Temps difficiles pour le postsecondaire en Ontario français

Entretien de François-Olivier Dorais, professeur à l’Université du Québec à Chicoutimi, avec Serge Miville, professeur agrégé d’histoire, Université Laurentienne et titulaire de la Chaire de recherche en histoire de l’Ontario français

La première semaine du mois de février 2021 a été marquée par deux nouvelles particulièrement difficiles pour le milieu universitaire francophone de l’Ontario. Tout d’abord, alors que l’on apprenait que la nouvelle Université de l’Ontario français (UOF) souffre d’une carence d’inscriptions pour sa rentrée de septembre, son recteur, André Roy, a annoncé sa démission, six mois après son entrée en fonction.

Ensuite, au même moment, l’Université Laurentienne, une institution d’enseignement bilingue du nord de l’Ontario, a annoncé vouloir se mettre à l’abri de ses créanciers en réponse aux « défis financiers sans précédent » qui la guettent. Ces deux nouvelles s’ajoutent d’ailleurs à une situation déjà fragile à l’Université d’Ottawa, où l’on apprenait récemment qu’une réforme des bourses d’admission pour les programmes de maîtrise et de doctorat visant à stimuler le recrutement à l’international risquait fortement, à terme, d’être préjudiciable aux Franco-Ontariens. C’est donc dire que les trois « vaisseaux amiraux » de l’éducation postsecondaire en français en Ontario sont simultanément touchés, et de plein fouet. Comment expliquez-vous cette conjonction des mauvaises nouvelles ? Est-ce la conséquence de la pandémie et de ses contrecoups économiques ? Ou autre chose ?

 

Les crises actuelles, tout en étant distinctes, ont néanmoins plusieurs éléments en commun. Disons-le d’emblée : la pandémie est loin d’en être la cause principale. D’abord, il faut comprendre le contexte financier des dernières décennies : les universités en Ontario obtiennent seulement un peu plus du tiers de leur financement de la province, à la différence du Québec, où ce pourcentage est plus élevé (du moins, pour le réseau de l’Université du Québec). Pour boucler leurs budgets, elles n’ont d’autre choix que de mobiliser d’énormes ressources pour recruter des étudiants internationaux, puisque ceux-ci sont plus rentables que les étudiants nationaux. À ce jeu, certaines institutions réussissent mieux que d’autres.

L’enjeu est similaire à l’UOF. C’était beaucoup lui demander de se tailler une place à Toronto en si peu de temps. Il existe déjà huit autres universités – dont la prestigieuse Université de Toronto – qui sont bien enracinées dans la grande région métropolitaine de Toronto. Dans les trois cas, on peut noter l’importante tension qui les traverse entre leur mission fondamentale envers l’Ontario français et les règles du marché qui, en raison du statut du français en Amérique du Nord, leur sont lourdement défavorables. Pourtant, ces institutions ont une fonction inestimable pour l’Ontario français.

C’est donc dire que toutes ces crises pointeraient, en quelque sorte, vers un problème qui relève surtout du mode de financement des universités en Ontario ?

Ce serait réducteur. Certes, toutes les universités ont des pressions financières, mais les universités bilingues et de langue française en Ontario ont des défis uniques. Si on ne s’en remettait qu’à une analyse de marché, on dirait que les francophones de l’Ontario – les plus bilingues du pays – ont l’embarras du choix. Seulement la moitié des ayants droit (en vertu de l’article 23 de la Charte canadienne) vont à l’école secondaire franco-ontarienne. Une partie seulement des diplômés se rendent dans les universités où on offre des programmes en français.

Il y a un double jeu ici. Le premier relève de la concurrence féroce entre les universités qui s’orientent comme des « centres d’excellence » dans leur domaine (Waterloo en génie, par exemple). Cela fait en sorte que nos universités doivent se concurrencer entre elles, d’une part, et contre des universités à grande réputation internationale, d’autre part. Ces dernières sont mieux placées pour offrir des programmes orientés vers le marché.

