| Hélène Sabourin. À l’école de P.-J.-O. Chauveau |
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| Sylvie Ménard | |
| 01-12-2004 | |
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Hélène Sabourin Cette biographie de Pierre-Joseph-Olivier Chauveau vise à mieux faire connaître cet homme qui a joué un rôle fondamental dans l’histoire de l’éducation au Québec. L’historienne Hélène Sabourin prétend ne pas s’attarder à l’aspect politique connu du personnage placé par Georges-Étienne Cartier à la tête du département de l’Instruction publique en 1855 et nommé ensuite premier ministre de la province de Québec par ce dernier, au moment de la Confédération, afin de calmer les anglo-protestants désireux d’obtenir des garanties quant au système scolaire de l’État québécois naissant. Sabourin veut plutôt faire ressortir que Chauveau, qui a créé et dirigé le premier ministère québécois de l’Instruction publique un siècle avant la Révolution tranquille, aurait été un homme de culture, farouche partisan de l’accessibilité à l’éducation pour tous. En ce sens, il aurait été idéologiquement plus à gauche que bien des libéraux et souvent en accord avec les rouges sur ces questions malgré son allégeance au parti conservateur (p. 71). Chauveau se serait donc retrouvé coincé entre l’intégrisme des catholiques ultramontains de son parti et l’intransigeance anglo-protestante. La biographie couvre ainsi une époque précise de la vie de Chauveau, soit celle où il se consacre à l’éducation et à la culture. Le premier chapitre rappelle les circonstances ayant mené, en 1855, à sa nomination à la surintendance de l’Instruction publique en remplacement de Jean-Baptiste Meilleur. Ce dernier avait restructuré le système d’éducation au début du régime de l’Union, au moment où il était complètement désorganisé à la suite des rébellions de 1837-1838, et se montrait plus enclin à confier un grand rôle à l’Église. Chauveau de son côté considère du devoir de l’État de veiller à l’instruction et à l’éducation générale (p. 20). C’est d’ailleurs cette position de Chauveau sur l’éducation qui amène l’organe du parti rouge, Le Pays, à délaisser de temps à autre son hostilité face à ce favori du régime confédéral. Les trois chapitres suivants portent sur les objectifs prioritaires du surintendant et la façon dont il entend rationaliser le système scolaire (p. 11). Complice de Cartier en ce qui a trait à la préparation du terrain qui doit mener à la Confédération, Chauveau a pour mission d’amener des groupes antagonistes à s’entendre sur un sujet qui risque de faire avorter ce projet. Le débat sur les écoles normales fait bien ressortir les enjeux. Les rouges voudraient que celles-ci soient non-confessionnelles comme le proposent les anglophones laïcisants du Haut-Canada. Un tel projet s’avère impossible à réaliser au Bas-Canada en raison des pressions du clergé catholique et d’une partie des anglo-protestants. Cartier appuie alors en Chambre la position de Chauveau consistant à créer des écoles normales en fonction de ces dénominations religieuses, mais relevant de l’État. Les cinquième et sixième chapitres du livre de Sabourin couvrent la période de 1860 à 1866, alors que les luttes entourant le système scolaire sont exacerbées par l’instauration imminente de la Confédération. Le chapitre suivant est entièrement consacré au voyage effectué par Chauveau en Europe dans le cadre de la mission que lui confie en 1866 le Conseil de l’Instruction publique de comparer le système d’éducation du Canada avec les systèmes et pratiques des pays européens. Les deux derniers chapitres décrivent le retour de Chauveau au moment où sa carrière prend un virage inattendu alors qu’il devient premier ministre de la nouvelle province de Québec. Comme le rappelle Sabourin, Chauveau obtient cette nomination afin de réaliser la promesse de Cartier faite aux anglo-protestants de leur garantir la quasi-autonomie de leur système scolaire. Ceux-ci craignent en effet de se trouver à la merci des francophones catholiques lorsque l’éducation relèvera des