Prix Rosaire-Morin 2021 - Allocution du lauréat

7 avril 2022 - Bar La marche à côté

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Bonsoir,

Ce mot a une grande signification pour plusieurs d’entre nous qui avons côtoyé Rosaire Morin.

Mais avant d’aller plus loin, on me permettra de citer ce mot d’esprit d’un auteur dont j’ai oublié le nom et que rappelait souvent mon célèbre oncle, Marcel Rioux. L’auteur en question avait dit de quelqu’un : « Il parlait de lui avec beaucoup d’humilité. Mais sans cesse… »

J’espère ne pas trop tomber dans ce travers dans les minutes qui vont suivre… Mais que voulez-vous, je n’ai pas le choix. C’est à moi que la Ligue a décidé de décerner cette année ce prix qui porte son nom.

Un matin de 1994, je suis à mon bureau, à la CSN, le téléphone sonne. Je réponds. Au bout du fil, c’est monsieur Morin. « Bonsoir ! », me lance-t-il. Un peu interloqué, je lui souligne que nous sommes plutôt le matin…

Il me répond quelque chose comme ceci : Tant que l’indépendance ne sera pas faite, le soleil ne se sera pas levé sur le Québec…

Il me propose alors de devenir membre du comité de rédaction de la revue l’Action nationale, que je connaissais pour avoir fréquenté son prédécesseur Gérard Turcotte au sein du Mouvement Québec français. Il me dit : J’ai besoin de quelqu’un comme vous. Un homme de gauche qui a des idées progressistes. Je lui demande alors s’il ne craint pas d’avoir à son comité quelqu’un qui ne craint pas de s’afficher socialiste… À sa réponse, vous reconnaîtrez son ironie légendaire. « J’en ai vu d’autres, M. Rioux… »

28 ans plus tard, je suis encore au comité de rédaction de cette revue dont M. Morin, dans un mot écrit à l’occasion de mon départ de la CSN, avait bien identifié les lignes de force :

L’Action nationale est une revue d’idées. Une école d’éducation nationale. Elle lutte contre l’éphémère, contre l’inculture. Elle distribue des coups de cravache et de boutoir. Elle éclaire la route qui conduira le Québec à la libération sociale et à l’indépendance politique. Il faut bâtir le présent. Et inventer l’avenir. Il faut rêver à l’action collective salvatrice.

Quand il est décédé en 1999, j’ai rappelé, dans un texte publié dans Le Devoir, « qu’il souriait quand je lui disais qu’il avait connu une trajectoire un peu semblable à celle de Victor Hugo qui, parti de l’extrême droite, s’est retrouvé à gauche à un âge où le commun des mortels a plutôt tendance à sombrer dans le conservatisme et à se délecter dans la dégustation d’idées reçues qui sont celles du temps qui passe. »

On a dit et écrit de monsieur Morin qu’il était un militant dans l’ombre. Un militant qui est convaincu qu’il n’y a pas de tâches moins nobles dans le combat quotidien pour un idéal qu’on a fait sien. Coller des timbres sur des enveloppes, distribuer des circulaires dans les boîtes aux lettres, monter les escaliers pour rencontrer les gens, faire du voiturage le jour des élections, quand ces petits gestes sont posés en pensant à un grand rêve, à un objectif collectif, ces gestes sont des engagements de la même nature que le geste de ce tailleur de pierre à qui on demandait ce qu’il faisait, et qui avait répondu : Je construis une cathédrale… !

La vie m’a conduit à mettre des mots sur des idées, des émotions, des espérances de plusieurs hommes et femmes avec qui je partageais ces idées, ces émotions, ces espérances. Au meilleur de mes connaissances, j’ai tenté de traduire au mieux leurs idées, leurs émotions, leurs espérances. Les traduire, oui, mais sans toutefois les trahir. Car écrire pour les Marcel Pepin, Norbert Rodrigue, Gérald Larose – et plus récemment Jacques Létourneau avec qui j’ai rédigé ce qu’il a appelé son « testament syndical » – et tous les autres qui m’ont demandé me mettre ma plume au service de leurs idées, de leurs émotions, de leurs espérances, cela exige en quelque sorte de se retirer de soi-même pour pénétrer dans leur intimité la plus profonde.

