Pour décoloniser notre coin du cyberespace

* Président de FACIL, pour l’appropriation collective de l’informatique libre

Un petit groupe de multinationales, dont les principales sont américaines, s’approprie les moyens d’exploiter les ressources numériques des peuples de la Terre, qui tardent à affirmer leur souveraineté dans le cyberespace.

Individuellement et collectivement, nous les Québécois sommes riches d’un très grand nombre d’appareils numériques (téléphones, tablettes, portables, postes de travail, serveurs, etc.) achetés bien souvent à fort prix de l’étranger. C’est grâce aux logiciels exécutés sur ces appareils que sont traitées nos données, des plus intimes aux plus publiques. Ces logiciels ont bien souvent des propriétaires qui, dans leur infinie générosité, ont bien voulu nous accorder un droit limité et révocable d’utiliser leur « propriété » pour que nous soyons en mesure de manipuler nos données. Qui est le maître dans nos appareils numériques ?

La réponse à cette question se trouve en bonne partie dans le contrat de licence qui précise ce que nous pouvons et ne pouvons pas faire avec ces logiciels qui ont des propriétaires. Les avons-nous lus ? Sans doute autant que nous avons lu (et compris) les conditions d’utilisation et les politiques de confidentialité des services en ligne des Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft…

Il faut pourtant s’attarder au contenu de ces documents juridiques illisibles – à commencer par les contrats de licence des logiciels – pour comprendre le mal profond auquel le Mouvement pour le logiciel libre tente d’apporter un remède depuis le milieu des années 1980.

Les origines du logiciel libre

Le logiciel est né libre et partout il est dans les fers… depuis les années 1970 du moins.

Avant que le développement du logiciel ne devienne un domaine industriel en soi, il s’agissait d’une discipline intimement liée à l’industrie du matériel informatique. Le matériel étant inutile sans le logiciel qui permet de l’exploiter, l’un accompagnait toujours l’autre. Un client qui achetait un ordinateur pouvait facilement avoir accès au code source des logiciels qui étaient compris dans l’offre. Un peu tous les fabricants de matériel comprenaient que les propriétaires d’ordinateurs, leurs clients, pouvaient à bon droit désirer faire certains changements aux logiciels qu’ils utilisaient, par exemple pour corriger des bogues ou pour les adapter à leurs besoins spécifiques. L’accès au code source1 rendait ces choses praticables.

Ainsi, jusqu’à la fin des années 1960, le commerce se faisait sur la vente des appareils et sur le service de ces mêmes appareils. Le logiciel était développé par les entreprises qui fabriquaient et assemblaient les ordinateurs. Parallèlement, durant cette époque, le milieu universitaire développait son propre logiciel, essentiellement à des fins de recherche.

Tout cela va changer durant les années 1970, avec l’émergence d’un secteur logiciel qui se voudra autonome et à but lucratif. Très lucratif !

Au cours des années 1970, l’idée que le code source du logiciel dévoile le fonctionnement d’un appareil à la concurrence l’emporte sur celle qui le voit plutôt comme le manuel d’opération de l’appareil, qu’il est utile, voire essentiel, au client d’avoir entre les mains. Avec le développement de la micro-informatique viendra l’idée de ne développer que des logiciels en vue de leur commercialisation sur n’importe quel type d’ordinateur. Dans l’esprit des partisans de ce changement, il était question de créer un marché des logiciels autonome qui serait à l’avantage des utilisateurs d’ordinateurs.