provinces, et Chauveau, fidèle de Cartier, s’organisera pour leur livrer la marchandise. C’est dans ces circonstances que Chauveau est nommé ministre de l’Instruction publique en même temps que lui échoit le poste de premier ministre du Québec dans la Confédération naissante. L’État québécois détient alors la responsabilité de l’éducation, jusqu’à ce que l’hostilité des évêques ultramontains et de certains lobbys protestants mène à l’abolition de son ministère, en 1875. Entre-temps, Chauveau dépose en 1869 la loi scolaire qui contient les garanties promises à la communauté anglo-protestante, dont celle de la répartition des taxes entre commissions scolaires en fonction de l’appartenance religieuse du contribuable. Cette iniquité n’est d’ailleurs que très mollement dénoncée par l’épiscopat catholique, probablement parce que la loi l’avantage sur d’autres plans, dont celui de l’enseignement supérieur qui est dorénavant subventionné en fonction de la population. Or le clergé mise beaucoup sur le recrutement dans les collèges classiques qui se trouvent à la base du recrutement sacerdotal, et parce qu’il s’agit du meilleur instrument pour façonner la société canadienne-française selon ses principes (p. 174). La loi de 1869 donne également aux protestants un pouvoir accru sur leurs écoles en créant, à l’intérieur du Conseil de l’Instruction publique, deux comités, un pour les catholiques et un pour les protestants (p. 174). Un article de la loi prévoit toutefois que le Conseil pourrait éventuellement être scindé pour former deux conseils de l’Instruction publique distincts afin de donner à la minorité protestante l’assurance d’une plus large autonomie si ses privilèges étaient menacés. Cet article pourra également être utilisé par les catholiques au moment où ils réussiront à concrétiser leur aspiration de contrôler le réseau public d’éducation. Chauveau maintient ainsi, pour un moment, la présence de l’État québécois dans le champ de l’éducation. Il cherche à inculquer sa vision au ministère, notamment par le développement d’un réseau secondaire public dont l’enseignement ne soit pas uniquement utilitaire (p. 184). Cependant, l’aile ultramontaine du clergé catholique, sous la direction de Monseigneur Bourget, va trouver dans le nouveau contexte politique le moyen d’écarter Chauveau du ministère, et surtout, de concrétiser son rêve de prendre le contrôle du système d’éducation du Québec. Sabourin montre tout au long de l’ouvrage l’hostilité que Monseigneur Bourget entretient face à Chauveau, à qui il n’a jamais pardonné la création d’écoles normales relevant de l’État (même si elles respectent les confessions religieuses). Le clergé catholique n’apprécie pas plus que Chauveau veuille multiplier les écoles secondaire publiques rivales de son propre réseau. Or la conjoncture économique de la nouvelle province de Québec joue contre le ministère de l’Instruction publique. Non seulement la province ne dispose-t-elle que d’un faible pouvoir de taxation, mais elle doit également rembourser une partie de la dette résultant du pacte confédératif. Chauveau devra donc subir les attaques des factieux ultramontains de son parti qui publient, en vue des élections de 1871, le Programme catholique qui s’oppose au ministère de l’éducation et au rôle de l’État en cette matière. Ceux-ci finiront par écarter Chauveau du pouvoir et à imposer leurs vues en matière d’éducation, ce qui aboutira à l’abolition du ministère en 1875. Même si l’auteure adopte parfois un ton complaisant à l’égard de Chauveau, par exemple en ce qui concerne son caractère modéré sur la question nationale, son ouvrage a le mérite d’apporter un éclairage significatif sur cette période charnière de notre histoire. Outre la question nationale, les régimes politiques qui se succèdent depuis la Conquête sont confrontés à l’industrialisation et à l’urbanisation du Québec. Or l’enfant devient un enjeu fondamental dans les pays qui connaissent une période de transition au capitalisme. Les désordres sociaux causés par l’urbanisation brutale poussent en