L’autre jeu est celui des « références nationales », pour reprendre un terme de Fernand Dumont. Il s’agit d’une énorme tension entre l’autonomisation du fait français et son intégration à la majorité canadienne. Confrontés à l’absence d’un contre-récit puissant qui permettrait de générer une forte appartenance au fait français, les jeunes Franco-Ontariens se font aspirer en partie dans l’univers référentiel anglo-saxon. Celui-ci est vu comme moderne, universel et inclusif, contrairement au fait français qui est vu comme marginal, ethnique et petit. On a du travail à faire pour revaloriser le fait français comme un fait civilisationnel, universel et légitime.

Disons-le autrement : ces jeunes s’estiment plus Canadiens que les Canadiens. Comment les blâmer ? Leur « canadianité » leur permet de prospérer alors qu’on a multiplié – au Canada anglais comme au Québec – les récits misérabilistes sur la francophonie hors Québec. Curieusement, avec tout ce que l’on sait sur les cégeps anglophones aujourd’hui, peuplés à 50 % d’étudiants francophones, on remarque que cet enjeu très franco-ontarien semble rattraper les Québécois. C’est un enjeu existentiel que l’on a en partage depuis des siècles.

C’est dire qu’il y aurait comme une « double injonction contradictoire » chez les étudiants franco-ontariens, pour reprendre les termes de Stéphanie Garneau et Janelle Comtois1. D’un côté, ils aspirent, comme tous les jeunes, à une formation universitaire de qualité afin de pouvoir se trouver un emploi satisfaisant et, de l’autre, ils souhaiteraient idéalement pouvoir le faire en français, ce qui implique toutefois souvent des sacrifices, comme quitter (à ses frais) sa région et son domicile familial pour avoir accès à une formation universitaire dans leur langue. J’ai toutefois l’impression qu’à l’ère de la « société du savoir », de l’université entrepreneuriale et de l’optique de plus en plus « professionnalisante » des programmes universitaires, la langue et la culture dans laquelle on acquiert sa formation supérieure sont de moins en moins importantes…

Pourtant, l’université a pour mission fondamentale de faire le pont entre le singulier et l’universel. Cette mission est d’autant plus importante en milieu franco-ontarien, puisque c’est à partir de cette institution que l’on peut nommer l’objet, l’interroger, ce qui lui permet de répondre aux questions civilisationnelles qui la guette, pour emprunter à Michel Freitag2.

La logique marchande s’intéresse davantage aux processus et aux techniques qu’aux questions d’ordre ontologique. Soumise à cette prérogative, l’université en Ontario français – comme au Québec d’ailleurs – s’est engagée dans un cul-de-sac dont la suite logique est l’érosion de sa capacité à « faire société », comme dirait Joseph Yvon Thériault. Elle perd progressivement sa capacité à inscrire l’Ontario français (ou le Québec, la francophonie canadienne) dans l’universel. C’est une menace grave pour les petites sociétés, car, comme le rappelle Milan Kundera, celles-ci « voient leur existence perpétuellement menacée ou mise en question ; car leur existence est question3 ».

Ces crises sont donc plus larges qu’une question d’ordre comptable. Elles sont d’abord existentielles. La voie de « l’université entrepreneuriale » n’a d’autre issue que celle de l’abdication de sa mission ontologique, puisqu’elle rejette sa fonction primordiale et son indépendance pour répondre à d’autres prérogatives, liées au marché. Elles sont donc en concurrence pour des « ressources rares » : subventions de recherche, étudiants internationaux, des dons privés. À la mission ontologique de l’université on substitue l’objectif de la croissance à tout prix. Pour ce faire, il faut s’aligner vers des intérêts mercantiles, alignés avec le capital, l’épistémologie et la culture du monde anglophone. C’est le pacte faustien dont parle Aline Giroux4.

Il en résulte notamment, et ce depuis longtemps, une remise en question de la pertinence sociale des Humanités et des Lettres qui forment pourtant le noyau de l’université depuis des siècles. On exige des chercheurs qu’ils multiplient les demandes de subventions afin qu’ils puissent rentabiliser leur programme de recherche. Il y a énormément de pression, surtout sur les jeunes chercheurs, pour qu’ils orientent leurs énergies vers des objets jugés plus « rentables » et « attrayants » pour les agences subventionnaires et le secteur privé. Les embauches – lorsqu’on en fait – vont refléter ces priorités.

