Russie. Vladimir Poutine et le nationalisme russe

L’auteur est professeur de science politique à l’Université du Québec à Chicoutimi. Spécialiste de la politique russe, il a notamment publié Thérapie de choc et autoritarisme en Russie : la démocratie confisquée (L’Harmattan, 2000) et, sous sa direction, Capitalisme, néolibéralisme et mouvements sociaux en Russie (M Éditeur et Syllepse, 2015).

On ramène l’expression « Guerre froide » chaque fois qu’un conflit survient avec la Russie. En dépit d’une réalité passablement transformée, les lunettes de l’époque antérieure servent toujours de filtre pour comprendre la société russe. D’où les soupçons au sujet de sa volonté d’expansion en commençant par la reconquête de l’ancien territoire de l’URSS. D’où, également, l’idée que l’intervention de l’État dans l’économie constituerait une réminiscence de l’ancienne « économie administrée ». Pourtant, une simple remise en contexte permet de dissoudre une bonne part de ce « rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme », pour reprendre la célèbre formule de Churchill, et de comprendre que la Russie se comporte comme n’importe quel pays capitaliste « normal » cherchant à se faire une place dans le système international qui reflète son importance.

Vladimir Poutine arrive au pouvoir dans un contexte où la Russie n’a connu que des échecs dans pratiquement tous les aspects de son existence. L’effondrement du régime soviétique, l’éclatement de l’URSS et la thérapie de choc néolibérale imposée par le président Eltsine sur « recommandation » des gouvernements du G71 et des institutions financières internationales ont engendré une chute dramatique de la production industrielle et agricole. Le zèle en matière d’ouverture à l’économie mondiale était tel que le gouvernement n’imposait absolument aucune barrière tarifaire aux importations. En moins de cinq ans, le PIB a reculé de plus de 50 %, entraînant dans sa chute le niveau de vie de la majorité de la population dans des proportions comparables. Dans la même période, l’espérance de vie des hommes a reculé de cinq ans, passant de 62 à 57 ans. Le taux de mortalité dépassait largement le taux de natalité, ce qui a fait diminuer la population de la Russie de plus de 8 millions d’habitants, en dépit du retour des Russes des républiques d’Asie centrale, de la Transcaucasie et des républiques baltes. Les infrastructures ont continué de subir la détérioration commencée vers la fin de l’époque soviétique. Des maladies autrefois éradiquées sont réapparues. La modeste sécurité économique garantie par l’ancien régime était anéantie. D’anciens membres de la nomenklatura, certains dirigeants des komsomols (Jeunesses communistes), sans compter les clans mafieux, ont profité du chaos engendré par l’échec de la perestroïka gorbatchévienne puis de la thérapie de choc néolibérale pour mettre la main sur les actifs les plus rentables de l’économie russe.

De cet effondrement a surgi un profond sentiment d’humiliation dans la population. La puissance mondiale qu’était l’URSS a cédé la place à une Russie devenue puissance régionale menacée par des forces centrifuges dont le cas extrême a été la Tchétchénie. Mais même dans les autres républiques et entités territoriales, le pouvoir central, dépouillé de ressources, avait peine à maintenir sa pleine autorité. D’abord nommé premier ministre, Poutine a immédiatement entrepris de réagir à une série d’attentats terroristes par l’envoi de l’armée afin d’écraser la Tchétchénie autoproclamée indépendante. La manière forte lui a rapidement permis de monter en popularité et d’ainsi remporter l’élection présidentielle au premier tour, en mars 2000. Il s’est donné pour tâche de restaurer la « verticale du pouvoir » et a prévenu les oligarques – profondément détestés par une majorité de Russes – de se tenir à « égale distance du pouvoir ». Certains se retrouveront d’ailleurs en prison, tel Mikhaïl Khodorkovsky, ou contraints à l’exil. Le gouvernement a d’ailleurs procédé à une renationalisation partielle de la production pétrolière et gazière et rendu plus difficiles pour les firmes multinationales étrangères leurs opérations sur le territoire de la Russie. Pour faire court, on peut voir dans les politiques de Poutine une tentative de restaurer l’intégrité et le prestige de l’État russe après plusieurs années de déclin.

Le contexte sera d’ailleurs hautement favorable aux projets du nouveau président. Peu avant son arrivée au pouvoir, l’économie russe renouait avec la croissance. La crise financière de 1998 avait entraîné une hausse du coût des importations, permettant du même coup à l’industrie de reprendre une partie de ses activités grâce à des prix devenus plus concurrentiels. Mais c’est surtout le début d’un cycle relativement long de croissance des prix mondiaux des hydrocarbures qui a permis d’injecter des milliards de dollars dans l’économie du pays et dans le budget de l’État. Ce faisant, Poutine pouvait commencer à améliorer la situation des retraités, du personnel militaire, des institutions d’enseignement, construire de nouvelles infrastructures, etc. En dépit de la disgrâce frappant certains de ses membres, l’oligarchie en aura grassement profité, plusieurs d’entre eux figurant sur la liste Forbes des 100 plus grandes fortunes de la planète.

