L’anthropologie de Jacques Ferron

J’aurais voulu être sauvage.
Jacques Ferron, Le bel héritage

Les sociétés modernes ont besoin d’individus dévoués, de groupes d’individus sérieux qui, sans véritable port d’attache, sans être des chercheurs patentés, s’aventurent en territoire inconnu pour ramener des produits narratifs nouveaux, certains convertibles en formes de vie, d’autres transférables en options politico-symboliques, d’autres encore infusant les sciences et les arts. Ils sont à la recherche de choses pour recomposer les repères, les institutions, les ancrages de leur société. Le succès de leurs opérations n’est ni donné ni garanti. Pas question pour eux de revenir en religion ou devenir antimoderne, mais plutôt d’avancer et d’inventer le contemporain.

Les écrits de l’écrivain Jacques Ferron1 sont le produit d’un travail intellectuel qui va en ce sens. La question que je pose, le problème que je formule dans cet article, a trait à la méthode et la problématique de l’écrivain. Je propose, non pas une lecture au sens littéraire de son œuvre, mais un essai sur son action symbolique. J’associe cet écrivain à une pratique faite d’accompagnement et à une perspective anthropologique du monde. J’avance qu’il a élaboré un mode de saisie de l’agencement de rapports sociaux qui fait société au Québec. Une anthropologie de la localité se déploie dans son œuvre2.

L’étude de sa société

Ferron compose le sujet québécois en l’insurgeant des archives et des vies autour de lui. Il le délie en ce sens qu’il dénoue ses attaches. Il le déplie en ce sens qu’il le sort d’un repli atavique. Il pratique une littérature d’évasion3 : pensons au Saint-Élias pour lever les écrous du fleuve. Aussi faut-il saisir les ruptures dans son mode de savoir et sa conception du monde. Ses écrits convergent avec le réel, mais ne le recouvrent pas : il n’est pas un ethnographe de la société québécoise. Toutefois, son écriture (un «« nbsp;lieu fixe et mitoyen4 ») se déplace en montrant un envers du monde.

Mettons qu’il lise attentivement Marius Barbeau5 et Marcel Rioux6 pour ouvrir sa connaissance anthropologique du Québec. Ce qu’il a fait. Et qu’en même temps, qu’il lise Claude Lévi-Strauss7 en train de révolutionner cette science depuis la France. Tout en disant ne pas avoir assimilé cette nouvelle approche, Ferron apprend à saisir l’en deçà de choses et comparer les perspectives pour «« nbsp;voir à travers8 ». Ce cheminement aurait fait de lui un praticien réflexif qui interroge des classements culturels.

Son écriture assemble et recompose des figures majeures de la littérature orale du Québec : Petit Jean, Diable beau danseur et Chasse-galerie. Il jongle avec des mondes politico-symboliques : biblique, gréco-romain, français, britannique, nord-amérindien. De plus, il construit ses ouvrages sur le sol d’une langue neuve (mais commune et partagée) et il expérimente avec plusieurs formes littéraires en vue de saisir le monde et le sujet. Il entrechoque des archives et des artefacts littéraires, des éléments linguistiques et des figures symboliques pour livrer une conception du monde et une manière de le savoir.

Ses lectures s’imprègnent de localités dans des monographies paroissiales et des écrits d’anthropologues. Sur son terrain multi-situé, Ferron séjourne dans des arrière-pays, des villages et des banlieues. Il croise des sociétés amérindiennes et métisses. Il fréquente des altérités de langue anglaise dont il s’enquiert par correspondance. Il s’entretient avec des singularités, notamment Claude Gauvreau (1925-1971, écrivain), Pierre Vallières (1938-1998, activiste), Julien Bigras (1932-1989, psychanalyste).

Si une figure capte notre attention, c’est l’abbé Surprenant, vieil ethnologue, érudit, d’une précision chirurgicale dans ses propos, dont il faudra bien un de ces jours retracer l’itinéraire de recherche. Plusieurs fragments illustrent les écrits et les propos de cet abbé pratiquant la science de l’autre et du soi. La figure d’ethnologue est rare en littérature9. Gilles Marcotte10 trouve un antécédent de l’abbé dans le roman D’un océan à l’autre de Robert de Roquebrune paru en 1924 à Paris, puis en 1958 chez Fides : Augustin Ménard serait féru de philologie et d’ethnographie. Laurent Poliquin analyse le cheminement de ce personnage qu’il qualifie d’ethnologue-sauvagiste11.