Les traduire sans les trahir. En ayant toujours à l’esprit cette maxime italienne, qui demeure toujours là, plantée comme une mise en garde : Traduttore ! Tradittore !

Tant qu’on ne leur donne pas vie, les mots sont une matière inerte, comme le sont la glaise, l’acier, le papier et le bois tant que le sculpteur ne leur a pas insufflé un sens.

Un artiste comme Armand Vaillancourt va comprendre ce que je tente, sans doute maladroitement, d’exprimer. C’est-à-dire que toute idée, toute émotion, toute espérance, pour qu’elles prennent vie, pour qu’elles soient projetées, pour qu’elles soient comprises, doivent en amont être pétries comme l’est la glaise, être taillées comme l’est la pierre, être mélangées comme le sont les couleurs. Par l’écriture, les mots deviennent évocateurs, au même titre que la matière transformée par l’artiste prend tout son sens.

Mais dans tout ce processus de création, il ne faut jamais oublier, au terme de l’exercice, ce vers qu’Edmond Rostand met dans la bouche de Cyrano de Bergerac :

Les mots étaient de moi, mais le sang est le sien !

Il y a des moments précis où cette vérité nous frappe de façon dramatique.

Il y a quelque temps, effectuant une recherche sur Internet, je suis tombé sur le discours livré par Jean Duceppe devant des milliers de personnes à l’occasion de la Fête de la Saint-Jean, quelques jours après l’échec de l’Accord du lac Meech, en 1990.

Gilles, qui travaillait alors à la CSN, m’avait demandé d’écrire quelques lignes pour ce discours de son père.

J’avais tenté de mettre toutes mes idées, toutes mes émotions, et aussi toutes mes espérances dans ces mots. Mais ces mêmes mots, que Jean Duceppe avait faits siens de tout son corps, de toute son âme, avaient atteint ce soir-là une dimension qu’ils n’auraient jamais eue s’ils n’étaient passés par le cœur de l’artiste, qui avait alors servi de véritable révélateur. Comme la glaise, la pierre, les couleurs, transformées elles aussi par le passage de l’artiste.

Sous la direction de la journaliste Lucie Laurin, la CSN a publié durant quelques années un magazine, La force des mots. Voilà un titre fort signifiant, car il arrive que les mots atteignent une puissance insoupçonnée jusque là. C’est Michel Chartrand qui disait qu’il ne fallait pas mésestimer la force d’une rime dans le peuple…

Par exemple :

Ah ! Ça ira ! Ça ira ! Ça ira !
Les aristocrates on les pendra !

Voilà une rime qui eut en effet un certain succès…

L’origine des mots nous en dit long sur ce que je tente d’exprimer. Ainsi sera-t-on peut-être étonné de savoir que les mots ouvrage, ouvriers et opéras ont la même origine ? Ce qui nous fait prendre conscience que pour qu’il y ait de grandes sopranos, d’illustres ténors, il faut, impérativement, qu’il y ait, en amont, des ouvriers, des ouvrières qui, dans l’ombre la plupart du temps, travaillent ensemble à la réalisation d’une œuvre qui sera plus grande qu’eux-mêmes. Comme le tailleur de pierre qui construit une cathédrale…

La vie m’a aussi donné la chance d’exprimer mes propres sentiments et opinions dans un style dont Michel Chartrand disait qu’il était humoristico-caustique, dans des chroniques que je signe depuis 40 ans, dans Nouvelles CSN au départ. Ensuite dans le journal satirique Le Couac, fondé par Pierre de Bellefeuille et Jean-François Nadeau où d’autres collaborateurs avaient pour nom Pierre Vadeboncoeur et Pierre Falardeau, deux hommes à qui je voue une admiration inconditionnelle. Et depuis 15 ans dans l’Aut’journal, où le chef de pupitre Jean-Claude Germain m’a dit un jour : « Rioux, tant que tu auras de bons papiers, on va te donner la première page ! » Durant tout ce temps, j’ai eu l’insigne honneur de voir mes chroniques illustrées par deux des plus grands caricaturistes de notre temps, Michel Garneau, dit Garnotte et Jacques Goldstyn, dit Boris. Les injustices sociales, la bien-pensance, les faux jetons et un nouveau venu, le wokisme, sont mes sujets de prédilection.

