L’hypocrite magnifique

Le lecteur qui s’adonne à l’exploration de l’œuvre de Sylvain Tesson le fait selon les techniques de l’archéologue. Dans les vastes pages luxuriantes de descriptions, il en exhumera quelques aphorismes, métaphores et réflexions de génie sur son temps et sa civilisation. Disons-le sans ambages : Tesson est un hypocrite. Un hypocrite magnifique qui prend prétexte de la distance que ses pieds mettent entre son appartement parisien et lui pour méditer et, surtout, médire de ce que devient la civilisation occidentale. Les steppes de Mongolie, les montagnes du Tibet, les isbas de Russie ne nous abusent pas. Leurs descriptions physiques ne sont que des subterfuges – splendide, par ailleurs – pour en tirer une substance métaphysique et ensuite mettre en relief la manière dont cette richesse immatérielle n’irrigue plus notre psyché. Se faisant, le géographe de formation agrémente ses descriptions topographiques d’une philosophie capable de misanthropie aiguë et dont le lecteur mal à l'aise dans son époque se régale.

Seulement, ces moments de clairvoyance civilisationnelle sont, la plupart du temps, fugaces dans les récits de Tesson. On peut défricher de nombreuses pages sans en trouver un seul. C’est que l’auteur cache bien son jeu. Pour cette raison, on le prend aisément pour un de ces excentriques savoureux qui délectent les Ruquier et Barthès de ce monde. Mais lorsque L’Express nous apprend que Tesson fréquente Jean Raspail et Alain de Benoist, la France littéraire est en émoi. Le lecteur qui a saisi l’essence de l’œuvre du grand voyageur, pas le moins du monde. Surtout s’il a mis la main sur Un été avec Homère dans lequel Tesson peine à camoufler son peu de tendresse pour ce que notre époque nomme « le progrès ». Dans ce livre, il n’est pas dépaysé par un panorama à des milliers de kilomètres de Paris, mais par le truchement d’une œuvre millénaire : l’Illiade et l’Odyssée. La fuite dans le « géographisme » lui est interdite de sorte que l’on retrouve dans toute sa transparence le contempteur de la société postmoderne et l’admirateur des grands œuvres qu’est Sylvain Tesson. En d’autres termes : le roi est nu.

Le bouquin se présente comme une succession de réflexions à l’aune des personnages et des scènes homériques. Dès les premières pages, Tesson installe la pierre angulaire de son raisonnement qui atomise nos prétentions à s’incarner comme l’aboutissement d’un progrès sociopolitique quelconque : l’Iliade et l’Odyssée renferment la preuve que l’homme un être invariable et impossiblement perfectible. Il écrit : « Le poème homérique est immarcescible, car l’homme, s’il a changé d’habit, est toujours le même personnage, mêmement misérable ou grandiose, mêmement médiocre ou sublime, casqué sur la plaine de Troie ou en train d’attendre l’autobus sur les lignes du siècle XXI. »

Il convient donc de lire Homère comme un anthropologue intemporel qui lit en nous au point de nous rendre prévisibles. Sans ironie aucune, Tesson affirme que « Homère permet d’économiser l’abonnement à la presse ». L’Iliade et l’Odyssée sont brûlantes d’actualité, et quand on sait que la Grèce entend s’armer d’avions de chasse afin d'empêcher la progression méditerranéenne de la Turquie, on ne peut qu’acquiescer. Lire Homère, c’est acquérir la conviction que la guerre est une horreur, mais une horreur inéluctable. Elle est, écrit Tesson, « une étrange despote. Elle nous gouverne malgré nous. Nous l’appelons alors que nous la haïssons. Personne ne la souhaite mais nous créons les conditions de son retour. » Tous l’exècrent, d’Achille à Hector en passant par Homère lui-même. Mais il ne suffit pas de condamner ou de détourner une pulsion humaine pour qu’elle disparaisse. Le duel entre Pâris et Ménélas n’empêchera pas les Achéens et les Troyens de se lancer dans un massacre de masse de la même manière que les chartes de droits et le marché mondial n’étoufferont pas les affrontements qui commencent déjà à poindre à l’horizon.