L’abbé Surprenant pourrait illustrer une pratique de terrain faite de localités et de singularités comme celui investi par Ferron. Cet abbé accompagne le sujet québécois (son enquébecquoisement dans Le ciel de Québec) et le recherche à l’envers du monde (en mettant l’Angleterre à égalité dans Historiettes). L’abbé pratique une manière de savoir rigoureuse, sur un sol fait de mots, dont il précise souvent le sens. Ajoutons, en souriant, que cette figure pourrait éclairer de nouvelles recherches. Mais ne poussons pas trop : l’abbé est une figure littéraire, le produit d’une double rupture dans la manière de se savoir et se concevoir.

L’espace public et le rapport social

L’hypothèse d’une double rupture vaut d’être explorée un peu plus avant. Dans l’ouverture d’un espace de liberté entre les deux, un cadre théâtral («« nbsp;qui se prête à la sédition ») serait premier : des interactions, sans autre prose. Avant le conte et le roman, il y aurait chez Ferron une polyphonie dialoguée entre figures colorées qui s’animent dans un espace que l’écrivain construit pièce à pièce avec du langage neuf. Pour publier, Ferron détient un «« nbsp;permis de dramaturge » : il n’a «« nbsp;besoin de l’approbation de personne » ! Pas d’obligation non plus d’exposer la «« nbsp;structure fondamentale12 » !

Peut-on suggérer qu’il «« nbsp;écrit et refait la réalité à son gré », comme dit Mithridate III dans Le Saint-Élias ? Oui et non. Il ne serait pas classable dans des modes habituels du littéraire tels que le mythique, l’épique ou le mimétique13. Son point d’appui n’est pas le réel, mais la relation entre une langue et un monde. Il générerait depuis cette relation son autoposition dans le champ littéraire. On ne peut l’associer à de l’entrepreneuriat culturel. Il n’est ni curateur, ni conservateur, ni idéologue, ni théologien. Alors ? Chercheur culturel indépendant ? Ça se pourrait… et la littérature est son espace de composition.

Prenons Les Grands Soleils14. Mithridate, robineux du carré Viger, ouvre la scène comme on crée un espace où débattre. Ferron écrit à son propos : il «« nbsp;reste un de mes héros les plus chers : le poison lui révèle qu’il se possède, qu’enfin il est sorti de l’œuf, et cette certitude, ce premier orgueil, cette maîtrise le guérissent du poison15. » Ailleurs, Ferron ajoute que «« nbsp;franchement inquiétant : il représente la liberté ». Chez Plutarque, Mithridate est ce roi qui lutte sans relâche contre les Romains qui le détestent16. Ferron traduit cette figure d’opposition au présent, en l’inversant du haut monarchique vers le bas populaire et en lui donnant une voix parmi des figures locales comme Jean-Olivier Chénier17 et Félix Poutré18.

Suivons la figure de Chénier restaurée par Ferron : il le sort de sa position de victime où une littérature l’avait enfermé pour le réduire. Il le place, en même temps, dans l’espace public moderne et dans la lutte patriote contre l’armée coloniale. La scène, où Chénier et ses compagnons font face à l’armée dans l’église et font si peur aux soldats qu’ils ressortent, est saisissante. Ferron sort la figure de Chénier d’une gangue éteinte au plan politico-symbolique, sans l’incliner et encore moins l’agenouiller face à l’Empire. Ferron n’incite pas à la guerre. Son affaire est la mise à égalité.

En 1968, suite à la représentation des Grands Soleils, pièce écrite dans les années 1950, Jean-Claude Germain écrit qu’elle «« nbsp;rend justice » au patriote, à l’habitant et au curé. Ajoutons l’amérindien et la femme que Ferron, lui, n’oublie pas. Germain écrit que l’auteur en «« nbsp;savait beaucoup » et que sa pièce est «« nbsp;décolonisée ». Voici comment il appuie ce point : «« nbsp;Pour l’écrire, le Dr Ferron a dû suivre la voie la plus difficile : celle de se libérer lui-même des chimères de notre histoire19 ». Ferron écrit dans un article : «« nbsp;J’ai remis en cause mon héritage, sous l’impression qu’il me mystifiait20 ». Il trouve ses propres antécédents en dégelant l’histoire pour reprendre tout à neuf.