L’impact de ce phénomène sur les minorités nationales est lourd de conséquences. L’Ontario français ne jouit pas d’un important capital symbolique ni financier. Or, sa valeur comme objet est, sur le plan civilisationnel et pour le fait français, tant au Québec qu’au Canada, inestimable. Qui prendra le relais si on nous enlève la capacité de le nommer ?

Qu’en est-il, plus exactement, de la situation à l’Université Laurentienne, votre employeur ? On parle tantôt d’insolvabilité, tantôt de difficultés financières, tantôt de faillite. Quel est le portrait exact de la situation ? Et qu’est-ce qui explique que cette université en est venue à vouloir se mettre à l’abri de ses créanciers ? Certains médias ont parlé d’opacité dans la gestion budgétaire, d’autres ont souligné la faiblesse du recrutement international…

On a pu lire dans le Globe and Mail que l’Université Laurentienne serait en situation d’insolvabilité depuis déjà un certain moment selon un rapport préliminaire accablant produit par le conseiller spécial de ministère des Collèges et des Universités, Alan Harrison, et dont la Presse canadienne a obtenu une copie. L’université a amorcé le 1er février un processus de restructuration judiciaire, car elle n’est pas en mesure de rembourser ses dettes. Nous savons par exemple que les fonds à usage restreints (subventions de recherche, dons, etc.), n’étaient pas dans des comptes séparés, mais étaient plutôt déposés dans le compte d’opération. Elle aurait d’ailleurs demandé 100 millions de la province, dont la moitié pour financer des indemnités de départs, mais a refusé la demande du ministère de procéder à un audit indépendant de ses comptes5.

La Laurentienne n’est donc pas en liquidation, et elle va émerger le 1er mai sous une nouvelle forme. L’administration en profite pour imposer des restructurations majeures dans un délai absolument spectaculaire de trois mois, et ce, derrière des portes closes, ce qui court-circuite le processus normal de la gouvernance collégiale.

L’administration a déjà indiqué qu’elle souhaite supprimer des programmes qu’elle juge peu rentables et réduire la taille du corps professoral. Bref, je ne sais même pas si je serai encore professeur à la fin de la présente année scolaire.

Qu’adviendra-t-il de nos programmes en français, moins fréquentés que les programmes en anglais ? L’administration défend en cour que l’un des problèmes est que 50 % de nos classes auraient moins de 15 étudiants. Serons-nous ciblés plus que les autres ? Personne n’a de boule de cristal pour nous le dire. Je sais seulement que nos inscriptions en français augmentaient d’année en année. Nous avions l’impression d’avoir le vent dans les voiles.

Ma grande crainte est, comme je l’expliquais, que tout ce processus nuise à la réalisation de la mission ontologique de l’université en milieu franco-ontarien. Va-t-on dilapider notre capacité de « faire société » ? Notre capacité à faire le pont entre le singulier et l’universel à partir de l’Ontario français ? Ce serait, le cas échéant, nous appauvrir considérablement.

Dans le cas plus spécifique de l’Université de l’Ontario français, installée à Toronto, comment expliquez-vous l’échec – quasi déjà annoncé – du projet ? Au-delà des enjeux de concurrence académique et des pressions de la logique marchande que vous soulignez, n’y a-t-il pas aussi un problème dans la conception même de ce projet d’université ?

Il y a certainement un écart entre le projet initial, qui visait la création d’une université provinciale munie de l’ensemble des programmes existants dans les trois cycles, et ce que les gouvernements libéral et progressiste-conservateur lui ont consenti.

L’UOF qui a récemment vu le jour à Toronto est une nébuleuse dont on cherche toujours à comprendre les caractéristiques. Son leadership a été donné à Dyane Adam, ancienne Commissaire aux langues officielles. Elle a une impressionnante feuille de route, mais sa dernière expérience dans le milieu universitaire remontait à 1999. Quant à la composition du conseil des gouverneurs de l’institution, dont les membres ont chacun leur mérite, elle s’apparente davantage à celle d’un conseil d’administration d’une association caritative que d’une université en émergence. On comprend mal l’absence totale d’expérience universitaire récente dans cette équipe. De son côté, André Roy, le recteur qui a démissionné après seulement six mois de service, était une figure largement inconnue en Ontario français, malgré ses années de services comme doyen aux universités de Waterloo et Concordia.