Mais ces changements ne se sont pas faits sans conflits : ils sont en réalité le résultat d’un combat juridique. En 1969, IBM, le principal fabricant d’ordinateur et développeur de logiciels, est poursuivi par le gouvernement des États-Unis pour différentes pratiques anticoncurrentielles2. Un des points litigieux est le fait qu’IBM distribue sans frais une panoplie de logiciels avec ses appareils. Le gouvernement des États-Unis soutient qu’IBM fait une concurrence déloyale aux développeurs indépendants qui désirent vendre des copies des logiciels qu’ils développent. La même année, l’entreprise réagit à la poursuite en prenant la décision de ne plus fournir gratuitement, code source compris, les logiciels de type applicatif avec les ordinateurs qu’elle vend. C’est le point de départ véritable de l’industrie du logiciel telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Vers la fin des années 1970, l’industrie de l’édition du logiciel, qui se développe sur un modèle en apparence semblable à celui de l’édition du livre ou du disque, signe l’arrêt de mort du développement de logiciel en toute liberté, dans un esprit de partage de la connaissance scientifique ou même simplement dans l’intérêt du client qui voudrait contrôler la machine qu’il achète. Le droit d’auteur, les accords de non-divulgation, les secrets industriels, les marques de commerce, les embauches de chercheurs par le privé viennent transformer la réalité du milieu du développement de logiciel jusque dans les laboratoires informatiques des universités des États-Unis et du monde.

Mais les nouveaux propriétaires du logiciel seront confrontés à une culture de partage du code source bien enracinée depuis de nombreuses années. Sur cette question, un document intitulé « An Open Letter to Hobbyists3 » et signé par nul autre que Bill Gates est souvent cité. Nous sommes en février 1976. Les micro-ordinateurs ont commencé à envahir les bureaux et de plus en plus on les retrouvera à la maison, avec des jeux vidéos, mais pas encore Internet. Les premiers à aimer les ordinateurs au point d’en vouloir un à la maison sont des « hobbyists » ou amateurs d’informatique. Ces amateurs, bien souvent, choisissent de ne pas payer pour les copies des logiciels qu’ils installent sur leur propre ordinateur, qu’ils ont bien souvent assemblé eux-mêmes4. Dans sa lettre ouverte, Bill Gates les traite de « voleurs » et tente de leur faire comprendre qu’ils nuisent au développement d’un marché des logiciels qui selon lui serait à l’avantage de tout le monde y compris les amateurs d’informatique. Le jeune Bill, qui a 21 ans, a fondé son entreprise, Microsoft, un an auparavant. Lui et les autres hommes d’affaires ambitieux qui se lancent dans le logiciel privateur de liberté réussissent en grande partie à faire peur aux hobbyists et les années qui suivent voient la prolifération des micro-ordinateurs auxquels la plupart des gens sont habitués encore aujourd’hui. Ceux-là viennent généralement avec des copies de nombreux logiciels comme au temps du monopole d’IBM, mais elles ne vous appartiennent pas, ne vous appartiendront jamais, et vous ne verrez jamais leur code source.

Un vertueux citoyen refuse la soumission

C’est en plein triomphe de la micro-informatique, au moment où le grand public commence à se familiariser avec les ordinateurs de bureau, surtout les PC et les Macintosh, que débute l’histoire du mouvement pour le logiciel libre.

La petite histoire de la grande histoire passe par un développeur de systèmes d’exploitation du laboratoire d’intelligence artificielle du MIT, qui fait le choix rationnel de refuser, par principe, de participer à cette nouvelle industrie du logiciel, qui demande aux développeurs de signer un accord de non-divulgation comme condition d’embauche et qui accorde aux simples mortels que nous sommes la permission d’utiliser une copie d’un logiciel à condition de ne pas le partager avec d’autres. Car avant d’être un chercheur en intelligence artificielle et un développeur de systèmes d’exploitation, cet homme, Richard Stallman, est un citoyen au sens noble du terme. Un vertueux patriote pourrait-on dire, de la trempe de ceux qui ont fait le prestige rattaché au titre de citoyen américain. « America Means Civil Liberties. Patriotism Means Protecting Them. » peut-on lire sur la page d’accueil de son carnet politique en ligne (Stallman.org).

