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triangleAnnée: 2009 triangleNumero: Mai-Juin triangleCategorie: Comptes-rendus
Revue Liberté. Arthur Buies, notre contemporain Version imprimable
Charles-Philippe Courtois   
22-06-2009

Revue Liberté
« Arthur Buies, notre contemporain », Liberté, no 282, novembre 2008 :  104 pages.

Dans sa dernière livraison, la revue Liberté a le mérite de consacrer un dossier à un auteur de notre XIXe siècle trop souvent négligé aujourd’hui. La rédaction se donne pour mission de redresser un tort. De manière conséquente et louable, ce dossier contient un texte d’Arthur Buies lui-même, son « Prologue » aux Petites chroniques pour 1877. Est également reproduit un texte de Victor-Lévy Beaulieu, la préface aux Petites chroniques du Bas-du-Fleuve (éditions Trois-Pistoles, 2003). Les contributeurs sont Pierre Lefebvre (rédacteur en chef), le sociologue Jean-Philippe Warren, le critique Robert Lévesque, Louis-Jean Thibault et Michel Biron, professeurs de littérature.

Dans sa dernière livraison, la revue Liberté a le mérite de consacrer un dossier à un auteur de notre XIXe siècle trop souvent négligé aujourd’hui. La rédaction se donne pour mission de redresser un tort. De manière conséquente et louable, ce dossier contient un texte d’Arthur Buies lui-même, son « Prologue » aux Petites chroniques pour 1877. Est également reproduit un texte de Victor-Lévy Beaulieu, la préface aux Petites chroniques du Bas-du-Fleuve (éditions Trois-Pistoles, 2003). Les contributeurs sont Pierre Lefebvre (rédacteur en chef), le sociologue Jean-Philippe Warren, le critique Robert Lévesque, Louis-Jean Thibault et Michel Biron, professeurs de littérature.

En introduction, Pierre Lefebvre aborde la question du quasi-oubli dans lequel est renfermé Buies, qu’il compare avec Melville pour bien établir un contraste ; ces deux auteurs auraient en commun d’avoir enfin développé une littérature émancipée de ses modèles européens. Il expose son « inquiétude » devant ce quasi-oubli, qui semble indiquer que les « conservateurs de tout poil » auraient eu raison de sa postérité. Pourtant, des écrivains conservateurs de l’époque n’échappent pas davantage à la négligence et il est peut-être plus pertinent de comparer Buies à Olivar Asselin ou à Péguy. Selon P. Lefebvre, la cause de ce phénomène ne tiendrait pas à la nature de ses écrits – qui se prêtent surtout aujourd’hui à une édition de morceaux choisis – car le valeureux Albert Laberge connaît le même sort. Non, elle découlerait du fait que, grand pourfendeur du Canada français, Buies pourfend des travers encore vivaces dans notre Québec actuel. Voilà qui mène peut-être à déformer le propos de Buies sur certaines questions. Ainsi, un texte de Buies dont nous citons l’extrait suivant : « ce mot de nationalité, qui renferme toute l’existence d’une race, n’est pour eux [les élus] qu’un hochet ridicule avec lequel on amuse le peuple pour mieux le tromper » devient, pour P. Lefebvre, « L’obsession nationale comme miroir aux alouettes ». Or, la phrase de Buies me paraît être une critique des politiciens et non pas du nationalisme. La carrière de Buies permet d’ailleurs de le penser – on songe à sa vaste production d’études sur les régions du Québec à coloniser, absente du dossier – mais qui plus est, son « Prologue » reproduit ici. Buies y vante les succès de la génération de Garneau et de Parent, des auteurs inspirés et qui tâchaient de « nourrir l’amour de la patrie » ; voilà qui contraste, à ses yeux, avec l’insignifiance des lettres de son temps (p. 17), animées par des auteurs à la recherche d’une posture d’écrivain.

