Déliquescence : regards sur l’état des cégeps au Québec

Parler d’éducation au Québec, revient à parler d’histoire et de culture. Parler des cégeps revient à parler d’un projet ancré dans une histoire et un temps qui nous paraît déjà si loin ; leurs naissances, pour les premiers, datant de 1967. Presque comme parler de révolution sexuelle alors que nous avons connu l’ère du sida. Dans mon cours d’épistémologie à l’Université de Montréal dans les années 2000, André-J Bélanger illustrait le concept de « path dependence1» par l’idée des cégeps. Quelque chose qui serait plus coûteux à détruire qu’à être entretenu.

Voilà. On entretient une idée magnifique. Mais on n’a ni le courage de mettre la hache ni d’y mettre les efforts pour réaliser cette idée magnifique. On vivote. On organise. On gère. Certains cégeps sont dans un état comparable aux CHSLD. Sorte de compromis avec le temps, ils sont semblables à la CAQ : entre la souveraineté franche et le fédéralisme mou. Si les cégeps sont nés de la social-démocratie et d’un attachement à une identité particulière, ils reflètent maintenant l’aplatissement généré par le néolibéralisme et l’esprit entrepreneurial. Et ici, je ne parle pas des artisans, les professeurs, qui tiennent à bout de bras cette idée magnifique.

Par un bout de la lorgnette

Jetons d’abord un rapide coup d’œil sur l’état des troupes en région en sachant que le financement de base des cégeps s’effectuant en fonction du nombre de périodes/étudiants/semaines (PES), plus un cégep est imposant par son nombre et plus il est financé2.

Que constatons-nous ? Évidemment, de façon non isolée du phénomène de l’exode rural, la baisse d’effectif étudiant dans nos régions. En Abitibi-Témiscamingue :

En ce qui concerne l’effectif étudiant, les dernières années ont été marquées par des baisses répétées du nombre d’inscriptions dans les programmes de la formation régulière, principalement attribuables à la décroissance démographique enregistrée en Abitibi-Témiscamingue. On constate une réduction d’environ 400 étudiantes et étudiants dans les dernières années au cégep3.

Au cégep de Gaspésie et des îles :

Les prévisions démographiques nous annoncent une baisse marquée de la population de notre région, principalement chez les jeunes. Cette baisse, estimée à 18,3 % entre 2001 et 2026, touche directement notre bassin naturel de recrutement. La population étudiante devrait atteindre son minimum entre 2020 et 2022, pour remonter ensuite jusqu’en 2026, sans toutefois dépasser 85 % de la prévision 20124.

Un tout dernier pour nous faire voir une certaine tendance. Au cégep de Baie-Comeau :

Aussi, nous sommes heureux d’affirmer que, pour l’année 2018-2019, la majorité des cibles du plan stratégique ont été atteintes. Évidemment, les prévisions démographiques nous ont posé, une fois de plus, un sérieux défi. Heureusement, nous avons de nouveau déjoué ces prévisions par nos efforts et notre succès de recrutement au Québec et à l’international5.

Conséquemment, les cégeps de région déploient des efforts incommensurables pour maintenir les programmes offerts, garder les jeunes en région (la rétention) et attirer de nouveaux jeunes (ce qu’on appelle l’attractivité). Et les directions de collège redoublent d’inventivité pour pallier cette inexorable baisse d’effectif.

C’est ainsi qu’une panoplie de concepts a pris le devant de la scène : téléenseignement (bien avant la pandémie), partenariat, engouement pour les étudiants étrangers, financement de la recherche au collégial6, concurrence.

Téléenseignement, partenariat et inventivité marchande

Laissons la parole à un représentant syndical du cégep de l’Abitibi qui alertait le regroupement cégep FNEEQ7en 2017.

L’intégration du télé-enseignement dans notre cégep se poursuit en contournant habilement un principe fondamental de l’entente techno-pédagogique et des recommandations de nos experts institutionnels en nouvelles technologies : la volonté des enseignantes et des enseignants. Pour obtenir une participation volontaire des départements concernés (i.e. comprenant des groupes-cours comptant trop peu d’étudiants), l’organisation pédagogique pose un faux dilemme : augmenter l’offre de cours en télé-enseignement ou diminuer l’offre de cours, voire fermer le programme sur l’un ou l’autre des campus. À la dernière session, l’organisation pédagogique a sommé le département de mathématiques d’offrir le cours de calcul intégral en télé-enseignement sous la menace d’engager un professeur qui serait prêt à tenter l’expérience en cas de refus du département. Elle a aussi rencontré les professeurs de Sciences humaines pour leur proposer de faire du télé-enseignement ou de retirer un certain nombre de cours dans les grilles-programmes sur les campus, faisant porter aux professeurs l’odieux des conséquences subies par les étudiantes et les étudiants8.