effet les gouvernements des sociétés occidentales à cibler les familles populaires urbaines par le biais de l’enfant, en raison de son caractère malléable. Les politiques destinées à l’enfance répondent ainsi au besoin de soumettre ces familles aux exigences de la société industrielle. Cet investissement dans l’enfance est d’autant plus fondamental dans le contexte de la naissance de l’État québécois, où la question identitaire prend toute sa signification. C’est ainsi que les régimes politiques qui s’installent au lendemain de l’échec des rébellions de 1837-38 favorisent la prise en charge de l’enfance par les éléments les plus conservateurs de la société canadienne française de l’époque (Sabourin rappelle, entre autres, que même à l’intérieur du clergé catholique, certains évêques membres du conseil de l’Instruction publique s’opposent aux visées du Programme catholique‑: p. 194). Les élites canadiennes françaises sont alors sous le choc de l’Union forcée du Haut et du Bas-Canada, et le nouveau régime politique ne laisse aucune place aux idées républicaines véhiculées par les chefs patriotes. C’est d’ailleurs ce qui explique que les rouges, qui sont les seuls à s’opposer à l’Union puis à la Confédération, demeurent les plus fervents partisans d’un système scolaire laïque. C’est dans ce contexte qui mène à la Confédération canadienne que l’Église catholique amorce un long processus de conquête du champ social québécois. Ses efforts se déploient particulièrement à Montréal sous l’égide de Monseigneur Bourget qui mobilise les énergies pour assurer la maîtrise de l’église en matière d’éducation et d’assistance aux pauvres. Les alliés politiques ultramontains de Bourget s’activent particulièrement dans le domaine des pratiques éducatives destinées à l’enfance, qu’il s’agisse du système public d’éducation ou de la rééducation des jeunes délinquants. Des hommes politiques partisans de l’ultramontanisme ont par exemple joué un rôle central dans l’implantation de l’institution destinée à la réforme de ces derniers et dans la rédaction du Programme catholique. C’est le cas de Joseph Hyacinthe Bellerose, député de Saint-Vincent-de-Paul où est installée la première institution pour les jeunes délinquants qui sera convertie en institution confessionnelle à la suite de la Confédération. Il en va de même pour le procureur général Gédéon Ouimet, qui s’active à imposer sa vision dans ces deux dossiers, et qui remplace un Chauveau poussé à démissionner de son poste de premier ministre en 1873. Cette année marque également l’ouverture de l’Institut Saint-Antoine pour garçons délinquants qui constitue une première victoire de l’Église et des ultramontains dans leur lutte menée pour contrôler le système d’éducation du Québec. L’école de réforme dirigée par les Frères de la Charité sert en effet à prouver la capacité des religieux à s’occuper de l’éducation des jeunes. Bien que cherchant à établir le caractère essentiellement culturel de la démarche d’un Pierre-Joseph-Olivier Chauveau «‑idéaliste et pragmatique‑», cette biographie d’Hélène Sabourin révèle au contraire les considérations hautement politiques qui sont en jeu à cette époque. Le système politique qui émerge avec la Confédération permet aux idées ultramontaines véhiculées par Bourget et ses alliés de s’imposer. Les garanties constitutionnelles accordées aux anglo-protestants quant à leur autonomie en matière d’éducation facilitent cette prise de contrôle du champ social québécois par l’Église catholique. L’État, ne disposant que d’un budget fort limité en raison de son faible pouvoir de taxation, devient alors extrêmement vulnérable lorsque survient la crise économique de 1873. Dès lors, les éléments les plus conservateurs de la société québécoise détiennent tous les atouts pour exécuter leur plan d’abolir le ministère de l’Instruction publique en 1875. L’État québécois se trouve ainsi spolié, dès le début, d’un champ de compétence fondamental accordé par la Confédération.
Sylvie Ménard
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Année: 2004