Ce chercheur culturel impénitent explore avec des moyens de connaître et de faire connaître : pour y arriver, il installe dans un espace public (et sur une scène de théâtre) des figures qui s’interpellent au présent et bousculent une histoire gelée, une littérature peu connue. Il donne une autre vie à l’histoire et la littérature. La pièce est-elle destinée à «« nbsp;des colonisés qui veulent oublier l’histoire » (comme l’écrit Germain) ? Peut-être ! Serait-elle une énonciation ? Probablement. Ferron compose un sujet d’insoumission pour des gens qui ne savent pas (encore) savoir.

Le problème de la sortie est au cœur de l’œuvre. Comme dit Mithridate à la fin des Grands Soleils : «« nbsp;Ils n’ont pas fini de voir l’oiseau moqueur se tirer de la gueule du chien à trois yeux ». Une littérature de désenclavement vers une société ouverte, dégagée du rapport colonial. Dans l’ensemble de l’œuvre, d’autres rapports sociaux sont exposés : la femme aux prises avec l’homme, le patient aux mains du médecin, le sujet dans le regard du clerc. Ferron se penche sur les rapports sociaux (clérical, colonial, médical, social) qui agencent la société québécoise.

La figuration et la symbolisation

Dans l’espace de recherche ouvert, quelle est sa tâche au présent ? Il trouve un langage qu’il tire des gens (en Gaspésie notamment) et de vieux livres français, pour traduire et inverser, transverser et assembler, en d’autres termes pour composer le sujet québécois. Ce faisant, il rédige des séries d’exercices de composition dans la langue qu’il a trouvée. Il n’est pas hors champ : il participe à l’essor littéraire collectif au Québec. Il n’est pas hors-jeu non plus puisqu’il publie et qu’on le lit : des articles, des livres, des lettres témoignent de ses explorations.

En anthropologie ferronienne, la naissance symbolique de l’humain (l’anthropos) serait l’acte premier21. Cette seconde naissance à la langue ferait prévaloir un «« nbsp;libre arbitre », dissocié de «« nbsp;la sollicitation exclusive des facultés inférieures » (la part rabelaisienne du soi). Ferron énonce que «« nbsp;la dissipation de la pensée se traduit par l’inconsidération du langage » (le logos) : la pensée est installée dans la langue pour énoncer. Ça passe par des exercices suscitant l’«« nbsp;impulsion narrative » : il s’exerce dans des lettres et des escarmouches avant de passer aux pièces, aux contes, aux romans.

Dans une lettre rédigée à Rivière-Madeleine en septembre 1947, il dit : «« nbsp;Je travaille, c’est-à-dire que j’écris. » Puis, «« nbsp;entre autres, j’ai écrit une scène ». Puis de Mont-Louis, en janvier 1948 : «« nbsp;La pièce […] aura cinq actes et cette envergure me grise un peu ». Il poursuit : «« nbsp;La littérature […] est pour moi une passion exclusive que je sustente de mon travail, de ma vie et de celle des autres22. » En avril de la même année, dans une lettre rédigée de Mont-Louis, il a une réflexion qui l’installe dans une continuité, mais pas dans une reproduction sociale à l’identique.

Dans cette lettre rédigée à Robert Cliche23, ami et beau-frère, il argumente que leurs pères, des notables de village, n’ont pas été «« nbsp;mercenaires », mais nobles : «« nbsp;nos pères ont été économes, tout en étant au-dessus de la question d’argent ». Il ajoute : «« nbsp;Ils n’ont pas eu beaucoup d’idées, mais ils ont eu une conduite, une dignité. ». Puis, il propose une avancée : «« nbsp;Il ne faut pas nous griser de nos mérites et compter sur notre seule intelligence ; il ne faut pas oublier nos pères ; il s’agit non de les imiter, mais de les continuer ». Dans cette optique, succéder n’ouvre pas la porte à un jeu d’imitation.