La présidence Poutine est ainsi associée à une sorte de renaissance de la Russie. Le président a pris soin de se démarquer de son prédécesseur Eltsine, qui avait cherché à faire table rase du passé soviétique. C’est pourquoi il a ramené la mélodie de l’hymne national soviétique, multiplié les déclarations voulant que tout n’était pas négatif sous l’ancien régime, porté un toast à Staline pour la victoire dans la « Grande Guerre patriotique ». Cette volonté de réconcilier les Russes avec certains aspects du passé soviétique s’est ajoutée à la réhabilitation de la période tsariste, mise en valeur depuis Eltsine. De toute évidence, la carte nationaliste est utilisée d’une manière beaucoup plus efficace depuis l’arrivée au pouvoir de Poutine.

Il faut dire que l’attitude des États-Unis et de leurs alliés européens depuis l’éclatement de l’URSS a fortement contribué à unir les Russes, toutes classes confondues. À l’époque où Mikhaïl Gorbatchev était encore au pouvoir, le Kremlin rappelait avec insistance qu’il ne fallait pas profiter de la liberté nouvellement acquise des pays d’Europe centrale et orientale pour étendre l’OTAN jusqu’aux frontières de l’URSS. À maintes reprises, les nouveaux « amis » de l’URSS et de la Russie postsoviétique ont trahi leurs engagements. Sous Boris Eltsine, le gouvernement russe souhaitait s’intégrer à l’Alliance atlantique, mais cette dernière ne lui a offert qu’un statut de « partenaire », et non de membre de plein droit. Aussi, non seulement l’OTAN s’est emparée de tous les anciens satellites de l’URSS en Europe centrale et orientale, elle a aussi resserré son étau en ajoutant à la liste de ses membres trois ex-républiques soviétiques : Estonie, Lettonie et Lituanie. Qui plus est, l’OTAN installe depuis 2010 un bouclier antimissile en Pologne et en Roumanie, tout en affirmant sans rire que ces équipements visent non pas la Russie, mais l’Iran. Il n’est pas difficile d’imaginer comment les États-Unis réagiraient si le Mexique ou le Canada adhéraient à une alliance militaire dirigée contre eux…

Depuis l’arrivée au pouvoir de Poutine, Moscou refuse toute nouvelle concession à l’OTAN et toute renonciation à sa souveraineté. L’indépendance de facto de la Tchétchénie entre 1996 et 1999 – reconnue uniquement par l’Afghanistan des talibans – a mené à une nouvelle invasion sanglante de la petite république du Caucase par l’armée russe. Le Kremlin y exerce à nouveau son autorité par l’entremise de son président, Ramzan Kadyrov, dont les méthodes brutales et l’autoritarisme effraient une grande partie de la population tchétchène. En 2008, la Géorgie, alors dirigée par le président pro-OTAN Mikheil Saakachvili (en 2005, il a fait baptiser une rue de Tbilissi du nom de George W. Bush…), décidait de mettre au pas sa province pro-russe d’Ossétie du Sud. Cette dernière avait profité de l’éclatement de l’URSS pour s’autoproclamer « république indépendante » pour éventuellement fusionner avec la république d’Ossétie du Nord, l’un des 85 sujets de la Fédération de Russie. Poutine a réagi en envoyant des troupes à la défense des Ossètes du Sud. Saakachvili espérait que les États-Unis soutiendraient la Géorgie en l’incluant dans l’OTAN. Mais il n’en fut rien. L’Ossétie du Sud, toujours « officiellement » partie du territoire géorgien, se trouve désormais sous contrôle russe, tout comme l’Abkhazie, elle aussi considérée par la communauté internationale comme relevant de l’autorité de Tbilissi. Ossètes du Sud et Abkhazes ont reçu de Moscou des passeports russes.

Mais aucun de ces événements n’a eu sur le nationalisme russe un impact comparable au conflit ukrainien. Contrairement à la Géorgie où aux États baltes, l’Ukraine n’a jamais été le fruit d’une conquête militaire russe. C’est d’ailleurs à Kiev qu’a été fondée la Russie au IXe siècle. La distinction identitaire entre Petits-Russiens (Ukrainiens) et Grands-Russiens résulte d’une séparation de quatre siècles, alors que la Russie moscovite se trouvait sous le joug mongol, et l’Ukraine sous celui de l’État polono-lituanien. Néanmoins, les liens entre les deux nations demeurent étroits. Plus de cinq millions d’Ukrainiens ethniques vivent en Russie et 10 millions de Russes ethniques en Ukraine. Les mariages mixtes y sont très fréquents. La langue russe est parlée principalement dans l’est de l’Ukraine et dans les villes, y compris Kiev, la capitale. La langue ukrainienne s’entend dans la partie occidentale, moins urbanisée et industrialisée, et à la campagne. Bref, tout cela « explique » l’attachement des Russes à l’Ukraine, dont plusieurs n’ont jamais accepté la séparation politique. Par ailleurs, la situation économique et sociale de l’Ukraine, moins enviable que celle de la Russie, n’a fait que renforcer les sentiments pro-russes d’une partie de la population ukrainienne. Depuis l’indépendance, l’Ukraine est dirigée par des gouvernements tantôt pro-russes, tantôt pro-européens. Les échecs des uns et des autres alimentent ce tic-tac idéologique.

