Liberté. 60 ans de luttes et d’idées

Liberté
60 ans de luttes et d’idées. La déroute des héros
Montréal, no 326 (hiver 2020)

Pour qu’adviennent un raisonnement aiguisé et une pensée bien structurée, nous dit Alain Finkielkraut, il faut arriver à penser contre soi-même. C’est, on imagine, avec cette intention que les collaborateurs de la revue Liberté ont abordé leur dernier opus qu’ils ont nommé « 60 ans de luttes et d’idées. La déroute des héros ». Il s’agit de revisiter l’héritage de la revue et, plus généralement, l’histoire du Québec dans une perspective critique. Or, que ce soit contre soi-même, pour soi-même ou encore avec soi-même, il appert que la réflexion-tout-court n’est pas dans l’habitude desdits collaborateurs. Se penchant sur l’histoire du Québec, ils ne la méditent pas. Ils crachent leur mépris postmoderne suintant d’ingratitude sur cette histoire qu’ils ne connaissent que partiellement.

Bien qu’il y aurait tant de choses à dire sur les articles que l’on doit subir avant d’arriver au dossier sur les héros du Québec, enjambons-les afin de s’attarder au cœur du document. Grimpons ensemble cet Himalaya de bêtises en commençant par le premier article sur les héros canadiens-français, rédigé par Laurence Olivier et Xavier Phillipe-Beauchamp. Leur démarche serait – nous soulignons : « serait » – inspirée du texte d’Hubert Aquin, « L’art de la défaite : considération stylistique ». Texte sévère et pourtant touchant comme seul un auteur ayant savamment disséqué un mal ontologique – celui de l’atavisme – peut en écrire. Olivier et Phillipe-Beauchamp transforment cet or en plomb.

Croyant revisiter la carrière de quelques-uns de nos héros à l’aune du texte d’Aquin, ils ne font qu’étaler leur vulgarité et leur pensée anachronique. Pour les auteurs, Dollar des Ormeaux ne serait qu’un « loser » transformé en martyr par l’intelligentsia canadienne-française. Cavelier de Lasalle ? Un minable voyageur qui se serait perdu en essayant de retrouver l’embouchure du Mississippi. Papineau est aussi brûlé en effigie comme étant un méchant conservateur qui aurait empêché une révolution proprement canadienne-française. Ô surprise, les auteurs ne possèdent aucune formation en histoire, mais bien en art et en cultural studies. Qu’importe ! Arrêtons-nous ici, nous qui écrivons dans L’Action nationale, cette revue « centenaire peut-être, mais qui n’a comme lustre que d’avoir déjà été dirigée par Lionel Groulx. » Dire qu’il a fallu quatre mains pour écrire de telles grossièretés !

Deuxième étape de notre ascension himalayenne : « Maîtres chez l’Autre » d’Émilie Nicolas. Fidèle à elle-même, et tout droit sortie d’une « Fac » de sciences humaines américaine de bas étage, Madame Nicolas nous ressort sa thèse du Québec francophone comme société colonialiste. À cette altitude, l’air commence à se faire rare et on doit s’arrêter à plusieurs reprises pour reprendre notre souffle. Comme lorsqu’elle se demande pourquoi le récit national a été construit autour de la figure du Canadien français et de l’Anglais et non autour de la diversité ethnique. Faut-il vraiment expliquer à une doctorante en anthropologie que la « diversité » qu’elle vante est un pur produit idéologique de la fin du XXe siècle ? Nous n’oserions pas, colonialiste intellectuel que nous sommes. Le texte de Nicolas s’inscrit dans une volonté de concurrence victimaire qui dénie le droit aux Franco-Québécois de communier à un passé de souffrances et d’amertume. Dans la plus pure tradition antiraciste, elle les essentialise en les ramenant à la couleur de leur peau. De cette manière, elle s’outre que Michèle Lalonde ait usé d’une comparaison entre Saint-Henri et Saint-Domingue dans son célèbre poème Speak White. Comment osez-vous vous comparer aux Haïtiens, vous qui êtes blanc, se demande-t-elle ? Elle conclut son article en appelant de ses vœux un dialogue dans « le respect et l’écoute sincère ». S’il n’était pas à rougir de honte, cet article serait à pleurer de rire.

On aperçoit maintenant le sommet de la montagne : il s’agit de Philippe Néméh-Nombré qui nous étourdit avec son texte « Ce qui brûle ». On voit que le manque d’air désoriente aussi l’auteur. Il écrit : « l’absence ou l’impraticabilité d’une économie de plantation (par exemple, au Québec, sous les régimes français puis britannique) n’évacue en rien les intentions et structures esclavagistes, donc la négation de l’humanité des Africain.es, qui devient système. » On lui demande de prouver l’existence d’une telle tradition intellectuelle au Québec. Il nous énumère ses sources : Cedric Robinson, Frank B. Wilderson, Fred Moten, Glen Sean Coulthard, Christina Sharpe, Sylvia Wynter, Patrick Wolfe et le célèbre Franz Fanon. Bref, pour nous démontrer que l’arrivée des Noirs au Québec « comme ailleurs dans les Amériques […] est intimement liée aux projets coloniaux français, britannique, canadien et québécois », il s’appuie sur les écrits de trois Américains, deux Canadiens anglais, une Cubaine, un Australien et un Martiniquais. Après tout, que sont les nations sinon des constructions artificielles et interchangeables.

Faible et à bout de souffle, nous amorçons notre descente. On retrouve un peu d’air avec une brève histoire de l’écologie au Québec par Jonathan Durand Folco. Bien qu’il s’apitoie sur la surreprésentation des hommes dans le mouvement écologiste, son texte brossant un tableau de l’écologie scientifique (Frère Marie Victorin) et de la « poésie du territoire » (Pierre Perreault, Frédérick Back) au Québec n’est pas totalement dénué d’intérêt. Idem pour la « Petite histoire du syndicalisme québécois » de Thomas Collombat et Mona-Josée Gagnon. Trop peu trop tard, l’ascension a causé un tort irréparable à notre santé.

De retour au camp de base, on remarque que l’espace de réflexion québécois, déjà exigu, se rétrécit inexorablement. Après avoir dévoyé Le Devoir et son héritage, les antiracistes essentialistes s’attaquent à Liberté. Se croyant si subversifs avec leurs théories du genre, leur idéologie raciale, leur grille d’analyse américano-foucaldienne, les collaborateurs de la revue sont d’un profond ennui. En fait, on ne peut s’empêcher de comparer leurs textes moralisateurs, anachroniques et idéologiques à l’excès aux belles années des curés culpabilisateurs. Dès lors, le Liberté d’Aurélie Lanctôt, c’est un peu l’Église après Vatican II : Sans le latin, sans le latin/La messe nous emmerde.

Alexis Tétreault
Candidat à la maitrise en sociologie à UQAM

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