Dans cette même lettre, il préfigure une autoposition qui le place du côté des «« nbsp;pauvres » («« nbsp;les paysans représentent notre passé, ils me sont aussi sympathiques que les Sauvages »)24. Ferron occupe la position historique de l’élite lettrée, faite de médecins et d’avocats : les notables de village25. Il se démarque de leur élitisme. Voltairien et rousseauiste, il prône la tolérance pour les persécutés et propose le bon sauvage comme apriori d’humanité. Sa pensée politique oriente vers une transformation qu’il désigne à l’aide du mot «« nbsp;révolution26 ».

La figure dont Ferron hérite (de son père et dans son métier) est l’enfant pauvre qui, comme dans les contes de Petit Jean27, fait son chemin. En relisant la nouvelle intitulée «« nbsp;Madame Cotnoir », extraite du roman Cotnoir pour l’intégrer dans ses échanges avec Julien Bigras28, on comprend le mode opératoire du chercheur : ayant conquis «« nbsp;sa liberté de vieille bête et de médecin populacier », il «« nbsp;chasse » des faits divers et des «« nbsp;images » qu’il traduit, inverse et assemble au quotidien pour la littérature (que symbolise «« nbsp;sa femme »). Ses exercices d’écriture logent dans l’ouverture entre la langue et le monde, dont «« nbsp;l’écart est si grand en notre pays ».

Dans ce conte, Emmanuel traverse le cimetière (artefacts, archives, monuments) et, donc, sort des cadres du passé pour faire son chemin29. La littérature française (que symbolise Madame Cotnoir) quitte le Québec pour la France ; la littérature québécoise reste, malgré sa «« nbsp;vulgarité » (plus proche des gens). Conclusion ? L’écrivain-médecin fait sa vie, marié à la littérature. Il «« nbsp;soupe » avec elle (échange de nourritures symboliques) pour raconter le «« nbsp;pittoresque » (la part colorée) du monde. La table d’écriture est mise au quotidien : il enterre le médecin (Cotnoir) pour opérer la langue et accoucher du livre.

Chez Ferron, ce travail est affaire de «« nbsp;cuisine ». Ce qui s’y passe ? Prenons le mot «« nbsp;pays ». Comme l’écrit Lévi-Strauss : «« nbsp;tout paysage se présente d’abord comme un immense désordre qui laisse libre de choisir le sens qu’on préfère lui donner30 ». Ferron ne propose pas un moment expérimental unique coïncidant avec une interprétation grandiose de ce mot : il suggère plutôt l’incertitude du choix collectif. Ses exercices de composition proposent des doubles, des dedans-dehors, des hauts-bas et des endroits-envers qui s’entrecroisent dans un monde incertain, donc ouvert.

La passe rituelle

L’enquébecquoisement a deux sens chez Ferron : le premier est d’arrimer ensemble le sujet avec le Québec, l’autre a trait au fait de devenir fonctionnaire québécois, ce qui n’est pas banal dans un monde où des fonctionnaires de Dieu étaient en passe de devenir fonctionnaires d’État et où de nouvelles professions émergeaient, installaient leurs médiations dans la société québécoise. Car on ne peut dissocier les écrits de Jacques Ferron du contexte où ils sont produits.

La correspondance entre Jacques Ferron et Julien Bigras31 expose un travail qui, au-delà de son apparence bâclée, insurge un sujet local contre une emprise langagière et familiale. Cette correspondance présente une voie d’émergence (de sortie, d’évasion). Bigras précise qu’«« nbsp;Étymologiquement, le mot emprise a un sens juridique des plus précis, il s’agit d’une atteinte à la propriété (ou à la vie) privée résultant d’un acte administratif illégal32. » De quoi est faite la sortie de l’emprise ?

Plusieurs lettres de ces correspondants exposent une langue québécoise trafiquée par la française et par la savante : elles détournent la langue des gens de son sens, de sa verdeur et ses pulsions narratives. Ferron serait-il moins préoccupé par l’empiètement de la langue anglaise ? Cet empiètement-là ne serait pas son propos ? Il va orienter son interlocuteur vers une restauration de la langue québécoise et c’est ce qui importe. Il ne va pas proposer de faire l’histoire de la langue au Québec, mais il n’y aurait qu’un pas.

