifiant dans la minorisation inhérente au régime…

Il faut donc un appui fort circonspect, un appui qui devra chercher à centrer le message et la ligne politique du Bloc sur la critique du régime et non pas des mesures électorales promises par les partis fédéralistes. C’est la seule avenue permettant d’éviter de sombrer dans la politique des lamentations au cœur de toute rhétorique nationaliste conduite dans les paramètres du débat canadian. Le bilan des mandats passés du Bloc à cet égard n’est pas de nature à laisser croire que cela lui viendra aisément et encore moins spontanément. Ce n’est pas une affaire de personnalité et de style, c’est un enjeu de doctrine politique. La cohorte en place et les recrues qui se pointent ne serviront pas le Québec s’ils se contentent de flatter les réflexes minoritaires. Il leur faudra s’arracher à cette rhétorique convenue qui, trop souvent, ne sert qu’à légitimer l’éternelle minimisation des pertes plutôt qu’à mieux faire voir les choses autrement pour mieux saper les bases de ce régime toxique.

Devant la gravité de la situation, dans une conjoncture où l’enjeu de cette campagne électorale portera sur les possibilités de cadenasser toute possibilité pour le Québec d’affirmer et construire un modèle de développement accordé à son intérêt national – c’est-à-dire un modèle reposant essentiellement sur une base énergétique totalement affranchie du pétrole – il faut traiter l’appui au Bloc avec la plus grande intransigeance. Ce n’est pas une affaire de sévérité d’abord. C’est un enjeu de première importance, car la propagande du régime et les dispositifs idéologiques du Canada pétrolier dressent un véritable voile devant le potentiel québécois. Ce n’est pas non plus une affaire de calcul du nombre de fois où le mot indépendance est prononcé dans les assemblées partisanes. Il n’est plus question de se payer de mots. Trop de nos concitoyens ont perdu le Québec de vue, ne le voient plus qu’au travers le prisme canadian. Il faudra exiger du Bloc qu’il parle franc et mette de l’avant une pensée claire, affranchie de la tentation de jouer de toutes les ambiguïtés de la rhétorique frileuse de « l’influence du Québec à Ottawa ». Dans l’état actuel du mouvement national, c’est la première leçon et la plus élémentaire ligne de conduite à tenir : nous savons où la complaisance a conduit notre lutte.

Puisque tout est à recommencer, encore une fois, il faudrait éviter d’ajouter un autre chapitre à l’histoire absurde qui aura été la nôtre dans ce Canada mortifère. Il ne faudrait pas laisser planer sur cette campagne l’ombre de Sisyphe, ce personnage emblématique du politicien fédéral nationaliste.

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