Ainsi, bien avant la pandémie, le téléenseignement semblait être une voie de sortie pour certains cégeps de région en mal d’effectifs. Pour nous donner un exemple, il suffit d’avoir 12 personnes en « présentiel » et d’offrir ce même cours à des étudiants en dehors de cette région qui participeront au cours, via leur ordinateur en « mode synchrone ». Voilà, nous avons 25 étudiants. Si la voie semble intéressante, elle peut mener à certains dérapages9.

La Formation continue du Cégep Beauce-Appalaches est l’une des plus branchées au Québec. La plupart de nos programmes étant offerts en ligne, en mode synchrone, la salle de cours se transporte à votre domicile, où que vous soyez dans la province10!

Si on comprend bien cette « publicité » du cégep de Beauce-Appalaches, le bassin étudiants visé n’est plus la seule région, mais bien le Québec entier, venant recruter dans toutes les régions, même celles en déperdition, le nombre d’étudiants requis pour avoir le financement rattaché.

Si cela engage une concurrence entre les cégeps, que dire du scandale du cégep de Gaspé ? Nous apprenions l’hiver dernier :

Aux prises avec une baisse de fréquentation, le cégep de la Gaspésie et des Îles a fait preuve d’un esprit d’initiative qu’une PME dynamique pourrait lui envier. Le cégep, qui peut offrir des programmes tant en français qu’en anglais en raison de la présence de communautés anglophones dans la région qu’il dessert, a ouvert un campus à Montréal où il donne une courte formation d’un an en anglais, conduisant à l’obtention d’une attestation d’études collégiales (AEC), à des étudiants étrangers en provenance de l’Inde, de la Chine et de la Corée du Sud. Cette percée d’affaires pose de sérieuses questions sur l’avenir du réseau collégial, d’une part, et sur la volonté du gouvernement caquiste de préserver le visage français de Montréal, d’autre part11.

On apprenait dans cet éditorial signé Robert Dutrisac que le nombre d’inscrits dans cette extension anglophone atteignait les 2200 étudiants, soit presque le double du campus de Gaspésie-Les îles. On y apprenait aussi que les étudiants étrangers payaient des frais de scolarité à la hauteur de 15 000 $ pour une AEC (Attestation d’études collégiales) qui ne leur permettrait pas de gagner un passage rapide vers la citoyenneté. Bref, les seuls gagnants semblaient s’incarner dans la direction du collège qui a su faire des profits… Le mandat des cégeps, comme on le sait…

Outre ces solutions alambiquées palliant honteusement le sous-financement ou mal financement12de nos institutions collégiales, nous pourrions nous attendre de notre gouvernement qu’il soutienne les programmes spécialisés dans les collèges de région. Pensons à l’aquaculture et l’école des pêches (cégep de Gaspésie et des îles), pensons au DEC en journalisme à Jonquière, à l’option théâtre à Sainte-Hyacinthe. L’exemple du centre québécois de formation en aéronautique (CQFA) de Chicoutimi laisse un goût amer.

Le programme exclusif de pilotage du Cégep de Chicoutimi est une fois de plus menacé alors que la nouvelle ministre de l’Enseignement supérieur du gouvernement caquiste, Danielle McCann, a autorisé le collège privé Mérici de Québec à dispenser la formation en pilotage d’aéronefs13.

Si ce programme national a connu une brèche d’exclusivité l’an passé avec l’arrivée du collège privé « Air Richelieu » à Saint-Hubert, voilà que le gouvernement récidive avec un deuxième collège privé en pilotage, cette fois-ci dans la région de Québec. Collège privé rime avec frais de scolarité. Au bas mot, 100 000 $ pour un étudiant qui s’inscrira en pilotage dans l’un ou l’autre de ces collèges privés sans avoir à s’expatrier dans la région de Chicoutimi14.

Par l’autre bout de la lorgnette

Si en région on semble souffrir d’un manque d’étudiants, d’un sous-financement/mal financement et d’un abandon de la part des gouvernements des années 2000, dans les grands centres, qu’en est-il ? Souffrirait-on de la maladie de la croissance infinie ?

