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triangleAnnée: 2009 triangleNumero: Février triangleCategorie: Comptes rendus
Pierre Monette. Rendez-vous manqué avec la révolution américaine Version imprimable
Alexis Lapointe   
14-02-2009

Pierre Monette
Rendez-vous manqué avec la révolution américaine. Les adresses aux habitants de la province de Québec diffusées à l’occasion de l’invasion américaine de 1775-1776, Montréal, Québec Amérique, collection « Dossiers et documents », 2007, 552 pages.

Cet ouvrage rassemble dix-huit lettres et adresses aux habitants de la province de Québec, émanant de différents camps, qui furent diffusées entre 1774 et 1780. Parmi ces documents, les auteurs s’attardent plus particulièrement aux trois communications officielles du Congrès continental, qui datent du 26 octobre 1774, du 27 mai 1775 et du 24 janvier 1776. À celles-ci s’ajoutent des adresses qui émanent de colonies particulières, des mandataires du Congrès continental et les répliques loyalistes, mandements de l’évêque de Québec, textes publiés dans La Gazette de Québec et la lettre de Simon Sanguinet aux « Habitants du Canada ».

Dans un dernier chapitre intitulé « Post-scriptum », Monette et ses collaborateurs[1] incluent trois documents diffusés après l’invasion ratée de 1775-1776, « qui ont en commun de porter la signature de personnalités françaises » (p. 21).

Bien qu’ils n’occupent pas une place très importante dans le récit historique québécois, les événements sont connus : à la veille de la déclaration d’Indépendance du 4 juillet 1776, les treize colonies rassemblées au sein du Congrès continental s’efforcèrent, par les moyens que nous savons, de gagner le Québec à leur cause. Montréal fut occupée de novembre 1775 à juin 1776, et il s’en fallut de peu que Québec ne tombât aux mains des rebelles américains. Ce livre ne prétend pas revisiter l’histoire militaire de l’invasion, mais son histoire littéraire. Il s’agit de définir les contextes sociopolitique et rhétorique de l’époque, de recomposer les échanges d’idées, les modalités de la mise en circulation des adresses et leur réception. S’ajoute une intention philologique : « nul n’avait identifié et rassemblé la totalité des adresses à la population de la province de Québec diffusées au cours du conflit […] ; personne ne s’était […] donné la tâche d’établir avec exactitude la teneur de ces textes » (p. 13). Une contribution incontestable de cet ouvrage à l’histoire québécoise est de rendre accessibles des documents qui n’avaient jamais été rassemblés[2].

En ce qui concerne la méthode de l’analyse littéraire, Monette et ses collaborateurs se réclament de Michel Foucault, se réappropriant le projet d’élargissement de l’archéologie qui passe par l’inclusion des « artéfacts socioculturels », par une appréhension du passé qui soit sensible aux « événements discursifs » (p. 14) : « le récit ou le poème de circonstance ne nous apprennent pas seulement ce qui se passait, se pensait et s’argumentait alors, mais aussi le mode de pensée, les stratégies d’argumentation, les sensibilités et les formes de discours à l’œuvre et à l’épreuve dans un « espace public » embryonnaire » (p. 17). Ils affirment prendre le parti de « laisser parler les textes », « de donner accès à ces écrits dans une forme la plus proche possible de leurs versions originales et de reproduire ces documents dans leur intégralité » (p. 17). Il y a en effet un souci de présenter au lecteur les textes intégraux, sans aller au-delà des corrections éditoriales minimales exigées par notre époque (substitution des « s courts » aux « s longs », etc.). On aurait cependant tort de croire à une innocence herméneutique qui n’existe pas. Car il est possible que les textes nous parlent et que nous ne les comprenions pas. Ces lettres ne sont rien sans leurs contextes. Monette est sensible à cela, mais peut être un peu présomptueux dans sa volonté de restituer des contextes parfaits, entiers et purs de toute interférence d’hier ou d’aujourd’hui, lorsqu’il affirme, par exemple, que « [l’] archéologie de l’invasion que propose le présent ouvrage se veut une description exhaustive des événements discursifs qui ont marqué le cours de cette entreprise » (p. 15, nous soulignons).

