Couturières du monde

En plein cœur des premiers battements de la crise de la COVID-19, une petite coopérative prend le Québec par surprise. Un appel à la mobilisation sur les médias sociaux fait mouche, et plus de 5400 couturières lèvent la main pour produire de l’équipement de protection médical1. C’est la Coop Couturières Pop qui est l’instigatrice de cette vaste mobilisation, à l’image de ces travailleuses mobilisées pour la production d’uniformes militaires lors de guerres précédentes. C’est peut-être que l’idée d’une coopérative de couturières, dont le métier est si important dans l’histoire de nombreuses familles québécoises, a touché droit au cœur la population. Nos concitoyens y ont peut-être trouvé un certain réconfort. On a imaginé nos mères cousant des masques pour le personnel de la santé, faisant figure de soldats contemporains.

Si la coopérative a finalement fait travailler près de 400 personnes partout au Québec, produit 350 000 masques, des milliers de jaquettes médicales et des uniformes d’infirmières, cet enthousiasme fut de courte durée pour une industrie textile en pleine crise d’identité. Ce que l’on ne pouvait pas deviner à ce moment, c’est que cette crise de santé publique lèverait le voile sur les problématiques de notre système économique mondialisé et ferait réfléchir notre groupe de couturières quant à l’avenir du coopératisme au Québec.

En effet, la crise de la COVID-19 revêt un caractère politique indéniable. Nous pensions, candidement peut-être, faire face à une restructuration de notre environnement social et économique. Ainsi, en sous-texte à ces événements, on a émis l’hypothèse d’un retour du secteur manufacturier au Québec. François Legault, entre autres, a appelé à redevenir partiellement autonome en matière d’approvisionnement et de fabrication2. Suite à l’exportation à l’étranger de plusieurs secteurs manufacturiers dès les années 70, nous nous sommes retrouvés à la merci d’une production étrangère sur laquelle nous n’avions que peu de contrôle. C’est ce qui est arrivé dès le mois de mars 2020 ; notre dépendance à la production étrangère a été rapidement mise en lumière, mais les volontés instantanées d’approvisionnement local ne se sont pas transformées en réels désirs de reconstruire notre industrie manufacturière.

Confronté aux réalités du capitalisme mondialisé, l’occident a dû se rendre à l’évidence. S’approvisionner localement, de façon temporaire, pour ensuite renouer avec les mêmes fournisseurs étrangers relevait du bon sens. Les appels d’offres gouvernementaux ont, encore aujourd’hui, comme premier critère celui du plus bas soumissionnaire. Les ententes de grés à grés, permises exceptionnellement pendant la crise, ont permis temporairement des achats locaux, plus dispendieux. Mais ce fut de courte durée. Dans un système d’appel d’offres où la valeur de la production locale n’est pas un incitatif suffisant, les entreprises productrices d’ici sont d’office déclassées. Le choix de reconstituer une véritable industrie manufacturière locale était un défi presque insurmontable dans le cadre actuel. Cela nécessiterait de briser des relations économiques avec certains pays producteurs, dont la Chine, important producteur d’équipement médical. Surtout, il faudrait accepter de payer un prix nettement plus élevé – jusqu’à 3 fois plus cher – qu’un produit étranger. Si à long terme, cela constituerait des retombées économiques considérables, la pression politique pour l’équilibre budgétaire ne permet pas d’assumer un choix aussi risqué.

Ainsi, on ne peut pas espérer ramener ici les entreprises de fabrication sans rebrasser le modèle de l’entreprise manufacturière. Notre système économique est brisé parce que nous avons profité de l’exploitation des travailleurs étrangers, ce qui permet un prix de vente insurmontable pour les entreprises locales. L’importation de ce modèle n’est ni éthique ni soutenable. Nous nous retrouvons obligés de faire face à nos contradictions, celle de notre dépendance à l’esclavagisme moderne et au travail infantile. L’industrie textile en est un bon exemple.

Ici, la pénurie de main-d’œuvre est toujours bien présente. Partout, les entreprises textiles émettent les mêmes messages : « couturières recherchées ». « Bonnes conditions de travail ! Salaire à partir de 15 $ de l’heure ! ». Bref, à peine un peu plus de 100 $ de plus par mois que la PCU. Il faut visiter ces grandes usines de production pour comprendre réellement pourquoi personne ne veut y travailler. À Montréal, dans le quartier Chabanel, j’ai pu visiter plusieurs de ces ateliers. Ils sont occupés, souvent, par les personnes les plus précaires de notre société. Et leurs emplois les maintiennent dans la précarité.

