| Histoire d'une confusion |
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| Charles Courtois | |
| 03-06-2006 | |
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Certes, votre prudence est rare au dernier point ! Molière, Les Femmes savantes Quelle histoire enseigner pour quelle école québécoise ? Les événements, les dates, les personnages et la politique ne sont bien sûr pas à effacer des manuels. Ironiquement, à vouloir cacher tous les conflits sous prétexte de rassembler, le nouveau programme revu et corrigé dans un sens fédéraliste empêchera même de comprendre les vers que Adolphe-Basile Routhier rédigea (à l’origine) à la gloire de nos ancêtres, les anciens Canadiens : « Ton histoire est une épopée... » Sa prétention a-nationale ou post-nationaliste n’est ni justifiable ni crédible. Quand au fond cette dissolution ne s’applique au Québec que pour mieux farcir les manuels de patriotisme canadian – je ne dis pas de fédéralisme québécois mais bien de patriotisme canadian. Le jupon dépasse ! Bien entendu, pour rassembler les Québécois de toutes origines il faut au contraire leur donner, à tous sans discrimination ethnique, les clés d’accès à la langue, l’identité, la mémoire et à la culture québécoises ! Et qui, au juste, a dit que les Québécois voulaient que leur école enseigne un soi-disant « post-nationalisme » ? Ainsi, le présent tollé autour de l’enseignement de l’histoire à l’école impose de s’interroger sur ce que doit enseigner l’école d’abord et sur l’histoire de l’enseignement scolaire ensuite. A quoi doit servir l’école ? Elle doit former des citoyens québécois, des esprits sains dans des corps sains, qui maîtrisent les références de base de notre culture nationale et un savoir de base qui leur permettra de gagner leur vie et de s’épanouir. N’oublions pas, tout de même, que le Québec a exigé un minimum d’autonomie en 1867 dont une souveraineté sur l’éducation précisément pour garantir sa survivance identitaire et la transmission de sa culture nationale, exigences qui n’ont jamais perdu de leur brûlante actualité. Pour former des citoyens québécois, il importe particulièrement de transmettre la mémoire nationale et la culture québécoise, peu importe l’origine ethnique de l’élève. C’est comme ça que se définit l’inclusion démocratique, celle de la citoyenneté républicaine. Les exceptions confirment la règle. L’identité nationale finlandaise existe sans que l’immigration, la minorité suédoise ou la minorité laponne n’en limitent la pertinence pour définir la Finlande, pas plus que l’appartenance du pays à l’Union nordique et à l’Union européenne. Le fait que tous les Québécois ne soient pas de la même origine est une banalité, les nations faisant exception par leur uniformité absolue comme l’Islande sont rarissimes. La culture nationale du Québec est clairement définie par l’histoire et la langue. Elle ne se limite pas à une pureté ethnique illusoire d’un groupe quelconque. Va-t-on dire qu’Émile Zola ou Alain Finkielkraut ne sont pas des auteurs français parce qu’ils ne sont pas des Franco-Français d’ascendance gauloise ? Que dire d’Émile Nelligan ou de Luck Mervil : ne sont-ils pas québécois à part entière ? Cette culture québécoise ne se transmet pas uniquement par la naissance et la famille mais aussi et surtout, comme dans tout État-nation moderne, par l’école publique. C’est particulièrement vrai du Québec : comme ses voisins canadian et états-unien, le Québec doit intégrer son immigration. S’il ne le fait pas à l’école, il ne le fera nulle part. Et s’il ne le fait pas, il mettra en péril la reproduction de la nation. La nation québécoise n’a pas encore exprimé le souhait de se saborder, quoi qu’en aient nos partisans de cette lobotomie de la mémoire nationale. C’est une constante depuis 1763 et 1774 que la nation québécoise veuille durer envers et contre toute tentative de l’assimiler. L’enjeu de l’intégration n’est pas seulement celui de la transmission d’une culture, c’est aussi celui de la vie civique, de la création et de la reproduction d’une communauté nationale qui définit la démocratie. Les citoyens québécois doivent avoir en partage la langue et les valeurs fondamentales de la nation pour la démocratie québécoise. Tout cela passe par l’assimilation d’un patriotisme québécois. Ces valeurs et cette culture québécoises sont exprimées dans les deux chartes fondamentales du Québec, la Charte des droits et libertés et la Charte de la langue française. Elles forment ensemble le plus petit dénominateur commun de la citoyenneté québécoise, les pierres de touche de sa constitution encore inachevée. Elles