Pour comprendre le raisonnement de Richard Stallman, il faut s’intéresser aux documents qui servent d’armature légale à l’industrie du logiciel. Le premier document qu’il se refuse à signer, par principe depuis les années 1970, est ce qu’on appelle un accord de non-divulgation ou accord de confidentialité. C’est ce document que doit généralement signer le développeur pour être à l’emploi d’un éditeur de logiciel privateur de liberté. En effet, vu sous l’angle juridique, les multinationales de l’industrie du logiciel se sont développées :

  • en s’appropriant, sans retour, le fruit du travail de développeurs qui acceptaient de se départir de leur droit d’auteur en échange d’un bon salaire ;
  • en protégeant ce qu’ils avaient approprié (au moyen du droit d’auteur) par le secret industriel, les marques de commerce et les brevets ;
  • en posant les conditions de l’utilisation de leur « propriété » par leurs clients, leurs partenaires, etc., de façon à contrôler la distribution.

Un autre document que Richard Stallman a pris la peine de lire et a refusé de signer par principe est le contrat de licence qui lie le propriétaire d’un logiciel privateur de liberté à son utilisateur final. Le contrat de licence est le document que vous n’avez jamais lu, mais qui vous est apparu à l’écran un nombre considérable de fois en installant des applications sur votre appareil numérique. Le contrat de licence typique constitue une liste d’interdits : interdit de le copier sauf peut-être pour en faire une sauvegarde personnelle, interdit d’en faire l’utilisation sur plusieurs appareils en même temps, interdit de tenter de comprendre son fonctionnement réel en l’étudiant par rétro-ingénierie, etc. Interdit naturellement aussi de vérifier ce que fait vraiment le logiciel grâce au code source, propriété « intellectuelle » de son développeur...

Richard Stallman est une personne qui, fait rare dans notre société de surabondance et de facilité, se pose des questions d’ordre éthique avant d’entreprendre une action qui a des conséquences sociales, même si cette action promet de lui rapporter un grosse somme d’argent... Mais M. Stallman n’a pas fait l’histoire simplement en refusant de collaborer au phénomène du logiciel non libre. En plus de refuser de collaborer à ce qu’il voyait comme un mal social, il a entrepris de lui apporter un remède.

La mise en place d’une alternative

Le 27 septembre 1983, Richard Stallman, alias RMS, annonce publiquement son projet de développer un système d’exploitation entièrement libre, portable à toutes les architectures et compatible UNIX, qu’il nomme GNU. L’extrait suivant illustre tout l’idéalisme et l’altruisme de son entreprise :

Si je recevais des dons d’argent, je pourrais engager quelques personnes à temps complet ou à temps partiel. Le salaire ne sera pas élevé, mais je recherche des gens pour qui aider l’humanité est aussi important que l’argent5.

Fort heureusement pour Stallman et pour l’humanité, des programmeurs, dont beaucoup de bénévoles, ont répondu à l’appel. En janvier 1984, il quittait son emploi au MIT pour se consacrer à temps plein à son projet de développer un système d’exploitation qui serait distribué sous une licence qui donnerait explicitement le droit à ses utilisateurs de l’utiliser comme ils veulent, de le partager avec d’autres et d’étudier son fonctionnement grâce au code source6.

Entre 1984 et le début des années 1990, les participants au projet ont écrit minutieusement, un par un, les composants du système d’exploitation GNU. Les médias ont très peu parlé de l’énorme travail réalisé dans l’ombre par les centaines de développeurs de GNU.

En 1991, il ne manquait plus au projet GNU qu’un composant, le noyau (en anglais kernel), pour avoir un système d’exploitation complet. Ce manque est comblé par le noyau Linux, qui passe sous la licence publique générale GNU le 5 janvier 1992, mais sans faire officiellement partie du projet GNU. Dans les années qui suivront, l’adoption du logiciel libre, malheureusement pas toujours en connaissance de cause, sera vraiment très grande à tous les niveaux.

