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triangleAnnée: 2009 triangleNumero: Février triangleCategorie: Comptes-rendus
Louise Dechêne. Le Peuple, l’État et la Guerre au Canada sous le Régime français Version imprimable
Benoit Dubreuil   
14-02-2009

Louise Dechêne
Le Peuple, l’État et la Guerre au Canada sous le Régime français, Boréal, 2008, 664 pages.

À la mort de Louise Dechêne, en juillet 2000, le bureau de l’historienne demeurait couvert des feuillets destinés à constituer un ouvrage d’une grande ampleur sur la société canadienne et son rapport au pouvoir militaire sous le régime français. La monographie prévue était plus qu’avancée, avec onze des douze chapitres pour ainsi dire complétés. La mort fut cependant plus rapide que l’auteure et c’est à titre posthume que paraît l’ouvrage qui, aux côtés de ses études sur l’histoire économique de la Nouvelle-France (Habitants et marchands de Montréal au XVIIe siècle, 1974 ; Le partage des subsistances au Canada sous le régime français, 1994), représentera l’essentiel de l’héritage de Louise Dechêne. Si ce dernier livre est le résultat de deux décennies de recherche et de réflexion, il n’aurait pu aboutir sans le travail des enfants et des anciens étudiants de l’auteure, qui ont regroupé les dernières pièces du casse-tête et lui ont ainsi rendu un ultime hommage.

Le Peuple, l’État et la Guerre se présente d’abord comme une somme sur la relation entre le Canadien et la chose militaire pendant les 150 ans du régime français. Au-delà des enjeux interprétatifs, le lecteur y trouvera une présentation et une discussion exhaustives de la documentation disponible sur la question. Il y trouvera également une tentative minutieuse de reconstruire l’évolution de l’institution militaire, à partir de sa mise en place lente et incertaine au XVIIe siècle, de sa consolidation graduelle au cours des guerres iroquoises et dans les décennies suivantes, puis à son expansion rapide dans les années précédant la Conquête.

Dechêne s’attarde à décrire les contraintes structurelles auxquelles sera confronté le pouvoir militaire français pendant toute la période : l’ampleur des distances à parcourir dans un Empire en expansion, la motivation limitée des autorités royales à investir dans la défense de la colonie, la nécessité de recourir aux alliances indiennes pour toute opération militaire d’envergure, la faiblesse du peuplement et la difficulté d’offrir un encadrement militaire à une population rurale dispersée. L’ouvrage montre l’impact de ces contraintes sur l’évolution des troupes, à travers les guerres iroquoises et les engagements de plus en plus nombreux avec les colonies anglaises.

Le lecteur tirera profit du traitement détaillé des « partis de guerre » franco-indiens lancés sur l’ennemi. La discussion est l’occasion de rappeler l’importance des alliés indiens dans la stratégie française de harcèlement des colonies anglaises. Dechêne porte une attention particulière à la composition des actifs militaires et à son évolution. À côté des alliés amérindiens, généralement dominants par le nombre sinon par l’audace, elle trace le portrait des troupes de la Marine, militaires professionnels et colonne vertébrale des forces françaises, et des volontaires, généralement issus d’une jeunesse urbaine, capable d’affronter la fatigue des voyages et attirée par les gages, le rançonnement ou la fidélité aux organisateurs des partis.

À côté des volontaires et des troupes de la marine, l’ouvrage de Dechêne présente aussi un examen approfondi de la milice, de son rôle et de son évolution sous le régime français. L’analyse se veut nuancée, l’auteur prenant bien le temps de distinguer les différentes périodes. Elle examine la fondation de la milice en 1669, sa participation à la défense de la colonie pendant les guerres iroquoises, mais surtout la difficulté d’en faire un rouage efficace dans la guerre de partis menée contre les tribus ennemies ou les colonies anglaises. Le portrait de la milice naissante est peu flatteur, comme en témoigne cette description de l’état des effectifs lors de l’expédition de Denonville en 1687 :

[…] les miliciens dans l’ensemble n’ont reçu aucun entraînement militaire avant de se mettre en marche. On ne leur a pas appris à nettoyer leurs armes avec le tire-bourre, à faire feu au commandement et dans l’ordre, un rang ou une colonne à la fois, à ne pas tirer pour rien le long de la route et dans les champs, à observer le silence, à se laver, à raccommoder leurs souliers à ménager les vivres et les munitions, enfin, à obéir aux ordres. Une armée de 50 000 hommes ferait moins de bruit, note Baugy (p. 133).

Dechêne s’en prend explicitement au stéréotype du milicien canadien indépendant et insoumis, ayant adopté les méthodes indiennes et portant avec audace la guerre aux quatre coins de l’Amérique. L’efficacité des miliciens est contrastée avec celle beaucoup plus grande des Indiens, des volontaires et des troupes franches de la Marine.

Le portrait de la milice canadienne n’est cependant pas entièrement négatif. Dechêne insiste sur son rôle dans le gouvernement de la colonie, particulièrement dans les campagnes. Alors que les villes se trouvent sous le contrôle immédiat du gouverneur, l’organisation des paroisses rurales devient progressivement l’affaire des milices. Le pouvoir de l’officier, en principe d’ordre militaire, s’y transforme peu à peu en pouvoir civil. En dehors des centres, les « capitaines de côtes » deviennent les véritables auxiliaires de la justice. Le portrait tracé par Dechêne est celui d’un milieu rural relativement égalitaire et autonome où l’officier de milice joue le rôle d’un primus inter pares, tirant son autorité de son âge, de son mérite et de ses habiletés politiques.

