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triangleAnnée: 2009 triangleNumero: Janvier triangleCategorie: Comptes rendus
Carl Bergeron. L’État québécois et le carnaval de la décadence Version imprimable
Alexandre Lamoureux   
16-01-2009

Carl Bergeron
L’État québécois et le carnaval de la décadence, Montréal, Éditions de L’Intelligence conséquente, 2008.

Notre État est méconnaissable. La dédramatisation des émeutes de Montréal-Nord, l’instauration insidieuse d’un programme d’Éthique et de culture religieuse ainsi que le zèle pédagogique d’une commission Bouchard-Taylor, voilà quelques exemples récents démontrant la nature subversive des élites trônant au sommet des institutions québécoises. Pour l’honnête homme plutôt optimiste, cette période accablante ne saurait durer, «il y a bien une limite au non-sens» se dit-il. L’infatigable militant souverainiste, quant à lui, blâme les libéraux provinciaux pour le ramollissement de l’État et le délire institutionnel, convaincu que tout reviendra dans l’ordre lorsque son peuple renouera naturellement avec le penchant péquiste d’antan accompagné d’un crescendo patriotique menant au Grand Soir.

C’est à ces deux personnages, comme bien d’autres aux réflexions malheureusement angéliques, qu’il faut impérativement suggérer la lecture du brillant essai de Carl Bergeron : L’État québécois et le carnaval de la décadence, publié aux Éditions de L’Intelligence conséquente. Le sourcillement du lecteur à la vue du titre dépourvu de légèreté risque d’être de courte durée, puisque le portrait qu’esquisse l’auteur du Québec contemporain est difficilement réfutable. Dogmatisme socioconstructiviste de l’État en matière d’éducation, étrange uniformité contre-culturelle de l’art, obsession des élites pour la tolérance et la diversité, la longue liste des dérives institutionnelles n’est pas totalement inconnue de ceux qui alourdissent encore leur quotidien d’un rapport intime avec le réel. De cet effondrement en apparence désordonné, l’oeuvre de Bergeron décèle l’étonnant unisson idéologique de l’élite québécoise qui, loin d’être désemparée, s’active à déployer son entreprise«progressiste» à l’aide d’innombrables leviers étatiques. Étant donné la densité hors du commun de l’ouvrage, nous nous limiterons à exposer dans cet espace limité les pensées les plus marquantes.

Il n’est plus possible d’écouter un bulletin de nouvelles sans être exposé à une multitude de publicités gouvernementales visant à vous sensibiliser, chacune se terminant avec le logo aujourd’hui déprimant du gouvernement québécois. La fréquence d’exposition est telle que l’emblème sera bientôt imprimé en permanence sur votre rétine, ce qui rendra la conscientisation d’autant plus efficace. Ce que l’auteur nomme«techno-progressisme» correspond en partie à cette volonté des élites d’éduquer le citoyen avec les ressources de l’État. Fusion effroyable de l’ambition technicienne et du progressisme utopiste d’ici, l’idéologie est présentée comme la nouvelle doxa étatique québécoise. Langue de bois, chartisme intégral, horreur de la coercition étatique à des fins autres que la sensibilisation, attitude festive, anticatholicisme inné et esprit nomade, voilà les valeurs et réflexes permettant d’accéder aux postes clés.