Grâce au logiciel libre, les développeurs sont, pour emprunter l’expression de Kant, sortis de leur minorité. Ils ont repris leur droit d’auteur, ont refusé de garder pour eux le secret de fabrication des logiciels et autorisé formellement le public à faire des copies de leur travail. Une fois le système d’exploitation GNU/Linux disponible, les développeurs libres ont produit une quantité phénoménale d’applications équivalentes ou supérieures à celles produites par le marché à tendance monopolistique mis en place par Bill Gates et ses amis vers la fin des années 1970. Le réseau Internet, qui fait en sorte qu’un grand nombre de personnes peuvent collaborer au développement du même code source, qui permet la distribution du logiciel final à des coûts très faibles, y est certainement pour beaucoup dans le succès relatif de l’alternative libre. Cependant, cette alternative libre ne peut pas s’imposer de façon définitive simplement en raison de la gratuité des copies, de l’aspect « cool » et « tendance » associé à « Linux », aspect qui s’est considérablement essoufflé dans les dernières années par ailleurs. Le succès relatif des systèmes d’exploitation et applications libres apparaît déjà moins significatif, alors que tout le monde n’en a que pour les téléphones portables non libres des Apple et Google et que les services de réseautage social comme Facebook nous donnent l’impression d’être revenus à l’hypercentralisation d’America Online...

La migration complète vers le logiciel libre, étape nécessaire à la construction d’une société technologique qui restera humaine et libre, pose de grands défis qui ne sont pas que techniques, loin de là. Ces défis sont globaux et sont certainement comparables à plusieurs niveaux aux défis de transition de nos sociétés à des modèles de développement économique équitable et durable. Il n’appartient qu’à nous, l’ensemble des citoyens utilisateurs de logiciels, de faire les bons choix et par ces choix d’offrir aux électrons libres du milieu informatique des emplois qui les intéresseront et qui serviront au progrès général de notre société. Car la bataille pour une informatique libre au service d’une société libre est loin d’être terminée et pour la gagner, il faudra que le citoyen moyen fasse les choix éthiques qui s’imposent. Pour cela, il devra faire la révolution la plus difficile qui soit, celle de ses propres habitudes...

Où en sommes-nous dans la diffusion de l’informatique libre au Québec et ailleurs dans le monde ? Quels sont quelques-uns des succès dont le mouvement peut se réclamer avec fierté et quels sont les principaux obstacles qui entravent la voie de son progrès ?

L’adoption du logiciel libre

Depuis que le système d’exploitation GNU/Linux est sorti de la marge en 1992-1993, l’adoption des logiciels libres a progressé de façon spectaculaire. Les différentes distributions commerciales ou communautaires de systèmes d’exploitation libres, GNU/Linux en tête, ont accaparé d’importantes parts des marchés des serveurs et de l’embarqué (entre autres des appareils mobiles). Incontestablement, le logiciel libre s’est disséminé partout où il y avait des processeurs pour l’exécuter, des plus petits appareils mobiles aux installations pharaoniques des centres de traitement de données de Google et Facebook. Toujours dominant du côté des serveurs qui rendent Internet possible, il s’enracine de plus en plus dans les administrations publiques après avoir conquis les grandes, moyennes et petites entreprises partout où des directeurs informatiques compétents et audacieux étaient employés. (À noter qu’une bonne part de l’adoption doit être inchiffrable du simple fait de la liberté de copier, de modifier de distribuer le code source.)

Au chapitre de l’adoption, le Québec a passivement suivi la tendance nord-américaine, c’est-à-dire qu’il est derrière l’Europe et l’Amérique du Sud, où les dimensions éthiques, politiques et économiques de l’informatique libre ont été beaucoup mieux comprises.