Il convient de signaler quelques caractéristiques des lettres qui, sans en épuiser le contenu, sont d’un intérêt certain. La première adresse est remarquable en ce qu’elle fait une place importante à certains principes politiques républicains : le gouvernement représentatif, le jugement par les pairs, l’habeas corpus, la répartition des terres en franc-alleu et la liberté de presse (p. 65-66). À l’appui de ces principes, le Congrès cite Beccaria et Montesquieu, lequel est présenté aux Canadiens comme un « [a]uteur illustre & un de vos compatriotes ». L’habitant moyen découvrit sans doute, dans cette première adresse, non seulement un compatriote, mais également des principes qui, selon certains, écloront en 1837, après un peu plus d’un demi-siècle de germination. C’est cette inchoative transformation des esprits, cette lente pénétration des idées que décrit le livre de Monette : « Avant octobre 1774, personne dans cette colonie ne parlait de tyrannie ou de despotisme. La majorité illettrée des Canadiens n’avait sans doute même jamais entendu parler de ces concepts. À peine un an et demi après que la première Lettre du Congrès continental a initié les Canadiens à ces nouvelles notions […] les habitants du Canada savent désormais ce que c’est que la tyrannie » (p. 322).

Mais l’analyse de Monette met également en scène le jeu des ressemblances et des différences avec notre époque. Tout d’abord, contrairement à ce que l’on a cru et pourrait toujours croire aujourd’hui, il semble que les questions religieuses et linguistiques aient pesé bien peu dans le jeu d’alliances. C’est du moins ce que les auteurs des lettres laissent entendre, donnant l’exemple des Cantons suisses où catholiques et protestants vivent « en paix & en bonne intelligence » (p. 71). Comme l’affirment les représentants du Congrès continental dans la seconde adresse : « il nous a paru que le sort des Colonies Protestantes & Catholiques etoit etroit ement [sic] lié ensemble », parce que toutes sous le même joug, soumises à un commun esclavage (p. 163).

Mutatis mutandis, les mêmes considérations semblent permettre de minorer les différences linguistiques. C’est, selon Monette, un élément fondamental qui distingue notre situation de celle des habitants d’alors, et l’une des raisons pour lesquelles nous devrions nous garder d’inscrire nos luttes pour la survie de la langue française en continuité avec les leurs : « une génération après la Conquête, la question linguistique semblait bien moins préoccuper les populations anglaise et française de la province de Québec qu’elle ne le fait de nos jours » (p. 125). Ce sont plutôt les différences de classes qui divisent la population. « Il est donc faux, comme il arrive de le lire dans nombre de prises de position nationalistes, d’affirmer que depuis la Conquête de la Nouvelle-France, les Québécois et leur élite cléricale ont « toujours » été préoccupés par la sauvegarde de la langue française » (p. 372).

On peut cependant penser que le Congrès continental tenait alors un double discours et que ces propos conciliants en matière de langue et de religion étaient alors dictés par ses intérêts stratégiques plutôt que par un principe de tolérance et les idéaux des Lumières. Il faut en effet rappeler les adresses du Congrès à la population de la Grande-Bretagne, où le Congrès s’étonne que le Parlement ait pu, par l’Acte de Québec, « consentir à établir […] une religion qui a inondé votre île de sang, et fait se répandre de par le monde entier l’impiété, la bigoterie, la persécution, le meurtre et la rébellion » (p. 57-58).