À l’inverse, un texte hors-dossier de Pierre Lefebvre, « Le fantôme de Damase Potvin », fait mieux ressortir son propre parti pris anti-nationaliste, anti-enracinement, qui l’entraîne à proposer d’autres raccourcis dans l’analyse littéraire. Il vaut la peine de les relever, car ils m’apparaissent trop répandus aujourd’hui dans de nombreuses œuvres par ailleurs méritoires, tels les collectifs La vie culturelle à Montréal vers 1900 (Fides, 2005) et Histoire de la littérature québécoise (Boréal, 2007). Pierre Lefebvre s’en prend au discours des artistes québécois contre les coupures fédérales cet automne. Selon lui, avoir à choisir entre le Parti conservateur et des « artistes » québécois qui présentaient la culture comme un pilier de l’identité, était comme avoir à choisir entre Le Pen et Chirac en 2002. Il critique avec raison le discours sur la culture comme volet du développement économique dans lequel embarquent de plus en plus les organismes culturels, tendant à brouiller toute distinction entre culture et divertissement.

Cependant, lorsqu’il définit l’artiste comme étant essentiellement voué à ébranler l’identité nationale, à la manière de Socrate, il me semble s’égarer. Lorsqu’il avance que « L’argument identitaire est précisément celui contre lequel les artistes se sont battus de tout temps » (p. 98), il me paraît faire une immense projection de l’éthos contre-culturel à travers l’histoire occidentale. Michel-Ange s’est-il longtemps battu contre l’argument identitaire ? Certes, la Renaissance était innovatrice, mais avec l’appui du mécénat des Médicis ou des Papes, elle ne travaillait surtout pas contre l’identité italienne. Au contraire, à l’aurore d’un des plus grands mouvements artistiques de tous les temps, Pétrarque a consciemment choisi d’illustrer la langue italienne (au lieu du provençal, alors plus illustre, et bien qu’il travaillât en Avignon). Socrate ? C’était un patriote comme il s’en trouverait peu aujourd’hui. Lefebvre mise sans doute sur l’oubli, par son lectorat, d’une Pléiade illustrée par la Défense et illustration de la langue française de Joachim du Bellay. Ce n’est pas le MELS qui se mettra en travers de son chemin. Mais qu’on songe un instant à l’art et aux lettres d’Athènes au siècle de Périclès, à ceux de Florence au temps des Médicis, ou encore à ceux de la France aux temps de saint Louis aussi bien que du Roi-Soleil, et la définition de l’œuvre des artistes avancée par Lefebvre apparaîtra comme caricaturale. Certes, depuis les impressionnistes et les cubistes, les choses ont changé. Mais ce cycle n’est-il pas arrivé, et depuis longtemps, à l’essoufflement, après les grands de l’art abstrait ? Parmi les « installations » de bric-à-brac qu’une nuée d’artistes contemporains anonymes ont posées à travers les musées et les galeries d’Occident depuis 50 ans, qui se veulent « dérangeantes » mais qui ne sont le plus souvent que laides et obscures, combien ont atteint une postérité à la manière de Van Gogh ? (Jean Drapeau avait peut-être pressenti la place que l’Histoire leur réserverait…) C’est que chez Van Gogh ou les cubistes, demeurait encore une démarche esthétique. L’art n’était pas réduit à un laïus idéologique de militant contre-culturel sous d’autres formes.

Toujours est-il que pour Lefebvre, notre passé littéraire compte ses bons – Albert Laberge, Arthur Buies – et ses méchants – les F.-A. Savard, C.-H. Grignon et autres Damase Potvin, romanciers du terroir. Notre histoire est avant tout, à ses yeux, un combat des avant-coureurs de la Révolution tranquille contre ces obscurantistes qui eux aussi, et non seulement l’Église et les Anglais, nous enfermaient dans notre identité canadienne-française. Notre problème n’était donc pas notre condition mais notre identité. Voilà qui ne peut manquer de colorer l’approche de l’œuvre du fondateur de La Lanterne. Il convient en effet d’aborder ce numéro comme un tout, même le poème en prose de Catherine Morency, « Lettre à mon Viking » où, de façon originale, l’écrivaine décrit le « musc délicat » du corps de son amant, évoque le souvenir « d’un estaminet légendaire, à Barcelone » (où d’autre ? !), et conclut en évoquant la copulation tant attendue.