Augmentation de devis, agrandissement tous azimuts, « syndrome de la pépine » et campus visionnaire : tout y est pour recevoir les étudiants de demain. Dans la seule région de Sainte-Thérèse, en banlieue de Montréal, les prévisions démographiques annoncent 1000 nouveaux étudiants collégiens au cours des 10 prochaines années. À regarder le campus existant, on se demande bien où seront accueillis ces nouveaux étudiants. À moins d’en faire des centres d’études collégiales (CEC), la nouvelle lubie des gestionnaires qui doivent faire face à l’augmentation des effectifs étudiants.

Le misérable exemple du CEC de Saint-Constant

Qu’ont en commun les cégeps Édouard-Montpetit (Longueuil), Saint-Jean-sur-Richelieu, André-Laurendeau (Montréal) et Valleyfield ? Ils sont à plus ou moins 20 kilomètres de la petite ville carrefour de Saint-Constant. Les étudiants de cette région avaient, en effet, quatre choix possibles pour passer du cycle secondaire au cycle collégial. Qu’à cela ne tienne, la petite ville de Saint-Constant a fait aller ses antennes au plus offrant de ces collèges (ou au plus motivé ?) pour avoir un centre d’études collégial (CEC) sur ses terres ; maintenant affilié au cégep de Valleyfield.

Ce qu’il faut savoir, c’est qu’un CEC n’est pas un collège ; il demeure une extension, un pavillon excentré avec moins de ressources offertes aux étudiants. S’il est bienvenu pour rejoindre des étudiants dans une grande région, par exemple le centre d’études collégiales de La Tuque, affilié au cégep de Shawinigan, ou le CEC de Mont-Laurier comme extension du cégep de Saint-Jérôme, dans le cas du CEC de Saint-Constant, il ne répond pas à un allongement naturel, mais bien à une compétition féroce entre quatre cégeps15. Qui dit compétition, dit ressources à aller chercher. En effet, le cégep centre se voit octroyé de nouvelles ressources quand un nouveau campus s’élève. À la limite, avec une vision réseau, nous aurions pu comprendre qu’un programme original soit déployé au cœur de ces quatre cégeps ; une ferme-école, une couleur locale, un programme de développement durable en logistique de transport, que sais-je. Mais non. On y présentera avec moins de moyens, les programmes de sciences humaines, techniques d’éducation spécialisée et Tremplin DEC, bref, rien qui ne justifie cette nouvelle bâtisse16.

Des programmes concurrents dans une même région

En septembre 2020, un nouveau programme a vu le jour au collège Lionel-Groulx. Il s’agit de « Technique d’éducation à l’enfance ». Si ce programme se donnait depuis plus de 15 ans sous la forme d’une Attestation d’études collégiales (AEC) à la formation continue, ce programme se donnait déjà sous forme de DEC au collège Montmorency et au cégep de Saint-Jérôme, faisant partie de la même région. Bien sûr, les conditions de travail pour les professeurs dans un programme de DEC sont beaucoup plus intéressantes que celles de chargés de cours à la formation continue. Ceux-ci n’ont à peu près pas de protection et sont vus comme pourvoyeurs de cours, sans bureau, sans rémunération pour l’encadrement des étudiants, avec maintenant, depuis le changement de la loi sur les normes du travail en vigueur depuis le 1er janvier 2019, deux journées de maladie (ils n’en avaient pas avant !). Si, d’un point de vue syndical, on pouvait saluer la venue de ce programme, la réalité réseau est tout autre.

En effet, nous savions que dans les deux autres cégeps environnants, ce programme battait de l’aile. Fermeture de groupes et professeurs mis en disponibilité (MEDs) et donc possibilité pour ces professeurs de se relocaliser à Lionel-Groulx, reléguant, ceux qui auraient voulu améliorer leur sort, au bas de la liste. Pourquoi offrir, dans un rayon de 50 kilomètres, un programme à l’identique sachant qu’il n’est déjà pas prisé dans les deux autres collèges ?

« Parce ce que nous sommes la région où on fait le plus de bébés » et « que le milieu nous le demande » diront les représentants de la direction du collège.

Je nous le demande. Pourquoi ne pensons-nous pas en réseau, nous qui sommes un réseau17? Pourquoi n’avons-nous pas un plan d’ensemble qui prendrait en considération les réalités du Québec contemporain ? Pourquoi nous comportons-nous comme des PME alors que notre mission est de transmettre savoir, savoir-faire et savoir-être ?

Des attaques répétées dans les révisions de programme

Si côté planification, les directions de collèges se comportent, en absence de vision nationale, comme des promoteurs immobiliers saccageant des milieux humides, qu’en est-il des révisions de programmes exigées par le ministère ?