Pour nous convaincre de l’omniprésence de cette doctrine d’État, Bergeron décortique minutieusement la pléthore de festivals à vocation«éducative» assaillant la métropole et les villes normalement paisibles. Évidemment, l’action gouvernementale ne se limite pas qu’aux subventions festives. Le programme progressiste se déploie à l’aide des ministères et des institutions financées par les fonds publics, telles les universités, ainsi que les différents observatoires et commissions. À titre d’exemple, l’auteur présente le délirant et sinistre projet 3-R – Je me Régale, je me Remue et je Rigole, visant à«développer» de meilleures habitudes de vie chez les jeunes de Vanier, quartier défavorisé de la ville de Québec. Le lecteur y découvrira les visées thérapeutiques répugnantes d’un professeur-technicien de l’Université Laval ayant pour objectif d’assainir le régime alimentaire et le mode de vie de ces enfants. Ces jeunes nécessiteux, qui n’ont que faire d’une philosophie zen, doivent maintenant justifier la présence de tissus adipeux que leur activité quotidienne ne parviendrait toujours pas à dissiper. Comme quoi il est aujourd’hui possible de voir l’État et ses acolytes dans sa soupe. Cette expérience morbide, comme tant d’autres, est révélatrice d’une nouvelle idéologie cherchant frénétiquement une problématique à résoudre en chacun de nous.

Selon l’auteur, ce n’est pas un hasard si les idéologues techno-progressistes se sont attaqués au système scolaire et à la jeunesse. Bergeron décrit ainsi la mutation programmée de ces institutions fondamentales :

Quand le Ministère de l’Éducation est devenu, en 2005, le Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, cela n’était pas un hasard ; c’était l’expression officielle d’une réalité intériorisée depuis longtemps sur le terrain. L’éducation n’est plus que l’éducation, elle est aussi loisir, ce qui se voit par les«méthodes pédagogiques» employées par les nouveaux enseignants, qui ne savent pas tenir une heure sans être ludique ou interactif.

Sur le même sujet, il ajoute brillamment :

Pour ceux qui ne le savent pas encore, ou qui ne veulent pas le savoir, dans les écoles québécoises on n’apprend moins la langue française que la nécessité de trouver le féminin de«docteur» et de «professeur» ; on n’apprend moins la philosophie que le petit catéchisme de la «tolérance» et du «respect» ; on n’apprend moins à être des adultes qu’à être des citoyens infantocrates.

Voilà pourquoi, lors des réveillons en famille, il ne vous est plus possible de rire grassement d’un «groupe identitaire» sans subir le regard inquisiteur de votre jeune neveu qui vous accuse, du haut de ses 14 ans, d’être simpliste et borné. Bergeron expose avec une précision inégalée ce formatage idéologique de la jeunesse et des adultes tardant à vieillir. Dans un passage intitulé«Le capital et l’idéologie» , l’auteur démontre que le monde des affaires est loin de former un rempart de pragmatisme contre ce progressisme envahissant. Laissons-lui une fois de plus la parole :« Le monde des affaires, au XXIe siècle, avec ses bureaux transparents, ses politiques de recyclage et de philanthropie, d’égalité des chances entre les hommes et les femmes, est un milieu on ne peut plus répugnant». À ce sujet il ajoute : «Il faut lire les magazines spécialisés dans les affaires pour comprendre que ce milieu a pété les plombs comme tout le reste : les hommes d’affaires ne veulent plus faire de l’argent, ils veulent améliorer la«société», «être utile», se sentir «valorisés»» . Thèse peu orthodoxe certes, mais de plus en plus crédible dans une économie où disparaît la production manufacturière et prolifèrent les firmes offrant consultation, coaching vert et gestion de la diversité ethnique au bureau.

Avant de nous attaquer au cœur de l’œuvre de Bergeron, nous survolerons une section fort pertinente portant sur la nature contre-culturelle de la production artistique québécoise. Il semble aujourd’hui impossible de dénicher un feuilleton dépourvu de personnages saturés d’angoisses existentielles, où le drame se matérialiserait sous une forme autre qu’une succession de hurlements flanqués d’un torrent de larmes préprogrammé. De la même manière, quiconque ayant été invité malgré lui à une pièce de théâtre expérimental, s’il en existe d’autres sortes, devra puiser dans les profondeurs jusqu’ici inconnues de l’hypocrisie afin de remercier son accompagnateur. Il y a visiblement quelque chose de brisé dans la culture québécoise, dirait spontanément l’honnête homme. À la lecture de cette section, titrée«Les amoureux de la culture» , Bergeron démontre avec brio qu’il n’y a pas brisure, mais bien sabotage. Dépendant de l’État, résolument révolutionnariste, déterminé à occuper tout«l’espace» possible, l’artiste contemporain est, pour l’individu sain, tout sauf original. Le portrait qu’en fait l’auteur est décapant, mais néanmoins réel :