Non seulement l’Acte de Québec garantit-il la fidélité à la couronne britannique des principaux représentants du clergé, mais il leur fit mettre à son service toute leur puissance rhétorique. En témoigne le mandement de Mgr Briand « Au sujet de l’invasion des Américains au Canada », réponse directe à la propagande du Congrès continental auprès des habitants de la Province de Québec. L’évêque de Québec s’adresse à ses ouailles en ces termes : « [v]os serments, votre religion, vous imposent une obligation indispensable de défendre de tout votre pouvoir votre patrie et votre Roi. Fermez donc, Chers Canadiens, les oreilles, et n’écoutez pas les séditieux qui cherchent à vous rendre malheureux, et à étouffer dans vos cœurs les sentiments de soumission à vos légitimes supérieurs […] » (p. 148). À l’aube du retrait des Américains de la Province de Québec, de nombreux habitants ayant été tentés par la révolution américaine, Mgr Briand enfonce le clou de la damnation dans le cercueil de la culpabilité : « […] de combien de péchés ne vous êtes pas rendus coupables devant Dieu ! 1° Péché de désobéissance à la puissance légitime, or celui qui y résiste s’acquiert la damnation. 2° Péché de parjure, qui est un crime de premier ordre […]. 3° Vous êtes coupables de vols, d’assassinats et des incendies arrivés » (p. 357). Mgr Briand ne semble pas faire grande distinction entre les habitants restés fidèles à la couronne britannique et ceux qui se joignirent aux rebelles américains, ce qui indique, selon Monette, que les sympathisants à la cause révolutionnaire ne furent pas quantité négligeable.

Toujours d’après Monette, la réaction des habitants à l’invasion et le peu d’effet que semble avoir eu la rhétorique déployée par le clergé pour préserver la fidélité des habitants à la couronne britannique montre

[…] qu’il fut une époque où les Canadiens n’étaient pas aussi aveuglément soumis à l’autorité de leurs curés qu’une certaine vision traditionnelle de notre histoire a voulu jusqu’à récemment le faire croire. Le Québec d’alors n’était pas tout à fait une […] société dirigée par des prêtres ; elle le deviendra graduellement au cours des décennies suivantes (p. 372).

Dans l’interprétation qu’il donne de la réaction de l’habitant à l’invasion américaine, Monette donne la priorité aux considérations d’intérêt « de classe » plutôt qu’aux considérations idéologiques. À l’appui de cette thèse, on peut mentionner qu’au moment de la diffusion par le Congrès continental de la première adresse aux habitants de la province de Québec, les couches populaires ont observé une certaine neutralité, ce qui fait dire à Monette qu’« [u]ne partie de la population issue des milieux populaires a donc délibérément choisi de faire passer ses intérêts de classe avant la solidarité ethnoreligieuse la liant aux membres des classes possédantes » (p. 105). Parmi les éléments significatifs, on mentionnera également que les habitants exigèrent de se faire payer en espèces sonnantes, en pièces d’or et d’argent, pour éviter de se retrouver « les poches pleines de papier-monnaie sans valeur, que les Américains ne pourront ou ne voudront pas honorer » (p. 250). On passe de la prudente neutralité aux « allégeances incertaines » de la population après l’échec d’un groupe de rebelles colonistes dirigé par Ethan Allen à prendre Montréal au mois de septembre 1775. La situation se renverse lorsque les troupes du général Montgomery menacent Montréal à la mi-novembre 1775. Une délégation composée de notables francophones et anglophones présente un acte de capitulation, demandant notamment la protection des biens, le libre exercice des religions et l’établissement de cours de justice dont les juges seront élus par le peuple, « un droit dont non seulement [les habitants de Montréal] ne profitaient pas avant la capitulation […], mais contre l’application duquel ils se battaient encore quelques heures auparavant » (p. 265).

L’état d’esprit général semble changer encore une fois à la mort de Montgomery, lors de la défaite de l’armée continentale au pied des murs de Québec cette fois, le 31 décembre 1775. Cette défaite sème le doute parmi la population canadienne quant aux chances de succès des Américains. S’ajoutent à cela les ennuis que commencent à causer à la population locale les soldats américains, suite à la désorganisation de l’armée. Le doute s’installe chez l’habitant.

