Le défi 50-30 ou l’effacement du Québec

On ne le dira jamais assez, le capitalisme s’adapte à tout. Pourfendu par les groupes de la gauche antiraciste et le tapageur mouvement de la cancel culture, celui-ci n’en conserve non seulement aucune rancune, mais va même jusqu’à trépigner d’enthousiasme devant ce nouveau marché avec lequel on trouve immédiatement le moyen de communiquer, d’approvisionner en produits et services de toutes sortes. Entre alors en scène le marketing pénitentiel, une stratégie marchande permettant de vendre plus de produits tout en s’excusant pour ses biais actuels et passés, réels ou simplement sentis. Des exemples ?

 

L’Oréal qui élimine les mentions de blancheur sur ses cosmétiques (aussi rapidement que la langue française à son bureau de Montréal, ajouteraient certains), les publicités télévisées de la Banque Royale où l’on impose la diversité au risque d’éliminer toute représentativité réelle avec son marché, Disney qui s’autoflagelle pour avoir fait rêver avec Peter Pan et Aladin… Plus près de chez nous, la chaîne Sephora du Canada découvre et dénonce la présence de biais racistes dans le commerce au détail selon un article récent de la CBC. Brandissant une étude entièrement américaine, que les experts/militants consultés jugent parfaitement applicable au Canada, on soulève le problème du profilage racial des consommateurs, la présence insuffisante d’employés BIPOC (black, indigenous or people of colour) et les biais des employés travaillant en succursale. Que d’exemples à accumuler attestant de l’incroyable capacité de métamorphose et d’adaptation du régime économique et marchand, sous des airs d’angélisme et de course au trophée d’autorité morale supérieure au sein du monde des affaires !

Dans les faits, les entreprises et leurs représentants de la droite libérale disent simplement : « Injuriez-nous, nous ne vous en tiendrons pas rigueur, mais continuez de nous balancer votre fric ». Sans surprise, et flairant l’énorme manne, les grandes firmes sont ainsi prêtes à répondre à ce nouveau marché par des mutations bien plus profondes à l’interne en ouvrant toutes grandes leurs portes à un reformatage des esprits via des chartes de la diversité et de l’inclusion et l’importation de thèses antiracistes devenant de facto vérité d’évangile dans l’entreprise.

Par conséquent, on voit le mouvement pour plaire à ce nouveau marché prendre des formes tentaculaires, qu’on dirait virales si le mot n’était pas devenu si tragiquement banal. D’ailleurs, sautant sur l’occasion de promouvoir le mythe canadien « postnational » et de réécrire l’histoire pour ses fins idéologiques, le gouvernement Trudeau et son ministre de l’Industrie (alors Navdeep Bains) ont lancé un nouveau défi 50-30 pour formaliser la diversité telle qu’ils l’idéalisent. Ce programme vise la présence de 50 % de femmes et 30 % de minorités diverses à la haute direction et dans les conseils d’administration des entreprises et organismes au Canada. Sans se gêner, le fédéral confirme le lancement de ce défi avec l’aide de groupes de pression triés sur le volet et selon des critères idéologiques bien précis. On nous informe d’ailleurs d’entrée de jeu sur le site du programme que : « Les responsables du programme et les participants reconnaissent que les Premières Nations, les Inuits et les Métis sont les peuples fondateurs du Canada1. »

Le dépliant officiel qui suivra offre une définition moins exclusive des peuples fondateurs, mais on aura compris que les groupes militants vivant de subventions fédérales auront déjà pris note de cette condition sine qua non à toute forme de subvention et de mise en valeur de leur cause. N’étant ni élus ni redevables à la majorité d’origine européenne qui paye leurs précieuses subventions, ils appuieront ainsi sans état d’âme cette coquette révision de notre histoire qui congédie, voire criminalise, les peuples fondateurs d’origines française et britannique, ces derniers pouvant probablement se permettre cette bienveillante et élégante repentance appuyés sur leur présence majoritaire écrasante en Amérique du Nord.

Sur ces nouvelles bases, on dit donc viser « l’atteinte d’une proportion considérable (30 %) des autres groupes sous-représentés au sein des conseils d’administration et des équipes de la haute direction, notamment les personnes racialisées, les personnes handicapées (y compris celles qui ont une incapacité invisible ou épisodique) et les membres de la communauté LGBTQ2. » Citant des études américaines et britanniques s’appuyant sur des profils démographiques et un passé colonial qui nous sont étrangers, on en vient à une conclusion qui devra s’appliquer au Canada : « la diversité en milieu de travail est un atout. »

Le ministre sortant Bains, nous donnant ce programme en héritage, termine son communiqué par ces mots : « Le Défi 50-30 : Votre avantage, la diversité ! » avec un élan prophétique prédisant : « Les mesures que nous prenons aujourd’hui définiront l’avenir de vos industries, et nous aideront à édifier des milieux encore plus diversifiés que par le passé ». Il dit s’appuyer fortement sur ses alliés, les groupes de pression et organismes militants partenaires, pour solliciter leurs réseaux et ainsi sensibiliser les entreprises et organismes. En sollicitant des dirigeants de nos entreprises, ils devront convaincre ceux-ci de voir le monde avec des définitions d’identités étrangères ou secondaires pour la grande majorité des Québécois.