Mais la prolifération de nombreux logiciels libres est-elle nécessairement un signe du succès de la philosophie du libre ? Malheureusement non. Il est triste de constater que même les plus grandes distributions de GNU/Linux ne sont pas 100 % libres selon les critères de la Free Software Foundation (FSF)7. Le mélange de composants libres avec des composants non libres est toujours la norme et s’astreindre au libre sur un ordinateur personnel ne semble possible qu’aux rares personnes parmi nous qui, pourrait-on dire, sont tombées dans la marmite des vertus stoïques quand ils étaient petits. Pourtant, il faut bien admettre qu’un ordinateur qui exécute des logiciels non libres (pilotes de périphériques, lecteur Flash, etc.), même en petit nombre, est un système globalement non libre et par conséquent un système qui ne respecte pas les libertés informatiques de ses utilisateurs. (Le non libre dans un système où domine le libre n’est acceptable que dans le contexte où une transition s’opère du non libre vers le libre. Un logiciel non libre ne devrait être utilisé que dans la mesure où l’on prévoit le remplacer par un substitut libre dans des délais raisonnables.)

Il y a pire que le caractère non libre des principales distributions de GNU/Linux pour les serveurs et les ordinateurs personnels : il y a d’un côté la situation des « nouveaux » appareils mobiles et de l’autre la dépendance envers des services applicatifs (Facebook, Twitter, Gmail, YouTube, etc.) qui privent les utilisateurs d’importantes libertés. En effet, les plates-formes et applications pour les principaux appareils mobiles (téléphones, tablettes, liseuses, agendas, etc.) non seulement ne sont pas libres, mais tout est fait par leurs propriétaires pour rendre difficile, voire impossible, leur remplacement par des équivalents libres. Il y a pas mal de travail à faire sur ce front8. Comme si cela ne suffisait pas, un ordinateur, mobile ou pas, sur lequel on a installé que des logiciels libres, ne garantit aucunement les libertés des utilisateurs si ceux-ci s’en servent principalement pour se brancher à Facebook, Twitter ou Gmail, et accéder à leurs données « personnelles » (partagées avec PRISM) au moyen de ces « services » qui ne les « servent » pas tant que ça finalement9. Nous savons à quel point nous sommes nombreux à nous laisser entraîner dans la dépendance de ces applications web dont il faudra nous déprendre le plus rapidement possible.

Force est de constater que quelque 20 ans après l’émergence du logiciel libre comme alternative au logiciel non libre, la communauté de ses développeurs se trouve toujours au point de départ, forcée qu’elle est d’écrire à toute vitesse des programmes pour remplacer ceux que le public continue d’adopter par défaut en achetant les derniers gadgets numériques offerts sur le marché des consommateurs. Toutes ces constatations mettent en évidence l’impérieuse nécessité d’instruire le public des utilisateurs d’appareils numériques sur les droits qui doivent être les siens dans ce cyberespace qu’il ne maîtrise pas du tout.

Politique : ralentir la progression du mal

Sur le front politique, le milieu du libre a remporté plusieurs belles victoires qui méritent d’être soulignées. En plus d’avoir porté sur la place publique un certain nombre d’enjeux cruciaux, les associations qui défendent les libertés de l’être humain dans la société numérique ont mené sur les terrains politique et juridique une succession de batailles contre les mauvaises pratiques de l’industrie informatique et les mauvaises lois et traités des États10. Certes, le succès définitif des actions menées par ces associations n’est pas du tout assuré, et, s’il y a eu succès à quelques reprises, trop souvent ce fut celui, bien maigre, de ralentir la progression du mal, de faire reculer, sur certains points, les États complices des grands propriétaires de nos moyens technologiques et des marchandises de la culture de masse. (Le scandale PRISM nous montre clairement que l’inverse est aussi vrai : les grands propriétaires de nos moyens technologiques peuvent être complices de l’État dans la violation massive des lois qui doivent protéger notre vie privée.) C’est qu’aujourd’hui, la bataille est toujours en cours et d’une tentative à l’autre, les avocats et conseillers des colonisateurs du cyberespace gagnent en expérience. Mais les militants de la liberté aussi. En Europe, ils ont montré qu’ils étaient bien réveillés et qu’ils étaient capables de mobiliser plein de gens11.