Encore une fois, on note ici l’absence presque totale d’une expérience universitaire en milieu franco-ontarien, exception faite de Linda Cardinal, professeure titulaire en sciences politiques à l’Université d’Ottawa et qui a une grande expérience dans l’étude du fait français en Ontario, qui fut recrutée pour élaborer le plan stratégique de recherche de la nouvelle université. L’UOF réunissait surtout ceux qui aimaient les processus et les techniques, ceux qui avaient soif de la nouveauté. Je doute que l’équipe ait longuement réfléchi à la fonction existentielle d’une université en milieu minoritaire.

Plusieurs pointent du doigt, non sans raison, la création de programmes ésotériques – « pluralité humaine », « économie et innovation sociale », « études des cultures numériques » ou « études des environnements urbains » – comme le principal problème de l’UOF. Entourée « d’innovateurs » avec l’objectif de tout refaire à neuf, l’Université s’est dotée de programmes qui répondaient à des intérêts technocratiques, mais qui demeurent inintelligibles pour ses futurs étudiants. Bien intentionnée, l’UOF s’est fait prendre à son propre jeu, et a été rattrapée par son idéologie.

Je m’explique : ces programmes ont été conçus à partir d’une épistémologie largement désincarnée du milieu franco-ontarien. Celle-ci emprunte à une pédagogie supposément « avant-gardiste » que sont les « approches inductives », elle-même distillée de la doctrine de la « transdisciplinarité » dont l’UOF faisait la promotion en grande pompe. Le crédo était celui de « l’innovation », de la nouveauté à tout prix. L’université devait également être le pilier d’un « Carrefour francophone du savoir et de l’innovation ». Encore ce mot !

Tous ceux qui s’y opposaient n’avaient rien compris. L’approche était si indigeste et incompréhensible que l’UOF se dota d’une revue savante – Enjeux et Société – dans le but de justifier son projet pédagogique, un genre de Nouveau Testament permettant de propager la Bonne Nouvelle à partir du crédo de « l’innovation » et de convertir le milieu universitaire. Or, « l’innovation » – un concept poubelle s’il en est un – est devenue à la fois la fin et le moyen. Plutôt que d’être ontologique, le projet est devenu, à terme, téléologique.

L’UOF s’en défend, pourtant. Elle ciblait comme « clientèle » les adultes et les immigrants en quête d’une mise à niveau de leurs connaissances pour les uns et une expérience canadienne pour les autres. Pourtant, il y a une pénurie d’enseignants et de travailleurs de la santé à Toronto et à l’échelle de la province. Hélas, la « pluralité humaine » n’est pas encore une matière enseignable et on ne prodigue pas des soins en « innovation sociale ». On comprend mal d’ailleurs pourquoi un nouvel arrivant souhaiterait entreprendre des études dans des programmes indéchiffrables plutôt que de se rabattre sur des valeurs sures.

Le résultat est sans appel : n’en déplaise à l’administration de l’UOF qui persiste et signe sur la validité de son approche idéologique, les étudiants ont compris, eux, et ont opté pour des programmes disciplinaires dans les autres institutions plutôt que de se risquer dans une aventure hasardeuse.

Et pour ne pas donner l’impression que je m’acharne, je rappelle ce fait élémentaire. Au lendemain du « jeudi noir » de l’automne 2018 où le gouvernement Ford annonçait la fermeture de l’UOF, la communauté et les milieux intellectuels – incluant les opposants au projet – sont vite montés aux barricades. 15 000 personnes sont allées manifester dans les rues de Sudbury, d’Ottawa, de Montréal et de Québec. Pourquoi ? Pour défendre la mission ontologique de l’UOF, pour réclamer une institution incarnée qui permettrait d’autonomiser encore davantage l’Ontario français. Personne n’est descendu dans la rue un jour de décembre au nom de « l’innovation » ou pour défendre un programme de « pluralité humaine » ! Cet appui massif pour le principe institutionnel de l’université en Ontario français me donne l’espoir que l’on puisse sauver ce qui reste de l’épave et mener le bateau à bon port.