dessinent les contours de la citoyenneté et du patriotisme québécois dans lesquels elles s’enracinent et s’épanouissent. Précisons d’emblée que ces valeurs et cette langue en tant que pierres angulaires sont au-dessus de la question politique : certains estiment que la nation québécoise se portera mieux dans la fédération, d’autres dans la réalisation d’une confédération proprement dite telle que prévue dès 1867, d’autres encore dans l’indépendance et ils sont nombreux. On ne peut faire comme s’ils n’existaient pas. Mais au-delà des options politiques préférées de chacun pour le Québec, ces principes fondamentaux forment le dénominateur commun qui permet notre « vivre ensemble », la solidarité nationale qui garantit à tous les citoyens une liberté et une égalité en même temps qu’elle garantit perpétuation de la nation, les deux allant de pair. L’immigration au Québec doit être réussie et pour être réussie elle doit être intégrée dans le respect de l’esprit de ces deux Chartes : cela va dans les deux sens, la nation intègre l’immigrant dans le respect des principes de ces deux Chartes et l’immigrant s’intègre en les respectant. L’immigration et la diversité ethnique en soi ne forment pas une fin, ne répondent à aucune exigence transcendante de la morale universelle ou divine. L’immigration est une politique, qui vise à permettre à la nation d’augmenter le nombre de ses citoyens, étant donné la faible natalité québécoise. Si elle n’intègre pas les nouveaux arrivants ou leurs descendants, élèves de l’école publique, comme des citoyens québécois à part entière, qui ont assimilé et endossent les principes retenus dans les deux Chartes, alors elle échoue. La nation québécoise ne peut s’offrir le luxe de faire échouer cette politique, auquel cas il vaudrait mieux la remiser que propager l’échec. Quelle histoire enseigner ? Outre les autres compétences de base que l’école doit enseigner à tous les enfants québécois, l’école doit répondre d’une mission de transmission des valeurs québécoises et de la culture québécoise à tous, peu importe leur origine ethnique : tous doivent être intégrés comme citoyens. Un patriotisme républicain de bon aloi est le ciment du vivre-ensemble démocratique. Tant que l’Assemblée nationale ne déclare pas la culture nationale caduque et à abandonner, pour réaliser par une infamie qu’on n’ose imaginer le rêve de Durham, il en sera ainsi, comme dans tous les États-nations de la Terre. Rappelons-le, le peuple québécois a été reconnu en 1774 et son État, à souveraineté partielle, en 1867 et rien ne permet de dire qu’il souhaite remettre en cause aujourd’hui sa propre existence et descendance. Plus encore, aucune morale ne permet d’euthanasier ce peuple en détruisant sa mémoire, la vie des peuples est un droit naturel reconnu par l’éthique la plus élémentaire et la déclaration universelle des droits de l’ONU. Une première exigence pour transmettre la culture québécoise et permettre à tous les enfants de devenir des citoyens québécois, participants sans entrave à la démocratie nationale, est bien sûr la maîtrise du français. La maîtrise du français doit être garantie à tous à la fin du cursus scolaire, c’est la mission de toutes les écoles du Québec, de toutes les commissions scolaires. Bien sûr le degré de maîtrise n’est pas défini à l’identique selon qu’il s’agisse de l’école française ou de l’école anglaise, mais une scolarité adéquate dans tous les cas doit assurer que le diplômé maîtrise suffisamment le français pour participer et comprendre la vie nationale. L’enseignement du français est culturel et s’alimente de l’enseignement littéraire. L’autre élément fondamental à la transmission de la culture québécoise à tous les enfants du Québec est l’enseignement de l’histoire-géographie. Il faut que l’élève puisse se situer dans le monde et connaître le Québec, son territoire et son histoire. Il doit connaître la mémoire nationale. Cette mémoire est définie par les origines, les conflits, la volonté de durer malgré la Conquête et la reprise graduelle de la maîtrise du pays. Voilà ce qui permet de comprendre le Québec d’aujourd’hui. Voilà ce qui permet aussi d’intégrer tous les citoyens afin qu’ils comprennent les ambitions du Québec d’aujourd’hui : encore une fois précisons que cette question dépasse les options politiques. L’éducation nationale est nécessaire pour former des citoyens : elle n’est pas nécessairement nationaliste mais bien patriotique. La patriotisme ne se sépare pas de la démocratie, il est le socle des vertus civiques. Et disons encore plus, le patriotisme demeure une vertu civique de base nécessaire à