Le cas de la restauration de la langue au Québec fait partie de l’histoire mondiale des grandes restaurations de langues au XXe siècle. Elles ont eu à se déployer dans de nouveaux champs lexicaux et bloquer l’empiètement de langues dominantes. Elles ont repris l’initiative sur leur énonciation délaissée pendant une période coloniale et refait leur syntaxe. Les cas comparables sont en Norvège, Israël et Catalogne. De telles actions politico-symboliques nécessitent des apports étatiques, des réinventions sociales et des chercheurs culturels impliqués dans la restauration.

Passons à l’emprise familiale et l’institution de la maisonnée. Ferron évoque un agencement de rapports sociaux au plus près du sujet : «« nbsp;Dans ces familles nombreuses, le fils ne s’oppose pas au père, mais à un frère aîné, substitut du père33. » Si on ne peut généraliser ce cas au Québec, on ne peut exclure cette relation d’opposition dans la formation du sujet. Même si la transmission des biens entre les générations serait généralement égalitaire, la priorité à l’aîné ne serait pas rare. Il dit aussi que, finalement, les frères se battent entre eux. Comprenons : le patriarche est mort !

En suivant la figure de l’aîné, Bigras entreprend d’excaver sa lignée (ses ancêtres coureurs de bois) pour les inclure dans l’histoire québécoise qui les avait rejetés en se concentrant sur les habitants. Bigras cherche dans les archives nationales et trouve ce dont il fait la matière de sa pratique d’analyste : la relation d’un homme avec une petite fille. Le rapport de filiation trafiquée en alliance qui n’en est pas une intéresse Bigras aux prises avec des enfermements familiaux dans sa pratique.

Tout autre est la perspective de Ferron. Il interroge la filiation dans son contexte. Des personnes seraient hypothéquées par une figure transmise, figure qui les referme sur l’ancien régime, les bloque dans un passé gelé, les empêche de passer au présent et créer du neuf. Le rapport colonial assujettirait au désarroi. La perte et le manque d’arrois intéressent Ferron de même que l’éducation qui se transforme en profondeur dans les années 1960-1970. Le mot «« nbsp;arroi » renverrait à l’équipement symbolique du sujet (philosophie, littérature) et à l’habitacle requis pour passer au politique.

Pour sortir des emprises, un passage rituel est envisagé. Il induit une singularité qui est, «« nbsp;de n’avoir pas d’autres normes que soi-même34 », un soi québécois (qui ne serait pas pour autant un je-gestionnaire). Le sujet émergerait au cours d’un rituel en trois moments : l’approche, l’itinéraire et le passage. La langue est le lieu de cette transmission, l’écriture en affirme le sens. Elles équiperaient celui qui sort de la double emprise d’une langue empiétée et d’une famille repliée, le dégagerait de la minorisation pour le faire accéder à la majorité, à l’espace public.

Commençons par l’approche. Pour le sujet, il faut une écoute flottante. N’est-ce pas ce que décrit Pierre Vallières à propos du docteur Ferron dans un chapitre de Nègres blancs d’Amérique35 ? Ferron, médecin de banlieue pauvre, n’exigerait pas un paiement des plus démunis. En plus d’ouvrir la porte de son bureau au jeune Pierre, il le laisse chercher à travers des textes et des livres qu’il rend disponibles. Il incite le sujet à la lecture, à l’écriture sans lui imposer une médecine. Bigras écrit : «« nbsp;Il [Ferron] tente d’abord de situer le désarroi de son patient dans le cadre de son histoire familiale. Le récit est unique : chaque patient a trouvé sa façon à lui de se situer36. »

Deux énoncés désignent Bigras sur le seuil de l’itinéraire, second moment rituel. En date du 8 mars 1981, Julien Bigras écrit : «« nbsp;Je suis un objet volant non identifié ». En date du 5 mai, il écrit : «« nbsp;Cet enfant s’invente tout seul pendant la nuit ». Or, en date du 9 juin 1981, Jacques Ferron réplique : «« nbsp;J’ai demandé à ma sœur Marcelle37 ce qu’elle pensait de vous. Elle ne sait trop […] : J’ai surtout eu l’impression d’un homme seul (dit-elle). Seul, ma chère ? Dis plutôt d’un homme enfermé ; j’ai eu le malheur d’entreprendre avec lui une correspondance comme j’en ai déjà eu quelquefois avec des types en prison. »