Mais comment a-t-on pu en arriver à un tel écart avec le projet initial, celui qui avait été élaboré en 2014-2015 dans le cadre des États généraux sur le postsecondaire en Ontario français ? Le professeur François Charbonneau de l’Université d’Ottawa, lui aussi très critique de l’UOF dans sa forme actuelle, nous donnait récemment une piste : si l’UOF en est venue à proposer un programme pédagogique aussi « original », c’est parce qu’on (le gouvernement ?) lui aurait demandé de ne pas dédoubler les programmes qui s’offraient déjà dans les institutions postsecondaires bilingues de la province (dont l’Université d’Ottawa, qui offre des programmes à Toronto, et le Collège Glendon). Pour cette raison, l’UOF ne se serait pas dotée d’une structure universitaire traditionnelle, avec des facultés d’éducation, de droit, de sciences sociales, de médecine. Partagez-vous cette analyse ? Dans quelle mesure le compromis (la compromission ?) avec les grandes universités bilingues de l’Ontario, qui ont tout de même beaucoup de pouvoir et une longue tradition d’enseignement, a-t-il pu jouer dans le sort de l’UOF ?

C’est l’éléphant dans la pièce. Les universités bilingues sont une vache sacrée en Ontario. Plusieurs anciens recteurs avaient des liens avec le Parti libéral de l’Ontario. Il faut comprendre que l’UOF était un bibelot libéral pour gagner le vote francophone. Les progressistes-conservateurs en ont hérité et se sont fait prendre au jeu lorsqu’ils ont essayé de tuer le projet. Publiquement, les universités bilingues ont appuyé l’UOF. Or, on entend souvent parler d’une tentative en privé de faire dérailler le projet. Mais il est impossible de confirmer la véracité de ces accusations. Néanmoins, il faudrait être naïf pour croire que l’UOF ne faisait que des heureux dans les universités bilingues. Je doute que le jeu de coulisse ait changé grand-chose. Les artisans de l’UOF étaient depuis très longtemps vendus à leur vision d’une université technocrate.

J’ai parlé de vaches sacrées. Qu’on me permette d’apporter des éléments de contexte historique. Les universités publiques et bilingues de l’Ontario ont été créées durant les années 1960 à une époque où les Franco-Ontariens n’avaient toujours pas accès à l’école publique de langue française et durant laquelle ils étaient lourdement sous-scolarisés. L’éducation en français se faisait, tout comme au Québec, en grande partie par les collèges classiques qui étaient d’ailleurs peu fréquentés, ou dans les écoles dites « bilingues » à qualité variable et dans lesquelles la plupart des matières étaient enseignées en anglais. C’était l’époque de la commission Laurendeau-Dunton qui nous a appris que les Canadiens français formaient un des groupes les plus économiquement défavorisés du pays avec les Autochtones et les immigrants italiens. Nous évoluions dans un pays où deux des trois sociétés d’ancrages étaient lourdement défavorisées et marginalisées. Les taux de décrochage scolaire et d’analphabétisme des Franco-Ontariens étaient indécents.

Il faut attendre 1969 avant que l’Ontario crée les premières écoles secondaires de langue française. Or, le réseau des universités bilingues avait déjà été constitué ! En 1960 on crée l’Université Laurentienne. En 1965, l’Université d’Ottawa se laïcise pour obtenir des fonds publics. Le collège Glendon – affiliée à la très anglophone Université York où j’ai fait mes études doctorales – quant à lui, n’avait aucune prétention à vouloir éduquer les Franco-Ontariens. Ce collège fut le fantasme d’une certaine élite torontoise qui cherchait à former les Ontariens et des Québécois dans un environnement bilingue et biculturel dans le but de les préparer à de grandes carrières dans la fonction publique et dans l’espoir de réconcilier ces deux peuples. Le résultat n’a pas été concluant.