Nous quittons lentement mais surement une période de paix qui naquit de la plus atroce des guerres mondiales, la Seconde. Qu’est-ce à dire ? « La paix n’est pas le biotope naturel de l’humanité, croit l’auteur. » Elle est le résultat de l’endormissement momentané des passions humaines qui se tapissent sans jamais s’évanouir. Autrement dit, la paix n’est qu’un intermède fragile et périssable chassé à terme par notre propension au combat. L’hubris finit toujours par avoir raison de la tempérance. L’auteur remarque par ailleurs que, pour la première fois, cette hubris est canalisée contre notre propre alma mater, la Terre. Par chance, Tesson réfléchit à l’écologie dans les paramètres de la sagesse homérique et nous épargne la dose de moraline des bobos urbanisés qui croient que labourer un jardin communautaire excuse la consommation de kérosène qu’engendre leur dépendance à Amazon.

Lorsqu’il apprend la mort de son ami Patrocle, on se rappelle qu’Achille entre dans une rage meurtrière qui a raison de nombreux guerriers et qui personnifie à elle seule le concept d’hubris. Le massacre finit par horrifier les dieux au point où le fleuve du Scamandre quitte son lit pour se jeter sur Achille et ainsi étouffer sa folie. Il faut y voir une allégorie de notre époque croit Tesson. L’agir humain épris de démesure défigure l’humanité et celle-ci ne restera pas sans rien faire : « Les hommes sont devenus Achille. Le Scamandre a déjà débordé. » C’est pourquoi Tesson se fait l’apôtre de la limite. Mais notre hypocrite magnifique ne se contente pas d’un simple plaidoyer et use du bouclier forgé par Héphaïstos à l’attention d’Achille comme métaphore de nos propres limites et des frontières protectrices. « Tout dépassement mènera au pire. »

L’œuvre d’Homère sert aussi de truchement pour l’exaltation de certaines vertus. On s’émerveillera devant l’honneur, l’héroïsme, l’énergie des divers protagonistes. Or, l’une de ces vertus fait l’objet de plusieurs chapitres et transcende le livre de Tesson : la fidélité. Ulysse en est la preuve, ce héros qui met 20 ans à retourner auprès de sa Pénélope. Indépendantiste québécois, ces lignes sont pour toi : « on ne peut espérer un retour sans idée fixe. Seule l’opiniâtreté triomphe des tempêtes. Seule la constance mène au but. Cet enseignement frappe la bannière homérique : la longueur de vue, la fidélité constituent les plus hautes vertus. Elles finissent par remporter le combat contre l’imprévu. Ne pas déroger, seul honneur de la vie. » Ulysse est resté fidèle à sa patrie. Il retrouve ainsi Ithaque et débarrasse son trône des prétendants « sûrs de leur droit, vulgaire, obscènes » qui l’ont convoité en son absence. La guerre, la mort, la fourberie des dieux n’ont pas eu raison d’Ulysse et de son amour indéfectible pour sa femme et sa patrie. Chez Homère, demande Tesson, qui peut se déclarer « divin »? Achille le guerrier ? Pâris le séducteur ? Ménélas le roi des rois ? Non. L’éleveur de cochons qui recueille Ulysse et qui lui restaure sa souveraineté comme si jamais il n’avait quitté l’île. Le bouquin s’achève sur ses lignes : « Est divin cet homme retrouvé tel qu’il était, vingt ans après avoir été quitté. Le porcher n’est pas devenu ce qu’il est […] Il a continué à être ce qu’il était déjà devenu : divin. Qui peut se targuer d’une telle épithète? »

À l’image de l’Iliade et de l’Odyssée, les réflexions que renferme Un été avec Homère sont diverses et inépuisables. Notre recension ne rend évidemment pas justice à la richesse d’un texte qui s’alimente à même une des œuvres fondatrices de l’Occident. C’est pourquoi il ne nous reste plus qu’à inviter le lecteur à relire l’œuvre d’Homère et à se procurer le livre de Tesson. De telles lectures l’inciteront à faire, selon les mots de Miron, de plus loin que lui, un voyage abracadabrant pour se revoir tel qu’en lui-même : un homme intemporel écorché par les frasques de son époque.   

Alexis Tétreault
Doctorant en sociologie

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