la démocratie tout particulièrement au Québec dans la situation pleine de défis que la politique et la géographie lui définissent. Contenu de l’histoire enseignée Passons sur le ridicule de la pédagogie en révolution perpétuelle depuis quarante ans. Notre ministère de l’Éducation nous inflige un délire de pédagogie benoîtement rousseauiste, loufoque, qui est incapable de se baliser par le simple bon sens. Il y a donc beaucoup à faire auprès du ministère et des commissions scolaires. Concentrons-nous sur l’histoire. Quel contenu enseigner ? Une confusion s’installe des plus petits détails jusqu’à l’esprit même de l’histoire scolaire à enseigner. Commençons par les détails et les éléments importants de cet enseignement avant d’aborder la nature de l’histoire appropriée à l’école comparée à l’histoire universitaire. Jacques Cartier a-t-il découvert le Canada ? Ou Jean Cabot ? On entend souvent cette question dans le débat sur l’enseignement, comme une soi-disant preuve de la relativité de toute chose. Pour qu’elle ait un sens, on l’oublie, il faudrait définir le « Canada ». Du temps de la Nouvelle-France, distinct de l’Acadie et de la Louisiane, le « Canada » désignait ce qu’on appelle aujourd’hui la Laurentie ou le Québec. Cartier a découvert le Saint-Laurent et donc le Québec. Cabot quant à lui n’a pas découvert le « Canada » mais Terre-Neuve, et rien que Terre-Neuve, qui ne fait partie du Dominion du Canada que depuis 1949. D’autres explorateurs britanniques ont découvert la Colombie-Britannique au XVIIIe siècle : sans définition du « Canada », la question est absurde. Mais Cartier est bien l’explorateur fondateur pour le Québec puisqu’avec sa découverte officielle du Saint-Laurent, le roi de France prit officiellement possession de la Nouvelle-France, ce qui permit ensuite la fondation effective de la colonie par Champlain. La Conquête est-elle une invasion militaire ou une cession ? Aussi incroyable que cela puisse paraître, car tout le monde connaît la bataille des plaines d’Abraham et la déportation des Acadiens, la mode est de dire qu’il n’y a pas eu conquête mais « cession ». C’est une confusion totale. La France a perdu la Guerre de Sept Ans, dite aussi « French and Indian War » aux USA et guerre de la Conquête ici. Sans cette défaite militaire, on ne pourrait expliquer que le Traité de Paris « cédât » officiellement ce que les batailles ont perdu, en l’occurrence les Indes et la Nouvelle-France. Franchement, est-ce qu’en 1783 l’Angleterre a octroyé l’indépendance aux USA ou reconnu sa défaite ? Les combats de la France partiellement plus victorieux sur le Continent ne lui permirent pas de récupérer son empire d’outre-mer perdu, les batailles européennes n’affectant guère l’Angleterre qui s’en était entièrement saisi, hormis quelques petites exceptions. L’auto-persuasion compensatoire à Versailles d’avoir sauvé les meubles avec les îles à sucre ne change rien à l’affaire. Elle ne dura d’ailleurs que jusqu’à la première occasion de revanche, cueillie avec la révolte des Treize Colonies. Sans défaite militaire à Québec, la Nouvelle-France ne pouvait être cédée. Le Traité de Paris reconnaît officiellement ce que les armes ont réglé. Cette polémique en est donc une fausse comme celle de Cartier, reposant sur des prémisses erronées en logique. La Conquête est-elle le cadeau providentiel d’un progrès moral qui amène la démocratie au Québec ? Ah ! Bigre !, cette question est la plus absurde de toutes et la plus insidieuse qui soit. Elle est vieille comme les adversaires de Garneau et Groulx qui proposaient de voir la Conquête comme une oeuvre de la Providence qui permit au Québec d’échapper à la République. Aujourd’hui cette conquête lui aurait permis tout aussi providentiellement d’échapper non pas à la République mais à l’absolutisme. On croirait que ces bonnes âmes arrêtées au constat des Montesquieu et Voltaire vers 1720 et 1730 sur la tolérance anglaise. Observant les civilisations anglaise et française au long des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, il faut être d’une rare outrecuidance pour prétendre la civilisation anglaise supérieure en tout point et sans partage sur la française, si influente, éclatante et prestigieuse au cours de ces siècles. Y compris sur le plan de l’évolution des principes démocratiques avec la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. À l’époque où Voltaire et Montesquieu admirent la nouvelle constitution anglaise vers 1730, la France est marquée par le retournement absolutiste et intégriste imposé par le vieux Louis XIV en contraste avec la tolérance d’Henri IV. Or