Combien de gens au Québec se définissent selon leur sexe ou d’abord LGBTQ, racialisés ou handicapés avant de se dire Québécois ou Canadiens français pour certains ? Non seulement n’a-t-on aucune considération pour la minorité francophone comme peuple fondateur et vecteur de diversité au Canada, mais on ignore simplement son existence déjà précaire dans ce programme décrit fièrement comme étant « from coast to coast ».

De plus, en parcourant la liste des groupes de pression participants et inscrits sur le site gouvernemental comme prosélytes du défi 50-30, on ne pourra pas se consoler en imaginant leur sensibilité au sujet de la différence québécoise francophone. Près de 50 % de ces groupes de non-élus n’offrent aucune information en français. Et n’oublions pas que ceux qui voudraient les joindre doivent d’abord célébrer la réécriture des fondements de notre Histoire comme critère de participation. Comme l’ont fait La Gouvernance au Féminin, le Réseau interuniversitaire québécois pour l’équité, la diversité et l’inclusion, le prévisible Concertation Montréal et l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés.

J’ai fortement hésité avant d’inscrire ce dernier groupe sur cette courte liste, sachant qu’il pourrait contribuer à propager le mythe tenace et la généralisation hâtive qui pensent les diplômés des ressources humaines dans la famille des sciences administratives un peu comme on perçoit Averell chez les Dalton. Mais l’importance de leurs actions auprès des employés dans l’entreprise est telle que cette prise de position ne peut être reléguée aux oubliettes. Bref, on voit difficilement comment on pourrait compter sur l’appui volontaire de ces derniers pour représenter la différence québécoise et sa contribution à la diversité canadienne en tant que plus grand groupe minoritaire et comme peuple fondateur légitime et officiel. On avalise implicitement ainsi le balaiement de toute reconnaissance de la spécificité québécoise et de sa précarité, des acquis de base pourtant pour le Canada français dans la fondation de la fédération canadienne de 1867.

Ensuite, on remarque que, dans la liste exhaustive d’identités déclinées et sources de diversité identifiées dans cette initiative, aucune mention n’est faite de la diversité des idées, qui devrait pourtant être bien au cœur de la force de cette diversité en entreprise. À cet effet, il serait pourtant tout à fait légitime par exemple de remettre en question un conseil d’administration rempli d’hommes avec un profil similaire, car celui-ci ne serait pas représentatif de la société, des employés de la clientèle de l’entreprise et ne stimulerait probablement pas la créativité dans l’entreprise, à son propre détriment. Au sujet de la représentativité, on interchange d’ailleurs souvent ce concept avec celui de diversité à qui mieux mieux, peut-être pour brouiller les intentions réelles ou simplement par réflexe défensif, parce que la représentativité est par définition trop connectée avec le réel, avec un potentiel dangereux de revirement pour les fanatiques de la table rase. À cet égard, on peut lire une publication partagée par un directeur de la Banque de développement du Canada sur LinkedIn nous enseignant en manchette que « le lieu de travail du futur (proche) sera diversifié, inclusif et de plus en plus représentatif de la société actuelle » tout en nous prévenant plus tard que la prédominance d’une culture d’entreprise (ou la capacité d’intégration dans l’équipe) est maintenant d’ordre criminel, puisqu’il s’agit « d’une déclaration discriminatoire, car elle implique que l’entreprise souhaite être entourée de personnes qui nous ressemblent ou qui pensent comme nous » et qu’essentiellement, la diversité, c’est « l’ensemble des différences démographiques humaines ». L’entreprise québécoise, comme laboratoire du rêve onusien ?

Plus loin, pour décourager tout questionnement qui surviendrait si on regardait à gauche et à droite, cette publication nous présente comme des faits inéluctables la situation démographique prévue dans quelques décennies… L’Europe sera essentiellement musulmane et l’Amérique blanche sera résolument minoritaire. Alors agissons immédiatement et précipitons la réalisation des prévisions annonçant le sens de l’histoire, dit essentiellement l’autrice du texte relayé par ce directeur de la BDC3.