Ces institutions ont connu depuis ces années une importante croissance, surtout au début des années 2000 alors que les Universités Laurentienne et d’Ottawa se sont engagées dans de grands projets d’expansion. L’Université Ottawa a été la grande gagnante de la course aux inscriptions. Misant sur le marché international, elle a connu une croissance fulgurante ces dernières années, en anglais surtout, ce qui explique la diminution de la proportion de francophones sur le campus. Celle-ci est passée de plus de 50 % durant les années 1960 (donc majoritaire !) à moins de 30 % aujourd’hui. Elle dira qu’elle n’a jamais eu autant d’étudiants francophones sur son campus. Mais les couloirs ne mentent pas ; l’environnement est décidément anglodominant. La Laurentienne quant à elle a cherché à prendre de l’expansion avec un campus anglophone à Barrie, près de Toronto. Encore ici, la croissance fut pensée en anglais. Mais ce fut un coup de dés catastrophique, ce qui a sans doute contribué à nos ennuis présentement. Dans les deux cas, les administrations ont été motivées par la croissance, coûte que coûte.

Étant vous-même professeur à l’Université Laurentienne, une université bilingue, êtes-vous en faveur de la création d’une université de langue française en Ontario ? Si oui, qu’aurait-il fallu faire – ou encore, que faudrait-il faire – pour que le projet fonctionne ?

Je serais très mal placé pour parler contre le principe d’une université de langue française. Cela dit, je ne crois pas que le modèle actuel de l’UOF suffise. Que faudrait-il faire alors ? Tout dépend de ce dont on souhaite accomplir. Pour bien répondre à la question, il faut se rappeler la fonction des institutions.

D’abord, les institutions inculquent des valeurs sur les populations qui les traversent. Elles ont donc une puissante force d’intégration, sinon d’acculturation. L’école, par exemple, cherche à prendre ce qui est particulier, ce qui est de la culture première, pour reprendre encore Dumont, et de le lier à l’universel, à la culture seconde, afin de produire et reproduire la société. En milieu minoritaire, ce rôle est critique, puisque nous ne contrôlons pas un État.

Dans les universités bilingues, il importe peu que le recteur ou le vice-recteur soit Québécois, Franco-Ontarien, anglophone ou allophone. C’est une fatalité que l’institution fasse plier les leaders en faveur de sa mission fondamentale. La minorité se voit ainsi marginalisée, même lorsqu’elle dirige l’institution. Ce n’est pas un défaut, c’est sa fonction ! Quel est le rôle de l’université bilingue pour la minorité francophone ? Elle ne peut être autre chose qu’une concession, qu’un service. Les décisions qui sont prises reproduisent ainsi cette structure de pouvoir où le rapport de force est en défaveur des francophones. Pourtant, plusieurs s’acharnent pour préserver cette structure. Comment les blâmer ? C’est tout ce qu’ils ont connu. Il est normal pour eux que le français passe par le filtre de la société dominante. Nous avons oublié comment rêver l’universel en français. C’est tragique !

L’alternative à ce modèle, celui des structures bilingues, en est une où la minorité gère entièrement son institution. Le vrai pouvoir, pour ainsi dire, est dans la gouvernance, dans l’autonomie, dans la gestion « par et pour » comme on aime à le répéter dans les milieux associatifs. Je ne sais pas si le cadre bilingue actuel du système universitaire peut accommoder cette structure. Il y a des options, par exemple, en créant des collèges universitaires autonomes où l’on regrouperait les programmes en français. C’est peut-être une demi-mesure, mais ce serait déjà un immense pas en avant, puisque l’environnement serait en français, ce qui nous permettrait au minimum de générer les éléments d’un contre-discours, d’un pare-feu contre les forces d’intégration à la majorité.

Faut-il regrouper les programmes déjà existants dans une sorte de fédération universitaire ? C’est risquer l’hérésie, mais plusieurs y croient. Pour eux, le modèle bilingue aurait fait son chemin, et les arguments qui ont permis de le justifier (sous-scolarisation, analphabétisme, absence d’écoles secondaires, engouement pour le projet bilingue et biculturel, piètre fréquentation universitaire des francophones) n’existent plus.