Ces éléments et plusieurs autres, commentés attentivement par Monette, remettent en cause « l’interprétation que l’historiographie québécoise continue de faire de cette courte mais néanmoins significative période de notre histoire » (p. 435). Nous aurions jusqu’à maintenant mal évalué les motivations et les comportements des protagonistes d’alors, plus déterminés par les tensions sociopolitiques que par une solidarité de survivance que Monette associe aux interprétations de la « doxa historiographique québécoise nationaliste » (p. 438).

Mais les textes en disent-ils autant ? Monette et ses collaborateurs dévoilent-ils des faits que le pathos nationaliste nous empêchait jusqu’alors d’apercevoir ? La plus grande prudence s’impose. Les textes ne se révèlent à nous que dans leurs contextes, et ici les contextes nous manquent. Il est difficile de se faire une idée claire de la sympathie de l’habitant à l’égard des révolutionnaires américains, d’évaluer la réception dont bénéficièrent les adresses et les lettres. Il faut également distinguer les considérations stratégiques sous les effets rhétoriques, ce qui n’est pas toujours facile lorsqu’on étudie des textes épistolaires, où le destinataire détermine virtuellement l’économie de la composition. Il semble cependant légitime d’affirmer que l’explication idéologique (pour ou contre la liberté républicaine) ne couvre que très partiellement les raisons de la conduite des habitants de la Province de Québec. Des intérêts de nature socio-économique furent déterminants dans l’attitude des habitants à l’égard de l’armée des colonies unies[3]. Cela étant convenu, sous la volonté de corriger l’interprétation d’une partie de notre histoire, on sent poindre un antinationalisme non nécessaire en certains passages du livre de Monette : on critique par exemple en conclusion, sans plus de précision, « une certaine vision étroitement nationaliste » (p. 448) et « [l]es historiographes de la “ survivance ” canadienne-française » (p. 437).

Peut-on pour autant dire que les événements de 1775-1776 furent un « rendez-vous manqué » ? L’idée de rendez-vous implique une rencontre annoncée, prévue, souhaitable ou souhaitée. Comme l’affirme Monette, « plusieurs ressentiront un certain malaise devant l’idée de ce rendez-vous manqué » (p. 11). On ne peut, en effet, faire l’histoire des rendez-vous manqués. Ce qui importe dans ces adresses n’est pas tant l’histoire contrefactuelle qu’elles nous permettent de faire que la première pénétration des idées républicaines sur notre territoire, et leur fortune un demi-siècle plus tard lors des rébellions de 1837-1838.

Alexis Lapointe
Doctorant à l'Université de Montréal et à l'Université de Paris X - Nanterre

 



[1]   L’ouvrage a été réalisé avec la collaboration de Bernard Andrès et d’une équipe du groupe de recherche ALAQ (Archéologie du littéraire au Québec, UQÀM, département d’études littéraires) : Julie Alix, Julie Arsenault, Nancy Desjardins, Nova Doyon, Nathalie Ducharme, Paul A. Lefebvre.

 

[2]   Un certain nombre de documents présentés par Rendez-vous manqué avec la révolution américaine se trouvent également dans le livre de Marcel Trudel, La Tentative américaine, 1774-1783. La Révolution américaine et le Canada : textes commentés, Sillery, Les éditions du Septentrion, 2006.

 

[3]   Dans un ouvrage récent sur le même sujet, Jean-Paul De Lagrave soutient une position différente : «[…] “ l’adhésion au mouvement révolutionnaire fut quasi générale ” au sein de la population d’ici. En choisissant le camp anglais, les seigneurs et le clergé ont trahi le peuple et fait échouer l’entreprise de libération menée par ces grands hommes que furent Arnold, Montgomery, Frankin et Mesplet ». Voir le compte rendu de Louis Cornellier, Le Devoir, 8-9 décembre 2007, « Les raisons de la défaite », p. F13, à propos du livre de Jean-Paul De Lagrave, Les trois batailles de Québec. Essai sur une série de trahisons, Trois-Pistoles, Éditions Trois- Pistoles, 2007.

 

 
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