Le 11 avril 1981, Bigras confronte une métaphore du régime : «« nbsp;cette grande figure mythique, cette grande dame en noir, la sphinx (sic), […]. Cette figure mythique est une énigme. […] Jadis, pour moi, elle revêtait les attributs et les fonctions de la mère. Maintenant elle se rapproche davantage d’une figure […] qui serait cachée, enfouie au cœur même de la langue. » La sphinge de Bigras est la langue empiétée dans la maison fermée. À sa place, Bigras installe un texte qui signale la fin de son errance : «« nbsp;L’hypothèque du frère aîné (Les coureurs des bois et la colonisation de Montréal). »

Départageons les positions des correspondants au niveau de l’injustifiable dont l’itinéraire rituel cherche à dégager. Bigras pratique la psychanalyse : il fait porter son travail sur la sexualité. Il intervient sur le roman familial qu’il retravaille. L’injustifiable qui le préoccupe est l’inceste et l’abus. Ferron porte son attention sur le roman local dont il a retranché le mot amour pour ne pas masquer les rapports sociaux38. Son affaire est la société politique. Son injustifiable est colonial.

Voyons le troisième moment rituel : le passage. En date du 28 mars 1982, Julien Bigras écrit : «« nbsp;j’ai passé ce week-end-ci à fouiner dans votre arrière-cuisine. J’y ai trouvé un mot merveilleux, truchement, qui caractériserait la fonction essentielle de Dieu si ce dernier était assez humble pour s’en tenir à son unique fonction de principe du verbe, de langagier suprême. Le mot truchement, si je vous comprends bien, caractérisait [le] narrateur idéal qui s’effacerait et laisserait la place entière aux personnages, y compris lui-même, qu’il anime. »

Dans la même lettre, Bigras ajoute : «« nbsp;Or ce nom “truchement” fut donné aux premiers coureurs des bois dès 1610. […] Les “truchements” ont désigné les premiers coureurs des bois qui préféraient rester avec les sauvages et apprendre leur langue. C’étaient des amoureux de la langue sauvage » (je souligne). Donc, d’une langue qui s’inscrit mal dans et sous le régime : elle l’infiltre, le déborde et ouvre des possibles. La langue n’est plus celle du clerc soumis.

La proposition ferronienne est structurale : un Tiers, historiquement repérable, devient opérateur entre des systèmes relationnels. Le système syntaxique est institué en vue de lire le monde des localités et des singularités. En date du 1er avril 1982, Jacques Ferron répond : «« nbsp;J’ai conçu la religion comme un système syntaxique. » Chez Ferron, le truchement circoncit la langue : certains mots sont retirés, ouvrant sur la possibilité de trouver les relations qui s’y jouent. Ferron, chercheur culturel, explore des dictionnaires et des recueils non pour leur rareté, mais pour trouver des mots, de la syntaxe, du texte.

Un accompagnement

Plutôt que de fréquenter cette œuvre pour en dégager une pensée mythique qui renverrait, mettons, à une figure de grand-oncle se tenant sur le pourtour du monde et distribuant des ressources symboliques aux uns et aux autres, je préfère prospecter sa pensée anthropologique, en chercher les méthodes, voire les théories.

Si une anthropologie ferronnienne est envisageable, alors le travail de terrain porte sur l’ancrage territorial, les institutions sociopolitiques et le repérage culturel, que Ferron recadre depuis le sujet local :

  • Il fait du rapport social un objet central, dont plusieurs variantes sont examinées dans divers cadres théâtraux, polyphoniques ; ce faisant, il critique les élites dominatrices dominées, par exemple les médecins qui profitent de la situation et les clercs qui masquent leurs sources.
  • Il refuse une langue apprise au collège et à l’université pour privilégier celle qu’il fait émerger de la Gaspésie et de vieux livres annotés. Il redécouvre les mots du sujet, faisant état de sa naissance symbolique dans plusieurs localités.
  • Il refuse la tradition héritée (le passé figé, gelé) et en excave une des archives, en ne radicalisant ni la tradition ni la modernité. C’est ainsi que, sans être revenu d’ailleurs, il arrive au Québec depuis un dehors symbolique qui favorise un nouvel abordage, une nouvelle action.
  • Il recompose les figures données par la littérature orale (dans les contes et anecdotes) pour en composer de nouvelles, par approximations. Il affectionne certaines figures cognitive et politique qui peuvent être suivies de bout en bout dans ses écrits, comme Surprenant et Mithridate.