En 2014, lorsque le président pro-russe Viktor Ianoukovitch a été renversé dans la foulée des manifestations et des tueries du Maïdan – événements dont les responsabilités demeurent controversées – Moscou s’est inquiétée que son voisin ukrainien se retrouve soudainement dirigé par un président et un gouvernement favorables à l’intégration de leur pays à l’OTAN et à l’Union européenne. Le changement de gouvernement a déclenché une guerre civile dans la partie orientale du pays, russophone et industrialisée, et dont la vitalité économique dépend des liens avec la Russie. C’est alors que la Crimée, péninsule « donnée » en cadeau à l’Ukraine en 1954 par Nikita Khrouchtchev pour marquer le tricentenaire de son retour en Russie, a manifesté son désir de devenir une république de la Fédération russe. Déjà, en 1992, les autorités de Crimée avaient affiché leur intention de quitter l’Ukraine pour se rattacher à la Russie, pour ensuite se raviser. Moscou ne s’y opposait pas, mais refusait de s’immiscer réellement dans le processus. Mais en 2014, le contexte a changé. La flotte russe de la mer Noire se trouvant concentrée à Sébastopol, Poutine et son entourage craignaient fortement que la situation politique en Ukraine se termine par une adhésion à l’OTAN et donc à la perte de sa base stratégique, qu’elle conservait jusque-là en vertu d’une entente entre les deux pays. C’est ce qui explique en grande partie la décision russe de s’emparer de la Crimée. Ce geste, dénoncé par les États-Unis et leurs alliés, a été appuyé avec enthousiasme par l’opinion publique de Russie et par la majorité de la population de Crimée, à l’exception de la minorité tatare. Après avoir perdu tant d’influence dans son « proche étranger », Moscou montrait au monde entier que la période de reculs était terminée. Cet événement a fouetté le nationalisme russe, au profit de Poutine qui a vu sa cote de popularité grimper en flèche, après une baisse relative depuis son retour au poste de président.

En décidant d’imposer des sanctions à la Russie, les États-Unis, le Canada et l’Union européenne n’ont fait qu’accroître le sentiment d’isolement du pays et inciter ses dirigeants à se concentrer exclusivement sur ses intérêts sécuritaires. L’exclusion de la Russie des Jeux olympiques de Pyeongchang pour des raisons de dopage produit les mêmes résultats. Dans tous les cas, elle perçoit une volonté du monde occidental de lui faire jouer le rôle du « méchant ». L’enquête sur la possible participation active de la Russie dans le processus qui a mené à l’élection de Donald Trump ne fait rien pour remettre en cause cette impression.

D’une manière générale, le nationalisme, nourri par l’attitude de nos propres gouvernements « occidentaux » et de l’OTAN, a aussi été habilement utilisé par Poutine, conscient que l’impopularité de son prédécesseur était grandement liée à des politiques inspirées par les élites politiques, financières et universitaires des États-Unis et de leurs alliés européens. La volonté des premiers « libéraux » russes de faire table rase d’un passé soviétique qui n’était pas forcément dépeint en noir par tout le monde a également joué un rôle dans cette humiliation ressentie par des millions de personnes. Le plus récent sondage, réalisé en novembre 2017, révèle que 58 % des Russes « regrettent l’effondrement de l’URSS » contre 26 % qui sont d’avis contraire2. L’appui à certains aspects fondamentaux de l’ancien régime s’est même accru au cours des dernières années. Ainsi, plus de la moitié (52 %) de la population considère le système économique fondé sur la propriété étatique et la planification comme étant le plus juste, contre un quart (26 %) qui estime plutôt qu’il s’agit de celui qui repose sur la propriété privée et le marché3.

De tels points de vue inquiètent les forces qui profitent du nouvel ordre établi en Russie. Bien que la contestation politique demeure relativement faible, la méfiance séculaire des couches dominantes à l’égard de la population conditionne le comportement des dirigeants qui, durant la quasi-totalité de l’histoire millénaire de la Russie, n’a jamais favorisé le développement des libertés démocratiques. À défaut d’un État capable d’inféoder le peuple russe à son contrôle et à sa volonté, le nationalisme devient un instrument essentiel de l’arsenal destiné à maintenir un régime dont la légitimité demeure extrêmement fragile. Il permet de détourner de manière fort utile une partie du mécontentement populaire vers des cibles situées à l’extérieur du pays.

 


1 Michel Roche, « The G-7 and "Market Reform" in Russia : Shock Therapy Against Democracy », in Mandel, David (dir.), The Former «State Socialist» World: Views From the Left, Montréal/New York/London: Black Rose Books, 1996, p. 122-136.

2 https://www.levada.ru/2017/12/25/nostalgiya-po-sssr/, page consultée le 27 février 2018.

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