l’absolutisme s’est imposé en France à l’issue de la Fronde. Les années 1640 furent des années de révolution à travers l’Europe : indépendance du Portugal, tentative catalane, révolution anglaise, etc. La révolution anglaise déboucha sur la dictature puritaine de Cromwell et le massacre des Irlandais. Pas de quoi définir là l’achèvement du progrès démocratique. La Révolution de 1688 stabilise l’Angleterre, y restaure un certain libéralisme, il est vrai. Mais ce libéralisme est incomplet. La discrimination est totale envers les catholiques et l’exploitation cruelle de l’Irlande n’a pas d’équivalent parmi les provinces françaises ; aucune province de France ne représente comme l’Irlande un peuple paria du royaume. L’exploitation de l’Irlande ne permet pas de voir en l’Angleterre le summum de l’humanité aux XVIIIe et XIXe siècles, époque où d’autres démocraties occidentales la dépassent en termes de droits des citoyens, sans discrimination, de la Suisse aux Pays-Bas en passant par la République française et la Belgique. Ces deux réalités cruelles de discrimination du Royaume-Uni contre les catholiques et les Irlandais sont de bien mauvais augure pour le peuple québécois qui passe sous tutelle britannique en 1763 juste après le nettoyage ethnique de l’Acadie. Heureusement pour lui, la guerre d’indépendance américaine lui permet d’arracher quelques concessions anglaises et une reconnaissance de ses droits en 1774 que les Acadiens n’ont jamais connue. Avec les révolutions républicaines des États-Unis et de la France, avec leurs déclarations des droits des citoyens, les modèles démocratiques les plus avancés dépassent le libéralisme aristocratique et inégalitaire anglais et ce dès la fin du XVIIIe siècle au moment même où l’Angleterre instaure son règne au Québec. Le Québec d’ailleurs n’obtient son premier parlement qu’en 1791 : c’est donc après ces deux révolutions qui proclament la souveraineté nationale. En 1791, le Québec obtient un parlement qui est moins démocratique que celui de la France cette année-là. La souveraineté au Québec demeure royale à cause de la Conquête. C’est tellement vrai que le Parti patriote lutte ensuite pendant un demi-siècle pour obtenir un premier élément de pouvoir démocratique, le gouvernement responsable. Cela ne lui est accordé qu’après une lutte féroce, réprimée dans le sang et accordé seulement dans un cadre politique imposé par Lord Durham pour assimiler les Québécois ou au moins ne pas accorder le gouvernement responsable au Québec mais au Canada-Uni, une souveraineté nationale mise en minorité n’est guère souveraine. C’est-à-dire que la souveraineté de la nation, socle de la démocratie, est interdite au peuple reconnu en 1774, se fait toujours attendre et ne fut que partiellement ressaisie par le Québec en 1867. Et encore là, l’exigence québécoise d’un régime confédéral et non pas unitaire, posée pour accepter l’union élargie, n’est acceptée que nominalement et n’eut de cesse d’être diminuée, bafouée et remise en question. La démocratie au Québec, obtenue de façon partielle et imparfaite avec le gouvernement responsable, est donc surtout due aux combats du Parti patriote et n’est pas venue au Québec avec la Conquête ipso facto avant que la France ne se libère de l’absolutisme, avant que la France ne se l’approprie en 1789. On ne peut affirmer que la Conquête ait accéléré notre accession à la démocratie puisqu’en 1791 la démocratie de notre mère-patrie était un siècle en avance sur celle de la Grande-Bretagne et de son Empire. Il n’y a pas d’ambivalence à enseigner sur la Conquête : il est naturel et par conséquent juste que les Canadians et les Québécois aient dans leurs États respectifs leurs points de vue respectifs. Le Québec n’a pas à enseigner autre chose que le point de vue québécois sur l’histoire : tous ses citoyens ont le droit d’être québécois. Les droits ne se détachent pas de devoirs. L’éducation patriotique en est un pour l’école québécoise, qui assure le maintien de nos droits à travers les générations. La relativité absolue ne fait pas un enseignement scolaire sensé. Imagine-t-on l’école publique française négliger 1789 et mettre sur le même pied l’interprétation républicaine et l’interprétation royaliste de la Révolution ? Il y a pourtant des familles en France de toutes opinions et de toutes origines, y compris des monarchistes et des aristocrates. Enseigner la confusion n’aurait pas plus de sens ici que là-bas ! Histoire et historiographie Que dire de cet ordre inouï de confusion quant à l’enseignement de l’histoire ? Il appert que nos pédagogues et consultants patentés aient confondu