    Jacques Ferron, «« nbsp;faiseur de contes », d’historiettes, d’escarmouches, de lettres, ne referme son écriture ni sur l’identité ni sur l’ethnicité. Son action symbolique refait les conceptions du monde local et avance d’autres manières de savoir au niveau national. Avec lui, le Québec devient un nom à explorer, pas un nom fermé sur lui-même.

    Sa méthode pourrait relever de la «« nbsp;relativation39 » : il désubstantialise la langue, la société, la tradition et les figures contées pour faire une place aux systèmes relationnels où se jouent des hiérarchies. Cette double rupture, dans la méthode et dans la théorie, ouvre sur un problème d’anthropologie du contemporain. Quel est-il ?

    Son travail intellectuel est un exercice de citoyenneté, un donné à la société, dans la mesure où ses produits narratifs fonctionnent comme des canevas pour baliser des trajectoires individuelles et des localités… j’allais dire collectives.

    Son écriture s’insère dans les mailles du système d’autorité pour les relâcher, les faire céder, en générant de nouveaux savoirs. La problématique qui l’habite a trait à l’équilibre des pouvoirs au sein des rapports sociaux. q


1 Jacques Ferron (1921-1985) a été écrivain, médecin (en Gaspésie, en banlieue de Montréal et dans deux hôpitaux psychiatriques) et politicien. Il ne faut pas perdre de vue qu’avant la médecine, Jacques Ferron a étudié les «« nbsp;humanités », enseignées au cours classique qui durait 8 ans après le primaire. On diplômait de ce parcours scolaire avec le titre de «« nbsp;bachelier ès arts », détenteur d’un capital culturel fait de langues, de littérature et de philosophie et d’un capital social au sein des élites cléricales et libérales.

2 Le rapport social est la dimension figée d’un ensemble relationnel : homme/femme, médecin/patient par exemple. Ce rapport est repérable quand il y a division sociale, principe de gouverne et encadrement. En anthropologie, la notion de localité ouvre sur l’exploration des systèmes relationnels au sein de diverses hiérarchies locales. En ces matières, on peut lire Éric Schwimmer (1994) Le localisme au Québec dans Anthropologie et sociétés 18-1, Michel Agier (2008) Quel temps aujourd’hui en ces lieux incertains ? dans L’Homme 185-186 et Arjun Appadurai (2005) La production de la localité dans Après le colonialisme, Payot.

3 Dans L’artefact littéraire, (2006) La charrette des mots, Éditions Trois-Pistoles.

4 Dans Hors de soi et loin de Dieu, La charrette des mots

5 Premier anthropologue québécois (1883-1969). Il est formé au contact des fondateurs de cette science à Londres (Edward Burnett Tylor), à Paris (Marcel Mauss) au cours de ses études, et aux États-Unis (Franz Boas) par la suite. Il diplôme de l’Université d’Oxford en 1910. Ferron disait que Le Rêve de Kamalmouk (1948) chez Fides, est le plus beau livre de la littérature québécoise.

6 Deux ouvrages sont un point de mire pour Ferron : Description de la culture de l’Île Verte (1954) et surtout Belle-Anse (1957) de l’anthropologue-sociologue (1919-1992) qui a été formé en Europe et a soutenu sa thèse à l’Université de Montréal en 1951. Ferron préférait son travail à celui de l’ethnologue Luc Lacourcière (1910-1989).

7 Notamment Tristes tropiques (1955) où l’anthropologue français (1908-2009) préfigure son approche. La pensée sauvage (1962) serait un ouvrage fondateur de l’approche structurale. Ces deux livres sont inclus dans (2008) Œuvres paru chez Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade.

8 Dans La perspective, (1975) Escarmouches Tome 2, Leméac.

9 Dans le roman L’espoir d’André Malraux (écrivain français 1902-1976), l’ethnologue Garcia opère un service de renseignement contre l’usurpateur franquiste.