C’est contre cette même précarité qu’à l’été 2019, quelques femmes, aux intentions des plus candides, ont fondé la Coop Couturières Pop, dans les entrailles d’Hochelaga-Maisonneuve. Ce quartier montréalais, marqué par l’industrie textile, mais dont les nouveaux habitants ne savent pas la signification de ces grands immeubles devenus condos, accueille à bras ouverts la petite entreprise coopérative.

Les premiers clients qui ont franchi le pas de la porte le faisaient parfois avec émotion. J’ai vu des hommes aux traits de ceux qui travaillent fort, au bord des larmes, en voyant ce local soudainement bondé de machines à coudre. « J’ai été coupeur, ma sœur était couturière, ma mère échantillonneuse, à l’usine là-bas ». Sans le savoir, nous avons découvert que le métier de couturière, et surtout l’idée d’une coopérative de couturière, est venu toucher droit au cœur les habitants de ce quartier. Une femme, maintenant élue, nous a confié avec émotion que sa mère, immigrante, bouclait les fins de mois en faisant de la couture dans le sous-sol de leur humble demeure.

C’est donc que le textile, sa fabrication en manufacture autant que sa pratique artisanale, est au cœur de l’histoire de toutes les sociétés. Pour les femmes du Québec et de partout dans le monde, il a été autant outil d’expression que de soumission.

La symbolique d’une coopérative de couturières est forte. C’était d’abord, pour nous, une façon d’améliorer nos conditions de travail. C’est devenu l’acte de redonner ses lettres de noblesse au métier qui nous a subordonnées, comme femmes et comme Québécoises. La couturière est actrice des grands phénomènes humains. À travers les guerres et les crises, à travers l’organisation familiale et sociale, à travers les bouleversements économiques et l’écriture de l’histoire, elle est à la fois soldate, artisane, esclave et archiviste.

Mais malgré toutes les bonnes volontés, tous les jours, le coopératisme est confronté à la dure réalité de la mondialisation et du libéralisme économique. Notre portée, comme coopérateurs, se limite peut-être à agir dans le petit écosystème que nous avons créé. Nous pouvons nous poser la question de l’impact à long terme de notre action, comme peut-être l’ont fait les acteurs de la filature TricoFil, un des plus beaux exemples d’autogestion en milieu manufacturier au Québec.

Les entreprises collectives qui se fondent font du bien à ceux qui nous observent. Elles contribuent à ce fantasme de bonté entre êtres humains. Par contre, si le système n’est pas changé en profondeur, le risque pour ces entreprises est de ne laisser derrière elles que les traces d’un feu de joie. Il faut que ces désirs de changement s’inscrivent dans une volonté nationale, sans quoi elles ne seront que des opportunités manquées. C’est le plus grand nuage qui guette la Coop Couturières Pop et toutes les initiatives coopératives. Même dans les industries où le coopératisme a fait sa marque, telles que les industries laitières ou forestières, elles restent subordonnées aux mêmes considérations que les entreprises privées. C’est la loi de l’offre et de la demande qui prime ; c’est le Far West économique que nous connaissons depuis l’après-guerre, et dans cet univers, tout est question de marges bénéficiaires, de volume de production, de rentabilité, de coût de revient. Difficile de garder des convictions de fer pour un entrepreneur coopératif quand on se fait dire de congédier les employés les moins productifs. S’il faut compétitionner face aux entreprises privées, nous devons soumettre nos membres aux mêmes conditions. Sans quoi, la rentabilité n’est pas possible. De ce fait, comme cela est arrivé pour plusieurs entreprises collectives marquées des meilleures intentions, elles finiront par fermer. Deux choix se présentent devant le coopérateur : rester petit, ou grossir et se soumettre aux règles du marché.

Bien peu d’entrepreneurs sociaux fondent des coopératives pour leurs bénéfices personnels. Les entrepreneurs collectifs fondent leurs organisations parce qu’ils croient profondément en une transformation de leur environnement social et économique. Mais mis devant la réalité de notre système, plusieurs font le choix de transformer leurs organisations en entreprises incorporées ou décident de revenir au salariat.

Les individus seuls ne peuvent pas être les grands responsables de remodeler notre système économique. Et, de façon tout à fait contradictoire, le mouvement coopératif se meut presque seul aujourd’hui. Autrefois porté par l’Église catholique canadienne-française, il agit aujourd’hui de façon quelque peu orpheline. Les gouvernements soutiennent en effet l’économie sociale, mais de façon prudente, préférant financer la croissance économique.

Cette pression a pour résultat que les membres de coopératives peuvent se demander quel est l’avantage réel du travail dans une entreprise coopérative. La pression du plus bas prix comme première valeur de vente est insupportable pour les entreprises collectives et rend l’autogestion en pratique impossible. Si nous ne faisons pas le choix d’adopter une économie basée en très grande majorité sur le coopératisme, ces modèles ne resteront au mieux que de joyeuses anomalies qui nous font du bien. Ce que nous devons vouloir sincèrement, comme citoyens, c’est d’adopter le coopératisme en tant que norme.