Ultimement, il faut se demander quel rôle on souhaite donner à nos universités. Doivent-elles d’abord offrir des services en français (cours, programmes, formations, etc.) ? Si c’est ça, il n’y a aucun doute que le modèle bilingue peut suffire à cette tâche. Doivent-elles plutôt être des institutions autonomes vouées à l’enseignement et à la recherche à partir de l’Ontario français, c’est-à-dire qui part du principe que l’Ontario français se justifie en lui-même et pour lui-même ? Doivent-elles être des structures dont la fonction primordiale est d’autonomiser la communauté ? Le français peut-il suffire à lui seul, avec sa valeur intrinsèque, pour structurer l’Ontario français sans passer par le filtre de l’anglais ? Étant donné la nature et le fonctionnement de l’université bilingue, le français ne peut qu’être à la remorque de la majorité anglophone.

En terminant, je me demandais quel lien, selon vous, on pourrait faire entre les difficultés que connaissent présentement le postsecondaire francophone en Ontario et le postsecondaire francophone en Alberta, où l’on voit que le campus Saint-Jean, seul campus francophone à l’ouest du Manitoba, est lui aussi sérieusement menacé de disparaître en raison des compressions budgétaires imposées par le gouvernement de Jason Kenney. Y a-t-il là simple coïncidence ou des dénominateurs communs plus profonds ?

Absolument, c’est lié. J’irai plus loin que la question budgétaire. Il se joue présentement, à l’échelle du pays, incluant au Québec, une lutte sur la nature existentielle de l’université. Ce qui se produit au campus Saint-Jean et à l’Université Laurentienne, sur le plan budgétaire, et à l’Université d’Ottawa, à Concordia et à McGill, avec la crise sur la liberté universitaire, constitue les deux faces d’une seule et même médaille. C’est le combat entre deux visions diamétralement opposées, entre l’université normative, ontologique et l’université technocratique. Cette dernière est à la remorque du clientélisme, qu’il s’agissent des éléments radicaux qui remettent en question la liberté universitaire, des gouvernements qui retirent leurs billes et qui menacent la viabilité économique à long terme de l’institution ou des gros donateurs qui veulent diriger de plus en plus les programmes de recherche ou les orientations de l’institution. Si l’université se pliait à tous les intérêts des groupements sociaux de l’heure, chacune plus « innovante » que la dernière, elle cesserait d’être une institution. Elle ne serait autre chose qu’un perroquet qui répète les formules qu’elle entend.

Le Québec français résiste beaucoup mieux que le ROC, pour le moment. Cela dit, on ne peut qu’être troublé en voyant la rectrice de l’UQAM – une université connue pour son militantisme –, Magda Fusaro, sentir le besoin d’écrire une lettre à son corps professoral pour défendre la liberté universitaire. Comment expliquer ce geste autrement que par l’immense tension qui déchire présentement l’institution ? Il aurait été inconcevable il y a à peine dix ans que l’on doive rappeler que l’université est un lieu de liberté de réflexion !

Que ce soit au campus Saint-Jean en Alberta, à La Laurentienne de Sudbury, à Ottawa ou à l’UQAM, il me semble que l’enjeu commun est celui de la préservation de la mission existentielle de l’université de langue française en Amérique du Nord. Ces établissements sont tous confrontés à des assauts qui cherchent à usurper leur fonction primordiale pour les inféoder à des projets politiques qui leur sont extérieurs. Les conséquences de cette technocratisation sont potentiellement catastrophiques. Pour rappeler encore une fois Freitag, l’université doit être à l’abri des caprices du milieu des affaires, des gouvernements et, oui, même des mouvements sociaux, afin qu’elle puisse prendre une distance et réfléchir de manière critique et libérée de toute contrainte. C’est l’âme de nos universités, et donc de nos sociétés, qui est en jeu.

 

 

 


1 Stéphanie Garneau and Janelle Comtois, « Les jeunes Franco-Ontariens et l’accès à l’enseignement supérieur à l’heure de l’université entrepreneuriale », Revue d’intervention sociale et communautaire, vol. 15, no. 1, 2009, p. 144-173

2 Michel Freitag, Le naufrage de l’université et autres essais d’épistémologie politique, Montréal, Nuit Blanche, 1995.

3 Milan Kundera, Les testaments trahis, Paris, Gallimard, 1993, p. 223.

4 Aline Giroux, Le pacte faustien de l’université, Montréal, Liber, 2006.

5 Shawn Jeffords, « Laurentian University ran deficits dating back to 2014, government adviser says in report », The Globe and Mail, 14 février 2021.

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