Mais c’est l’indépendance du Québec qui demeure depuis toujours au cœur de mon engagement et de mes écrits.

Et j’ai depuis longtemps fait le même cheminement que Gérald Godin, qui avait décidé il y a près de 50 ans de trancher cette question lancinante de l’œuf et de la poule en devenant vice-président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal – après avoir milité dans plusieurs groupes de gauche – mais tout en conservant intactes ses convictions progressistes.

La poule, on l’aura compris, c’est l’indépendance nécessaire. L’œuf, c’est le projet de société chargé de donner de la consistance à l’indépendance. Mais dans combien de chaumières québécoises s’est-on agité, jusqu’à se déchirer, quand est abordé l’ordre dans lequel ces questions tenues pour existentielles doivent être posées ?

Faut-il, en tout premier lieu, mirer l’œuf, en définir les contours pour mieux les programmer et vérifier, avec l’acharnement d’un enquêteur de Scotland Yard, si sa teneur vitaminique prouve hors de tout doute raisonnable que la poule portait vraiment à gauche au moment de la ponte ?

Autrement dit, sommes-nous en présence d’un œuf pur et dur, ou bien d’un œuf plutôt mollet ? À combien de querelles théologiques cette question nous a-t-elle conduits, question à ce point complexe que même un byzantinologue n’y retrouverait plus son bas latin.
Ou alors, comme le soutiennent ceux pour qui s’impose la préséance de la poule, n’est-il pas futile de se perdre en débats abscons ? La première chose qui soit impérative, ne serait-ce pas que la poule le ponde, son œuf ? Or force est de constater, avec le regretté Pierre Falardeau, qu’à varger à temps et à contretemps sur la poule pour qu’elle livre un œuf pur et dur, elle risque, la poule, de ne plus être en mesure de le pondre, son œuf !

L’œuf ? La poule ? Soyons sérieux !

On n’a toujours pas de poulailler ! Tout juste un enclos sous surveillance fédérale, dans lequel on ne se prive toutefois pas de piailler à qui mieux mieux, pour le plus grand plaisir des coqs de la haute finance et du pouvoir anglo-canadien.

Car s’il faut attendre, avant de prendre possession de notre poulailler, que la poule ait des dents et ponde cet œuf pur et dur, c’est garantir aux habitants du West Island qu’ils dormiront en paix jusqu’au prochain millénaire.

Nos ancêtres les plus anciens, le jour où ils ont découvert le feu, avaient compris au plus profond de leurs chairs, l’impérative nécessité de le conserver vivant, ce feu qui savait éclairer quand il faisait nuit et réchauffer par temps glacial. Vital, ce feu.

Un homme, au fond de la caverne, était même désigné par le clan pour que cette flamme signe de vie ne s’éteigne pas, avec les conséquences funestes que cela aurait provoquées.

Cette flamme, c’est ici l’idée d’indépendance, qui brûle, bien sûr avec une intensité variable au cœur de chaque Québécoise, de chaque Québécois, mais que les forces adverses, en dépit de leurs moyens, n’ont jamais réussi et ne réussiront jamais à éteindre.

Ces gardiens de la flamme, on les retrouve dans plein d’organisations, toujours actives. Il y a quelques jours, à Beloeil, les OUI-Québec organisaient un débat où participaient Louise Harel, Amir Khadir et Gilles Duceppe. Ce soir même, les Intellectuels pour la souveraineté, les IPSO, tiennent une soirée/débat où se poursuivra le procès d’un fédéralisme que même le gouvernement de Robert Bourassa avait qualifié de prédateur. Des partis politiques, la revue L’Action nationale, la Société Saint-Jean-Baptiste, le Rassemblement pour un pays souverain, et combien d’autres qui sont toujours là et qui tiennent le fort.

L’histoire des peuples ne se mesure pas à l’aune des secondes, ni des minutes, ni des heures. L’histoire des peuples, celle qui a été vécue et celle qui demeure à écrire, se mesure dans la durée. Et durer, le peuple québécois a su le faire pour qu’advienne ce qui ne pourra pas toujours ne pas arriver, comme nous l’a si bien dit Gaston Miron.

Merci camarades, collègues et amis.

Et vive le Québec !

 

Présentation du lauréat

 

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