Pour en finir avec l’application du terme de représentativité dans sa forme mathématiquement stricte, je peine à imaginer le gouvernement Legault décidant de lancer une initiative semblable pour promouvoir l’accès des Québécois francophones à de tels postes de conseil d’administration ou de direction. Il serait pourtant légitime, utilisant la méthode simple du ministère de l’Industrie, que 80 % des membres de de la direction et de CA basés au Québec soient des Québécois francophones, avec un ratio 50/50 hommes et femmes. On entendrait fort probablement les cris unis du gouvernement Trudeau, de la BDC et des groupes militants marionnettes jusqu’en Islande. Et ce serait pourtant pertinent et structurant, particulièrement au sein des entreprises et organismes fédéraux basés chez nous, ceux que le gouvernement Trudeau refuse toujours de soumettre à la Charte de la langue française, pour le bien des employés comme des citoyens ne pouvant être servis en français par le gouvernement fédéral et des entreprises sous sa charte au Canada. Évidemment, nulle mention de ceci dans le défi 50-30 disant vouloir « améliorer l’équité au sein des entreprises. »

Toujours sur la question du français malmené en entreprise, on peut présumer que les relations ne sont pas très étroites entre le ministre sortant et champion du défi 50-30, Navdeep Bains, et la ministre Mélanie Joly, championne du dossier dans le gouvernement Trudeau. Après plusieurs sorties courageuses pour affirmer son inquiétude face au déclin du français au Québec, une première pour un ministre libéral au fédéral, on se serait attendu à plus de hauteur de vue sur cette question dans toutes les initiatives fédérales majeures. Il est vrai que le ministre ayant piloté le projet vit à Mississauga et que les inquiétudes des Québécois sont probablement le cadet de ses soucis, en assumant qu’il soit même au courant. D’autres diraient qu’on peut difficilement le blâmer, considérant sa famille politique. Même s’il avait la courtoisie de sonder des députés de son caucus du Québec, on lui aurait probablement dit de dormir tranquille. Néanmoins, il y a ici matière à réflexion pour ceux qui prétendent que le Bloc québécois n’est utile qu’en période préréférendaire. On voit ce que le régime laissé à lui-même peut faire avec notre histoire et nos impôts. Souhaitons que le parti d’Yves-François Blanchet dénonce ces initiatives dont l’angélisme n’a d’égal que son radicalisme sous-jacent.

Pour le moment, donnons le crédit au gouvernement Trudeau et aux auteurs du défi 50-30, car il est probable que cet effort de communautarisme systémique emballé dans un contenant angélique ne rencontrera aucune opposition au Canada. On s’insurgera effectivement très peu que cette initiative manipule l’histoire réelle, et qu’on instrumentalise encore les Premières Nations pour des visées idéologiques alors qu’on continue de maintenir l’omerta sur la question de la discrimination institutionnelle séculaire du gouvernement fédéral à leur dépens avec sa Loi sur les Indiens de 1876.

D’ailleurs, puisqu’on ajoute la cupidité marchande à l’absence concrète de cours d’histoire dans la plupart des provinces canadiennes, on peut s’attendre à ce que le public visé, le milieu des affaires, embrasse sans rechigner le défi 50-30 et accepte que l’on plaque sur l’histoire du Canada des concepts et élans de repentance pensés dans un univers parallèle. Pour en témoigner, il fallait voir la dirigeante de la filiale canadienne d’une grande entreprise manufacturière célébrer le lancement de ce projet et ses visées sur les réseaux sociaux avec le concours de sa bienveillante collègue américaine qui félicite ces Canadiens de vivre des « moments si excitants ». Déjà, les subalternes « aiment » ces postings. Par ignorance, par conviction ou par soumission ?

Finalement, parce que le réel finit parfois par se moquer de ceux qui tentent de l’effacer, il sera intéressant de voir la réaction du nouveau ministre François-Philippe Champagne devant ce programme lancé tout récemment par son prédécesseur. Est-ce que le ministre québécois qui s’est précipité à genou pour déplorer un acte de brutalité policière au sud de nos frontières se lèvera pour réhabiliter sa patrie comme peuple fondateur dont la langue est en danger au Québec et au Canada, pour dénoncer son absence dans cette initiative de son ministère et pour promouvoir la présence de Québécois francophones dans les CA au Canada ? Ou préférera-t-il se faire bon Canadien français de service ? 

Pour communiquer avec les responsables du programme : Cette adresse courriel est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

 


1 https://www.ic.gc.ca/eic/site/icgc.nsf/fra/07706.html

2 https://www.ic.gc.ca/eic/site/icgc.nsf/vwapj/Prospectus_Defi_50-30-Novembre_2020-V5.pdf/$file/Prospectus_Defi_50-30-Novembre_2020-V5.pdf

3 https://www.teamlewis.com/fr/magazine/comment-la-diversite-et-linclusion-vont-elles-faconner-lavenir-du-travail

 

* L’auteur dirige sa propre firme-conseil en gestion stratégique et commerciale. Il a occupé des rôles de direction dans des entreprises manufacturières et fait partie de conseils d’administration et de comités d’association de manufacturiers canadiens.

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