10 Professeur de littérature, écrivain et critique (1925-2015). Dans Études françaises 12/1 (1976), l’article Jacques Ferron, côté village.

11 Écrivain franco-manitobain (1975-), dans Francofonià 18 (2009), Robert de Roquebrune ou l’implosion des discours.

12 Dans Le permis de dramaturge, dans (1975) Théâtre 2, Librairie Déom. À l’encontre de plusieurs interprétations, je pense que l’œuvre de Ferron est théâtre avant d’être conte.

13 Classement suggéré par Northrop Frye (1957) dans Historical criticism : Theory of Modes dans Anatomy of Crticism, Princeton University Press.

14 Dans (1969) Théâtre 1, Librairie Déom.

15 Dans Le gibet, Escarmouches Tome 2.

16 Plutarque (46-125), philosophe gréco-romain auteur des Vies parallèles, ouvrage très cité dans les cours classiques qui formaient l’élite lettrée au Québec à devenir des fonctionnaires locaux de l’Empire. En explorant cette figure oppositionnelle, Ferron prend sa formation à contre-pied.

17 Médecin et patriote (1806-1837).

18 Personnage controversé (1814-1885), mis en scène par l’écrivain Louis Fréchette (1839-1908).

19 Dans Théâtre 1.

20 Dans Faiseur de contes, Escarmouches Tome 2.

21 Dans Dangers de la dissipation… et L’artefact littéraire, La Charrette des mots.

22 Dans Jacques Ferron, Madeleine Ferron, Robert Cliche (2012) Une famille extraordinaire, Correspondance 1946-1960, Leméac.

23 Avocat et homme politique (1921-1978).

24 À sa sœur Madeleine (écrivaine 1922-2010), en janvier 1959 de Ville-Jacques-Cartier.

25 Il cite à sa sœur le rapport de Durham : le lettré «« nbsp;exerce sur le peuple un pouvoir que ne possède, je crois, aucune classe instruite d’aucune partie du monde ».

26 À sa sœur Madeleine, en janvier 1959 de Ville-Jacques-Cartier. J’ajoute qu’Hannah Arendt aussi désigne les décolonisations des années 1960 à l’aide de ce mot, dans La liberté d’être libre (2019), Payot.

27 Dans le corpus de contes assemblé par l’anthropologue Marius Barbeau (1883-1969) et ses collaborateurs dans le Journal of American Folklore, les contes de Petit Jean représentent près de 20 % de l’ensemble. J’ai étudié cette figure dans un dossier (2019) Ti-Jean souverain, analyses brèves d’un mythe québécois. On croise ce héros dans des régions québécoises, franco-ontariennes, nord-amérindiennes, franco-antillaises.

28 Annexée dans Julien Bigras et Jacques Ferron (1988) Le désarroi, vlb éditeur.

29 L’enfant-pauvre, en tant que figure symbolique d’une société, n’est pas unique. Dans un dossier intitulé Le détour pawnee (2019), j’ai étudié la figure du garçon-pauvre inscrite dans nombre de mythes de cette société nord-amérindienne du Haut-Missouri.

30 Dans Tristes Tropiques, Œuvres.

31 Julien Bigras (1932-1989) a été médecin, psychiatre, psychanalyste et écrivain.

32 Bigras, Julien (1988 : 8-9), dans Le désarroi.

33 Ferron, Jacques dans Bigras, Julien et Jacques Ferron (1988 : 42). Jacques Ferron a été le frère aîné d’une famille de cinq enfants.

34 En date du 5 février 1982, Jacques Ferron à Julien Bigras.

35 Lire Vallières, Pierre (1968 : 201-205), Nègres blancs d’Amérique, Éditions Parti pris.

36 Bigras, Julien (1988 : 11-12).

37 Marcelle Ferron (1924-2001), artiste peintre, sœur de l’écrivain.

38 Retour sur Le permis de dramaturge.

39 Concept emprunté au philosophe Gaston Bachelard (1884-1962) pour dégager le profil épistémologique de l’écrivain québécois.

* Anthropologue.

** Une esquisse de cet article a été produite en 2001.

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