L’artiste est contre-culturel par essence, ce qui a à peu près autant de sens que d’exiger d’un chef d’État qu’il soit un militant anarchiste. Transformé par la robotique progressiste, l’artiste n’est plus qu’un banal agent de propagande contre-culturelle, pour qui la culture civilisatrice, ce qui inclut évidemment le christianisme, ne saurait être qu’un hochet destiné à distraire les hommes de leurs magnifiques pulsions primitives […].

La littérature classique, monument gênant aux yeux de l’artiste-fonctionnaire, n’est abordée qu’à des fins pédagogiques, avant d’être ultimement déclassée au profit de substituts plus désirables, telle la littérature jeunesse. Citons une fois de plus Bergeron à ce propos :«Chaque année, les titres de littérature jeunesse gagnent en légitimité pédagogique et tassent un peu plus ces «textes que personne ne lit et ne veut lire», la littérature, malaise réel que ne savent absolument pas comment combattre nos élites» . Combat, ou plus précisément dit, offensive d’inspiration nihiliste des élites, nous voici au cœur de l’œuvre téméraire de Bergeron. L’esprit québécois, instinctivement prédisposé au salut providentiel, accepte difficilement cette trame tragique, mais malheureusement réelle comme le prouve adroitement l’auteur. Celui-ci nous offre une myriade d’exemples, dont le plus saisissant est sans aucun doute l’avènement du multiculturalisant programme d’Éthique et de culture religieuse piloté par Georges Leroux. En plus d’achever la conversion de l’élève à la religion pluraliste, l’entreprise vise à pulvériser tout réflexe objectiviste que lui auraient transmis accidentellement les derniers vestiges chrétiens de sa civilisation. Car l’œuvre de Leroux n’est pas une modernisation, mais bien une tentative d’endoctrinement, comme le relate ainsi l’auteur :« Chacune des pages de Leroux semble imprégnée de la crainte de voir un individu s’arracher à la religion pluraliste et de faire son chemin seul, en marge de l’État et de ses surveillants-missionnaires attitrés». Le peuple peut bien grogner, le Ministère et ses apparatchiks ne le considèrent plus comme légitime. N’y a-t-il pas là une preuve indéniable de la nature subversive de nos élites et de l’État ? Comment pourrait-on n'y voir qu’un simple dérapage bureaucratique, une machine devenue folle ? Comment une action gouvernementale aussi cohérente pourrait-elle émerger d’un délire généralisé ? Est-il exagéré de qualifier de totalitaires les pulsions de ces élites, comme le fait Bergeron ?

Nous conclurons ce survol de l’œuvre avec une dernière citation relatant ce que l’auteur considère comme «la chute de l’État moderne» :

Quoi qu’on en dise, et quel que soit le capital narcissique que nos sociétés «progressistes» ont constitué sur son compte, la Charte a symbolisé le début de la désymbolisation de la Loi collective, et le basculement d’un régime politique à un autre, de la démocratie parlementaire à une démocratie chartiste et juridocrate. […] La Loi devenue Gestion, c’est la Raison se perdant dans les mille détours d’un Code qui ne sait plus le sens de la Justice.

L’œuvre de Bergeron n’est pas simplement originale, elle est d’une originalité vitale. Cet essai, d’une rarissime clairvoyance, démystifie avec élégance les origines de l’affaissement québécois des dernières années et de celles encore à venir. L’État québécois et le carnaval de la décadence est un incontournable pour tout lecteur ne boudant pas impulsivement la notion de déclin sociétal.

Alexandre Lamoureux
Doctorant en génie, Université McGill

 
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