Ainsi, Robert Lévesque, dans « Le voyageur spasmodique », article agréable à lire, nous dépeint-il Buies en « bo-bo » avant l’heure, portrait qu’accompagne l’inévitable adoubement par comparaison avec Rimbaud. Bien sûr que dès les années 1970, certains traits du romantisme ont été réactualisés par les hérauts de la contre-culture, mais heureusement que Buies renferme plus que l’enflure du moi et la désorientation. Dans sa contribution, « La tyrannie du silence », Michel Biron compare même Buies à Thomas Bernhard – figure que les collaborateurs de Liberté affectionnent décidément (1) . (Bernhard, après-guerre, a exprimé une attaque intégrale de la culture autrichienne, corollaire d’un défaut de rupture affirmée avec le nazisme.)

Du reste, l’intérêt pour Buies semble ne pas dépasser les années 1870. Il n’y a que le texte de VLB qui témoigne véritablement de ses racines familiales et de son sens du pays. L’action de Buies aux côtés du curé Labelle et de Mercier – qui certes ne constitue pas un travail de sape de l’identité québécoise – échappe une fois de plus aux regards et aux esprits. Pourtant, dans une contribution intéressante, « Le mystère de Québec », Warren nous montre un Buies à la fois critique de Québec, de son provincialisme et de sa torpeur dans les années 1870, bien qu’amoureux de sa ville, espérant d’ailleurs relancer Québec – et le Québec, faudrait-il ajouter – par une politique de développement, misant notamment sur les chemins de fer. Les chemins de fer sont venus et Québec est demeuré aussi petit, semble persifler Warren.

Hors-dossier, deux textes, de Robert Richard et de Warren, sont consacrés aux États-Unis d’Obama. Richard se base sur Pocock pour faire ressortir deux courants importants dans le caractère américain : le républicanisme et le puritanisme transportés d’Angleterre au XVIIe siècle. Il semble ainsi redécouvrir l’importance de la matrice WASP de la culture américaine. Le messianisme américain n’est pas sans le fasciner. De même, Warren se penche sur le patriotisme et le messianisme d’Obama, sa propension à se référer à l’histoire nationale, dont on croirait presque qu’il aimerait exonérer le demi-dieu des années 2000. Du coup, il avance que « Son drapeau est davantage la déclaration des droits que la bannière étoilée, et sa patrie davantage une promesse d’avenir qu’un lourd passé. » Warren, comme plusieurs, aimerait-il donc croire que le patriotisme d’Obama n’a rien d’inconditionnel ? A-t-il raison ? Toujours est-il qu’aux États-Unis, on se projette avec confiance vers l’avenir, justement en s’appuyant avec une grande fierté sur l’histoire nationale, ce qui est contraire au lieu commun post-moderne et contre-culturel du passé pesant, voire épouvantable, menant à un indigent présentisme.

Ces deux derniers textes sur les États-Unis sont l’occasion de répéter combien il est dommage que les clichés réducteurs de l’agriculturisme, du messianisme et de l’anti-étatisme (fascinants aux États-Unis, preuves d’arriération ici), résument encore trop souvent le siècle du Canada français, sans saisir que la colonisation (ni non plus son illustration par le roman du terroir), axée sur le territoire et le développement de la nation, ne limitait pas sa conception du monde à l’agriculture. Voilà sans doute qui explique qu’on ait de la difficulté à aborder le Buies, apôtre de la colonisation. Bref, tout en nous invitant à nous ressaisir d’un pan de notre passé culturel, Liberté ne quitte point les ornières des préjugés qui précisément nous en détournent depuis la Révolution tranquille. Cela étant, il faut néanmoins féliciter Liberté de nous inciter à revisiter l’œuvre d’Arthur Buies.

Charles-Philippe Courtois
Chercheur postdoctoral à la Chaire de recherche en rhétorique (UQTR)

 

 

 

(1) Catherine Mavrikakis avait invoqué cet écrivain comme un modèle à émuler au Québec dans le numéro « Québécois, encore un effort », comme si la situation assez exceptionnelle du rapport de l’Autriche avec son passé récent était vraiment comparable avec la nôtre.

 
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