Grâce à l’action de militants politiques de tendances diverses de même que de lobbies d’affaires plus intéressés, plusieurs États, s’ils n’ont pas réformé le droit d’auteur et pris le parti de défendre les libertés des utilisateurs d’appareils numériques, se sont au moins donné des politiques publiques qui montrent le succès des arguments pragmatiques : indépendance face aux fournisseurs, réduction des coûts d’acquisition, développement d’une véritable industrie nationale de services informatiques. Les États qui méritent d’être cités en exemple sont généralement la France, l’Allemagne, l’Espagne et le Brésil12.

Au Québec, une importante bataille juridique remportée en 2010 par la firme Savoir-Faire Linux contre la Régie de rentes du Québec13 a précipité l’adoption en 2011 d’un nouveau cadre de « gouvernance et de gestion des ressources informationnelles des organismes publics et des entreprises du gouvernement14 ». En mars 2013, le gouvernement du Québec annonçait la création d’un Centre d’expertise en logiciel libre (CELL) rattaché au Centre de services partagés du Québec (CSPQ) lequel dessert l’ensemble des organismes publics. Malheureusement, au même moment, le gouvernement reconduisait un décret qui lui permet de contourner le système d’appel d’offres pour accorder à Microsoft un contrat de « mise à niveau » de nombreux postes fonctionnant avec Windows XP. Les années qui ont suivi ont montré que les diverses mesures adoptées par Québec depuis 2011 étaient insuffisantes pour opérer, au sein de l’administration publique québécoise, l’important « changement de culture » que plusieurs observateurs croient nécessaire pour casser définitivement le blocage exercé depuis trop d’années par de puissants intérêts corporatifs.

Au-delà du logiciel

Au-delà du logiciel, beaucoup de développements intéressants ont lieu depuis quelques années. Des groupes organisés militent en particulier pour que les données numériques qui sont par nature publiques soient libérées des divers obstacles qui s’opposent à leur diffusion massive via Internet en raison du droit d’auteur d’une part et de diverses restrictions et contraintes technologiques d’autre part. Les détenteurs de droits d’auteur, institutionnels ou individuels, sont invités à mettre leurs publications numériques sous une licence qui autorise le partage sans restriction ou avec un minimum de restriction, suivant les cas. On s’active entre autres, dans le milieu scientifique, pour le libre accès à la recherche, dans le milieu de l’enseignement, pour les ressources éducatives libres, dans le milieu des archivistes et bibliothécaires, pour l’ouverture des archives et des documents de tout type qui appartiennent déjà au domaine public. De grands espoirs (peut-être un peu irréalistes pour le moment) se forment autour des idées d’administrations et de gouvernements libres, ouverts et participatifs, que l’on s’imagine possibles dans un avenir rapproché, en grande partie grâce aux technologies de l’information. Tous ces mouvements sont présents au Québec.

Parallèlement, des organismes (et des individus, au péril de leur vie parfois) luttent aussi pour que les données numériques qui sont par nature privées ne servent pas à la matérialisation prochaine du scénario de 1984 : les révélations d’Edward Snowden nous montrent bien que ce n’est pas de la paranoïa. Le grand public ne peut plus se mettre la tête dans le sable sur les conséquences qui découlent presque nécessairement du fait de confier à des multinationales privées la maîtrise du développement de nos principaux outils informatiques.

L’ordinateur est l’instrument de surveillance et de contrôle par excellence. Surveiller ou être surveillé : là est la question ! Il faut nous donner les moyens, avec l’informatique libre, de ne pas partager nos données personnelles avec les agences de renseignement des Five Eyes15, et en retour de partager publiquement les données qui sont présentement gérées pour nous, souvent avec des technologies néfastes, par nos administrations publiques et nos entreprises.