Dechêne se montre, comme dans ses ouvrages précédents, préoccupée par la reconstruction des rapports socio-économiques entre les groupes dans la colonie. La défense et la guerre représentent une charge importante sur la colonie et la contribution des paysans et des citadins est étudiée en détail. Le portrait n’est pas celui d’un Canadien étouffé par les élites coloniales, ni celui d’un habitant entièrement libre de l’emprise étatique. Dechêne examine les charges qui s’appliquent à l’habitant ou au bourgeois : corvées de fortification, logement des gens de guerre, réquisition d’équipement, de bétail ou de blé, etc. Bien que ces charges sont susceptibles de provoquer de l’opposition, particulièrement si elles surviennent pendant les temps forts de l’agriculture, elles rencontrent en règle générale peu de résistance. L’habitant sait aussi profiter des temps de guerre, soutient Dechêne, que ce soit en tirant un meilleur prix de ses récoltes ou par les services ponctuels qu’il sait offrir aux troupes en déplacement.

La Guerre de Succession d’Autriche, et particulièrement la déclaration de guerre à la Grande-Bretagne en mars 1744, annonce un tournant pour la milice canadienne. Jusqu’à la conquête, le rôle de la milice dans la stratégie militaire coloniale ira croissant. Les chapitres 8 à 11 sont consacrés à cette période pendant laquelle les levées deviennent de plus en plus importantes et l’encadrement militaire se professionnalise. Dechêne décrit ainsi la transformation de la milice montréalaise : « Entre la troupe excitée et maladroite de l’île de Montréal qui poursuit les assaillants agniers en 1747 et le bataillon d’élite des années 1759-1760, il y a un travail de formation de longue haleine qui tranche avec la négligence initiale » (p. 311). La participation de plus en plus nombreuse des miliciens aux déplacements à travers la colonie finit par en faire une troupe d’une efficacité respectable et, à la veille de la Conquête, c’est la presque totalité de la population adulte qui participe à la défense de la colonie. L’écroulement des troupes françaises en 1759-1760 est raconté en détail dans le chapitre intitulé « L’invasion ». L’auteure y décrit aussi bien les efforts défensifs des paroisses que le désarroi des conscrits devant la destruction imminente de leurs biens.

Partout où elle le peut, Dechêne tente de reconstruire les enjeux militaires du point de vue des participants, cherchant à comprendre la motivation de ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont contribué à l’entreprise militaire française. La pauvreté des sources documentaires rend cette entreprise ardue et Dechêne doit exploiter au maximum les éléments contextuels pour établir les raisons qu’ont eu les Canadiens d’accepter le rôle militaire qu’on a voulu leur faire jouer. Loin d’accepter l’idée d’une population insoumise, Dechêne soutient qu’« au-delà des ruses individuelles pour échapper à la conscription ou pour éviter les emplois dangereux, au-delà des cas d’insubordination, des murmures et des mauvais propos, la milice, celle des campagnes en particulier, fait preuve dans l’ensemble d’une grande docilité » (p. 429).

Le portrait des motivations demeure évidemment complexe. Pendant la plus grande partie de l’histoire de la colonie, la guerre demeure affaire de partis, où la milice joue un rôle mineur et l’appât du gain une motivation déterminante pour ceux qui s’y engagent, généralement sur une base volontaire. La peur de l’ennemi, amérindien d’abord puis anglais, a probablement aussi joué un rôle important chez les conscrits, même si les témoignages à cet effet demeurent extrêmement rares. La guerre offensive menée par le Canada contre les colonies anglaises n’allait pas sans s’accompagner d’une crainte des représailles qui, selon l’auteur, a contribué à faire accepter un effort militaire de plus en plus lourd. À côté de ces intérêts proprement matériels, Dechêne ajoute les motivations que pouvaient tirer les paysans de leur loyauté et de leur fidélité à la couronne française. Malgré la démission de la milice devant la défaite imminente, Dechêne questionne l’idée d’une population s’étant déjà détachée de la France :

Si la société rurale tend ainsi à se replier sur elle-même, elle est en même temps sollicitée et investie par des expériences et des institutions d’origines extérieures qui sont intégrées à sa vision du monde. Pourquoi faudrait-il que cette vision s’arrête à Québec ? […] Parce qu’il s’agit précisément d’un rapport symbolique, la distance ici compte pour peu et nous ne voyons pas pourquoi le paysan canadien ne partagerait pas avec le paysan auvergnat cette foi politique en la bonté royale (p. 441).

L’interprétation de Dechêne se présente en porte-à-faux avec celle promue par un Guy Frégault qui voyait dans les dernières années du régime français apparaître une distance croissante entre la colonie et sa métropole, Vaudreuil et Montcalm. Selon Dechêne, la rupture entre Canadiens et Français était cependant loin d’être consommée et la population canadienne conserva jusqu’au dernier moment sa fidélité au Roi et son identité d’abord française. Si l’auteure démontre avec aisance les faiblesses de l’interprétation de Frégault, la pauvreté des sources documentaires l’empêche de démontrer pleinement la sienne. La question d’une rupture précoce entre Canadiens et Français risque ainsi de demeurer ouverte à jamais.

L’ouvrage de Dechêne ne clôt pas les débats interprétatifs, mais il représente certainement une somme colossale du savoir disponible sur la relation entre la population canadienne et le pouvoir militaire pendant les 150 ans du régime français. Il est désormais un ouvrage incontournable pour l’étude de cette période.

Benoit Dubreuil
Chercheur postdoctoral, UQAM

 

 
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