Pour mettre en œuvre ce souhait exprimé que la crise de la COVID-19 marque un point tournant, il faudra une volonté politique d’un leadership étatique dans la façon dont nous organisons l’économie. Une volonté de fer, puisque cela nécessitera de choisir des circuits courts, de favoriser une économie circulaire et décroissante. Or, ce choix se fera en toute concordance avec la culture québécoise, qui s’est constituée essentiellement sur ces principes dès l’arrivée des premiers colons français. Marcel Rioux, dans La Question du Québec, expose avec éloquence que les seigneuries étaient alors pratiquement autogérées et que des assemblées de colons-cultivateurs prenaient les grandes décisions en regard de l’organisation du territoire et des ressources :

La colonie du Nouveau Monde, coupée de l’ensemble de la société nationale, a dû, dans un monde nouveau, transformer les institutions et les traditions de la mère patrie. C’est ainsi que le régime seigneurial fut dès le début bien différent, au Québec, de ce qu’il était en France. […] Loin de toujours remplir le rôle de « grand patron agricole », ainsi que l’appelle Gérin, le seigneur s’intéresse vite à l’administration et à la guerre, laissant les colons vivre seuls sur leur terre. La conséquence est double : le paysan s’habituera vite à plus d’indépendance et à plus de liberté qu’il n’en avait en France ; en outre, il s’habitue vite à vivre en petit groupe fermé où tous les individus sont à peu près égaux et partagent le même idéal de vie. Comme le dit Falardeau : « L’habitant canadien, pour sa part, est attaché à sa terre qu’il fait valoir librement avec l’aide de sa famille. Voisins de lui, d’autres habitants ont entrepris la même tâche et cette communauté d’intérêts, accentuée par la promiscuité des habitations le long d’un même chemin, crée un esprit d’entraide d’un type tel qu’il n’en a jamais existé dans la campagne française. Les voisins s’entre-secourent et s’entre-visitent les uns les autres. »

Les Québécois se reconnaissent naturellement dans le coopératisme. Et de la même façon qu’ils se sont émus de la mobilisation d’une coopérative de couturières dans le cadre de la COVID-19, qu’ils perçoivent les caisses Desjardins comme une richesse nationale, et qu’ils rêvent d’habiter en coopérative d’habitation, la COVID-19 peut être la bougie d’allumage pour que les Québécois se mettent à rêver d’un système économique qui leur soit propre.

C’est une nécessité pour la suite des choses, pour le peuple québécois. Notre autodétermination, notre survie même, ne pourra se faire réellement sans une réappropriation de nos moyens financiers. À cet égard, Gabriel Arsenault dans un texte publié dans L’Action nationale, relève des mots particulièrement percutants de François-Albert Anger3 : « Nous ne serions pas beaucoup plus libres qu’avant : les vrais maîtres de nos gens en tutelle n’auraient fait que changer de nom ». À cette indépendance de surface et facile, la revue oppose une plus exigeante « indépendance nationale pensée et menée à bien par la Nation entière ». L’objectif ultime des coopérateurs étant de « former à la liberté », la coopération doit naturellement se situer au cœur du projet d’émancipation nationale. Au contraire, l’État, qui « ne peut former que des sujets et des salariés », doit se contenter d’un rôle de facilitateur.

Ainsi, et dans un ordre d’idée plus personnel, d’avoir opté pour le coopératisme au lieu d’une entreprise privée, était certes une réappropriation de ma force de travail, mais surtout un fort geste indépendantiste. À l’aube de grandes réflexions sur ce qu’est la Nation québécoise, je me refuse à y réfléchir seulement et simplement par des actes symboliques. Nous ne serons jamais libres si nous travaillons dans les usines des autres et si nous travaillons dans les cubicules anonymes d’entreprises étrangères.

Nous avons prouvé que nous sommes capables de faire ce que la Chine, les États-Unis ou l’Europe peuvent faire, notamment en matière de production locale. Nous ne sommes pas meilleurs que les autres. Souhaitons simplement être nous autres.

 

 


1 « Une armée de couturières québécoises se mobilise contre le coronavirus », Thomas Gerbet, Radio-Canada, le 27 mars 2020.

2 « Legault veut plus de “Fabriqué au Québec” », Tommy Chouinard, La Presse, le 1er septembre 2020

3 Gabriel Arsenault, « Le Coopératisme », L’Action nationale, vol. CX no 1, Janvier-Février 2017

 

Directrice générale et co-fondatrice de la Coop Couturières Pop.

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