Conclusion

Les obstacles aux transformations sociales majeures sont nombreux. Dès lors que notre intention est de réformer des institutions, réorganiser des rapports de pouvoir, changer des pratiques sociales et des habitudes bien ancrées, il faut accepter de se battre contre des adversaires qui ont pour noms la loi du moindre effort, les intérêts professionnels et corporatifs, les représentations mentales et les attitudes du public, sans compter les adversaires « internes » à notre propre mouvement, qui se croient pragmatiques alors qu’ils compromettent trop souvent l’atteinte des grands objectifs de réforme. Au-delà de ces généralités, plusieurs obstacles particuliers se trouvent sur la route qui mène à l’appropriation collective d’une informatique libre : les ventes liées qui font que les logiciels privateurs de liberté sont généralement préinstallés sur les ordinateurs ; la norme Unified Extensible Firmware Interface (UEFI) qui menace de rendre difficile l’installation de systèmes d’exploitation libres ; les magasins d’applications en ligne qui refusent d’ouvrir la porte aux développeurs d’applications libres ; les brevets logiciels qui forment comme un champ de mines pour le développement d’alternatives libres ; les lois comme le DMCA américain, la Loi DADVSI française et depuis 2012 la Loi sur le droit d’auteur canadien, qui rendent illégaux l’utilisation et le développement de logiciels qui contournent le menottage numérique.

Je ne voudrais pas paraître trop pessimiste. Malgré la variabilité du ciel qui se profile à l’horizon, il y a plusieurs bonnes raisons de rester positif aujourd’hui. Avec les Anonymous, Julian Assange et Edward Snowden, l’opinion publique est plus alertée que jamais sur quelques-uns des principaux enjeux politiques de l’informatique. La théorie politique nous enseigne que les crises mènent parfois à des changements de paradigme qui en retour font voir la nécessité de réformes.

Surtout, je crois qu’il faut se réjouir de l’esprit de collaboration et de l’énergie débordante d’une communauté militante qui impressionne non seulement par le travail colossal qu’elle accomplit dans l’intérêt de tous, mais aussi par sa vaillance, sa ténacité, son inventivité. Son engagement civique est exemplaire : alchimie originale et féconde entre l’idéalisme propre à la jeunesse et le pragmatisme de ceux qui ne craignent pas de s’attaquer directement, par eux-mêmes, à la résolution des problèmes concrets qu’ils rencontrent. Une contre-culture du partage est née avec internet. À nous de la faire sortir de la marge.

 

 


1 Le code source est le fruit du travail du développeur de logiciel. Il se compose d’un ensemble de fichiers textes rédigés dans un langage de programmation lisible par l’être humain. Un logiciel spécialisé nommé compilateur ou interpréteur sert à traduire les fichiers sources en fichiers binaires qui contiennent la séquence d’instructions véritablement communiquée à l’ordinateur.

2 La poursuite d’IBM par la justice américaine est finalement abandonnée en 1982, quelque 13 ans plus tard.

3 « An Open Letter to Hobbyists », Wikipédia.

4 La passion qui anime ces gens est fort semblable à celle qui anime les personnes qui assemblent eux-mêmes leurs propres voitures.

5 « Initial announcement », gnu.org

6 Licence Publique Générale GNU, gnu.org

7 « Pourquoi nous n’homologuons pas d’autres systèmes », gnu.org, 2011

8 fsf.org, 24 juillet 2013

9 « Qui ce serveur sert-il, franchement ? », gnu.org, 2010

10 En particulier ACTA « ACTA : Victoire totale pour les citoyens et la démocratie ! », laquadrature.net, 4 juillet 2012

11 « Des centaines de manifestations contre le traité Acta », lemonde.fr, 11 février 2012.

12 « La France leader mondial du logiciel libre », indexel.net, 29 avril 2009, « Open Source Index Ranks », redhat.com, 2009

13 « Savoir-Faire Linux obtient une victoire contre la RRQ », directioninformatique.com, 4 juin 2010

14 « Ressources informationnelles – Secrétariat du Conseil du Trésor », tresor.gouv.qc.ca, 2012

15 Littéralement « Cinq yeux » désigne l’alliance des services de renseignement de l’Australie, du Canada, de la Nouvelle-Zélande, du Royaume-Uni et des États-Unis.

 

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