l’historiographie des débats de séminaire ou de 1er cycle universitaire avec l’enseignement scolaire. L’histoire de manuel scolaire ne vise pas à former un chercheur, spécialiste ou historien professionnel. Elle doit transmettre une mémoire nationale, une compréhension de l’histoire nationale et du monde. Elle permet l’acquisition d’un savoir basique qui fait partie de la culture générale et qui permet aux éventuels bacheliers en histoire de passer au stade supérieur de l’historiographie grâce à un savoir élémentaire bien intégré. L’École des Annales a eu bon dos dans ces réformes depuis vingt ans. Pourtant, depuis vingt ans, en France même, la discipline historique a vécu un renouveau de l’histoire politique. Celle-ci n’a pas fait table rase des Annales mais a intégré ses acquis pour se renouveler. Même que des pontes de l’École des Annales se sont adonnés à l’histoire politique, tel Jacques Le Goff et sa monumentale biographie du roi Saint-Louis publiée voilà déjà dix ans. Il n’a renié ni la République, ni l’École des Annales et la nouvelle histoire pour autant ! Il serait peut-être bon que notre ministère de l’Éducation soit vraiment à la page ? Le déconstructivisme a fait son temps. Or, insistons, il le faut, pour rappeler que malgré la détestation par Fernand Braudel de l’histoire diplomatico-politique, de l’histoire de manuels, il n’a jamais contesté l’existence de l’identité nationale française : la France était pour lui une civilisation clairement définie. Citons les Écrits sur l’Histoire du plus grand historien des Annales : « Il y a, qu’on lui donne l’étiquette que l’on voudra, une civilisation française, une allemande, une anglaise, une italienne, chacune avec ses couleurs et contradictions internes. »1 Les contradictions internes au Québec, vérité banale, ne donnent pas au ministère de l’Éducation du Québec la mission de déconstruire l’appréciation par les Québécois de leur propre civilisation, au contraire. Simplement, pour Braudel, il ne fallait pas faire de la nation un vase clos, fausse conception. Jamais ces historiens des Annales n’ont déconstruit l’enseignement scolaire de l’histoire. Ils n’ont pas confondu école et université, culture générale et formation de spécialiste. En France, l’enseignement de l’histoire-géographie obligatoire correspond à la totalité de nos années de secondaire et de cégep, et la trame de l’histoire nationale n’a pas disparu au profit de schémas socio-économiques désincarnés et prétendument a-nationaux. Pour conclure, terminons par cette réflexion de Lionel Groulx, historien débutant, il y a quasiment un siècle : Nulle part, peut-être, le nationalisme n’est plus désavoué, plus bafoué qu’au Canada français. Nulle part le mot n’a de sens plus péjoratif. Cependant quel petit peuple au monde serait tenu plus que le nôtre, de façon plus impérieuse et plus légitime, à l’attitude et à l’action nationalistes ? Mais alors au prix et au nom de quelle déraison et au prix de quels périls voudrait-on qu’il s’en dispensât ?2 Le fait d’apprécier ou non le chanoine ne change rien à la logique implacable de cette réflexion. Cette vérité logique ne s’applique pas moins au Canada français devenu Québec moderne, mais d’aucuns esprits hypnotisés demeureront réfractaires à la logique cartésienne. Aucun pourtant ne pourra récuser une vérité de bon sens : une des premières vertus civiques est le patriotisme. Et comme ses voisines canadian et états-unienne, l’école québécoise doit transmettre le sien, le patriotisme québécois fondé sur les deux Chartes québécoises. C’est cela l’éducation citoyenne québécoise, patriotisme qui repose aussi pour être bien assimilé, sur une mémoire et une culture québécoises, à transmettre et à rendre accessibles à tous ses citoyens sans distinction d’origine ni de religion. Cela vaut aussi pour les fédéralistes puisque pour maintenir vivantes les deux langues du Canada il faut forcément que le foyer français vive, et c’est le Québec, et sa reproduction passe nécessairement par l’école. C’est incontournable. La souveraineté québécoise sur l’éducation n’a pas été arrachée en 1867 pour transmettre une mentalité de lemming suicidaire. Si la raison a encore droit de cité au Québec, elle commandera de terrasser cette bête de l’absurde déconstructiviste et d’engager de vastes réformes du MEQ. et ses commissions comme de la formation des maîtres puis de l’école publique. Nos enfants le méritent bien. q
2 Cité dans GIGUÈRE, G.-É. : Lionel Groulx, biographie. « Notre État français nous l’aurons ! », Montréal, Bellarmin, 1978, p.47. |
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Année: 2006