Une tendance lourde à l’érosion de ce qui fait la différence du collégial semble se dégager. Ainsi, des attaques contre le DEC qualifiant de soins infirmiers (en pleine pénurie de main d’œuvre et en pleine pandémie de la COVID-19 !) au profit du bac se font entendre. Même chose et même contexte pour le DEC qualifiant en inhalothérapie. Et de l’autre côté, la révision des programmes de l’administration menace de dissolution le DEC en bureautique (qui forme, entre autres, les techniciens et techniciennes de l’administration dans les bureaux de directions, troisième position des professions les plus prometteuses en 2018)18, dissolution qui se ferait au profit de compétences dévoyées au secondaire.

Et le reste…

Je pourrais vous parler du plagiat lié à l’enseignement à distance déployé dans l’urgence en mars dernier. Je pourrais vous parler du temps où je mettais les notes sur ma porte de bureau à la fin de la session. Je pourrais vous parler de mes heures de disponibilité que je faisais, justement au bureau, pas sur colnet, mio, zoom et team. Je pourrais encore vous parler des étudiants qui ont un diagnostic de trouble de l’attention, de dyslexie, de dysorthographie, de syndrome d’Asperger et qui ont besoin de notes écrites, de temps supplémentaire, de tuteurs, de centre d’aide. Je pourrais vous parler de ces dégagements qui nous rappellent que nous ne sommes pas très loin du secondaire. Tant de choses à dire sur cette idée magnifique que l’on malmène à coup de compromis. Je pourrais vous parler de la dernière décision de François Legault d’agrandir le collège Dawson dans le cadre du projet de loi 61.

Y-a-t-il un ministre de l’Éducation supérieure dans la salle ? Quelqu’un qui y serait par choix premier et ne prendrait pas ce job comme un prix de consolation de la santé ? Quelqu’un qui a à cœur le rêve du rapport Parent et en ferait véritablement un socle de la génération covid ? Qu’est-ce qui mérite de passer à travers nos corps (d’enseignants) ? Hachons ou relevons-nous.

 

 


2 Notons, tout de même, le changement de la formule du FABES pour intégrer les facteurs Régions et Recherches dans la nouvelle formule du FABRES, 2019.

3 https://www.cegepat.qc.ca/wp-content/uploads/2020/09/Plan_strat_d%C3%A9v_2020-2025.pdf plan stratégique 2020-25, Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue, page consultée le 22 septembre 2020.

4 http://www.cegepgim.ca/images/lecegep/documentsofficiels/Rapport%20annuel%202017-2018_COULEUR_version%20finale_.pdf, dernier bilan annuel disponible 2017-2018, page consultée le 22 septembre 2020.

5 https://www.cegepbc.ca/sites/default/files/Rapport%20annuel%2018-19.pdf, Dernier bilan disponible 2018-2019, Cégep de Baie-Comeau, page consultée le 22 septembre 2020.

6 Nous n’en ferons pas nommément mention dans ce texte. Pour mieux comprendre ce phénomène, voir le spécial Enseignements généraux de l’enseignement supérieur, (ÉGES), FNEEQ-CSN, printemps 2018.

7 La FNEEQ-CSN représente les enseignants de 45 collèges du Québec, soit la voix de 85 % des professeurs au collégial.

8 Miguel Charlebois, « Le téléenseignement, la voie de l’avenir pour le Cégep AT ? » journal syndical SEECAT, 7 novembre 2016.

9 La FNEEQ-CSN a établi des balises pour rendre « acceptable » le téléenseignement et pour les étudiants, et pour les professeurs et dans une perspective réseau : https://fneeq.qc.ca/wp-content/uploads/190424EnseignementADistance-FINAL_CES_CF3_mai-2019.pdf

10 https://cegepba.qc.ca/formation-continue, page consultée le 22 septembre 2020.

11 https://www.ledevoir.com/opinion/editoriaux/572246/etudiants-etrangers-international-cegep-corp, cet éditorial de Robert Dutrisac relate un problème bien présent, posé dans le numéro précédent de L’Action nationale.

12 Éric Martin et Maxime Ouellet, Université Inc, Lux, Montréal, 2011.

15 La FNEEQ-CSN a établi des balises pour que les CEC soient conformes à une vision réseau : Voir recommandations adoptées lors des regroupements cégeps des 6 et 7 février 2020.

17 https://www.ledevoir.com/opinion/idees/508377/le-demantelement-des-cegeps, https://plus.lapresse.ca/screens/ecd6b771-b077-4180-8e17-b2052e1857c7__7C___0.html

* Professeure de science politique collège Lionel-Groulx.

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