| Chronique internationale: Obama ou le malaise impérial |
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| Dave Anctil | |
| 12-01-2009 | |
Heureusement pour le genre humain, le système conçu par la modération d’Auguste se trouva convenir aux vices et à la lâcheté de ses successeurs. Edward Gibbon, The Decline and Fall of the Roman Empire Les Américains viennent d’élire un 44e président. Qui plus est un Afro-américain, aussi charismatique qu’intelligent. Un homme politique comme on n'en voyait plus, alliant un optimisme réformateur à un savoir-faire politique remarquable. Cela nous changera certainement des baroudeurs républicains de la race des pétroliers texans et des sinistres néoconservateurs. (Surtout des sinistres néoconservateurs…) Comme les autres Québécois, je me suis sincèrement réjoui de la victoire de Barack Obama. La campagne a bénéficié d’une couverture médiatique sans précédent. Le moindre discours d’Obama dans une usine de Virginie orientale a été souligné et soigneusement analysé. Sa longue et pénible ascension vers le pouvoir nous a tenus en haleine jusqu’à la fin. Et la victoire d’Obama fut célébrée, en Afrique comme en Europe, avec une ferveur digne d’une victoire au Mondial de soccer…La plupart des collègues universitaires sont enthousiasmés par l’ouverture affichée par le peuple américain qui a enfin élu un Noir à la plus importante instance de leur pays. D’autres sont plus sceptiques – avec raison – concernant la marge de manœuvre du futur président. Pour ma part, je ne puis m’empêcher de relever la profonde étrangeté de l’événement. Car tout se passe comme si le monde avait élu un nouveau président. Mais comme chacun le sait, seul le peuple américain a eu son mot à dire dans l’élection de Monsieur Obama. La puissance américaine a aussi été l’objet d’une critique virulente et constante ces dernières années. D’où mon incrédulité : le monde entier n’affirmait-il pas à l’unisson, hier, que les États-Unis étaient coupables d’excès de puissance et d’interventionnisme ? On me permettra donc ici de rappeler que si la puissance ne paraît jamais aussi évidente que lorsqu’elle fait du mal, cette puissance risque de devenir encore plus insupportable si elle échoue à faire le bien attendu d’elle. L’effritement de la pax americana L’effet de contraste explique probablement la portée universelle de l’événement présidentiel de 2008. Si, durant les longues années Bush, le monde entier se plaignait de l’arrogance impériale américaine, c’est sans doute parce que les États-Unis ont mis le monde sens dessus dessous. L’équipe présidentielle de Bush promettait un monde plus sécuritaire. Le plan néoconservateur n’a bien évidemment pas donné les résultats escomptés. Non seulement le militantisme islamiste n’a jamais été aussi puissant qu’après le bourbier irakien, les données disponibles sur le trafic d’armes de destruction massive sont dignes d’un scénario apocalyptique. Par exemple, selon le National Intelligence Council – institution américaine qui publie un rapport aux quatre ans portant sur les tendances lourdes en matière de sécurité –, une course aux armements nucléaires non conventionnels se dessinerait actuellement au Moyen-Orient. Des pays importants comme le Pakistan – qui possède une soixantaine d’armes nucléaires – sont menacés d’exploser dans une orgie de violence, et l’Afrique est toujours à feu et à sang. Et que dire de la Russie, toujours aussi complexée et carburant au maximum à l’antiaméricanisme ? En partie grâce à la complaisance de l’OTAN, elle n’est redevenue rien de moins qu’un gangster international, prêt à intervenir militairement pour se défouler et humilier les Occidentaux, et tout cela, sans aucune autre considération pour la stabilité internationale. La vision néoconservatrice a d’autant plus échoué sur le plan sécuritaire qu’elle a agi sur la base d’un paradigme passéiste, en excluant de sa stratégie les dimensions sociale, économique et écologique de la sécurité. L’actuelle et angoissante crise économique est également née aux États-Unis de politiques financières irresponsables, profitant uniquement à une ploutocratie de charognards. Pendant près d’une décennie, nos voisins du Sud ont aussi bloqué la coopération mondiale en matière de réchauffement climatique. En somme, si le monde pouvait juger l’exécutif américain sur son bilan, on enverrait probablement Bush et Cheney à Guantanamo Bay… Mais tout se passe comme si le monde s’attendait maintenant à ce qu’un pays qui possède les moyens de faire autant de mal soit en mesure de faire un bien commensurable. On parle bien sûr d’un pays qui mène le monde libre depuis plus de soixante ans parce qu’il nous a débarrassés des Nazis et des Soviétiques. La pax americana a par la suite renforcé un exceptionnalisme intériorisé qui ajoute une fonction providentielle à l’exécutif états-unien. En effet, les bienfaits apportés à l’humanité par les États-Unis les ont conduits à se passer de l’opinion de la pluralité des acteurs dans la gestion internationale des risques. Devenues arrogantes, les élites conservatrices, parvenues au pouvoir avec Bush II, furent dès lors séduites par une prophétie auto-réalisatrice : la puissance américaine possède une « destinée manifeste » tout simplement parce qu’elle est la seule capable d’assumer un commandement bienfaiteur à portée universelle. Les meilleures têtes politiques répètent pourtant, et ce, depuis longtemps, que la puissance américaine est beaucoup trop considérable pour un monde divisé en deux cents États. Si les pôles hégémoniques sont nécessaires en période de guerre, lorsque les plaques tectoniques se stabilisent, une hégémonie asymétrique inclinera systématiquement vers l’impérialisme. En d’autres termes : si le « monde libre » a longtemps eu besoin d’un stratège américain, la paix revenue, on souffre mal l’arrogance de son leadership. En science politique, on parle ainsi d’un monde devenu « polyarchique » et de « réseaux planétaires interdépendants », toutes transformations susceptibles de laisser présager la fin du règne américain. Les professeurs expliquent ainsi à leurs étudiants que sur la scène internationale, le « soft power » occidental est aujourd’hui beaucoup plus déterminant que le « hard power » de contraindre. Des philosophes et des sociologues annoncent aussi depuis longtemps le passage imminent du système international vers un régime de « gouvernance mondiale » susceptible de rectifier la domination états-unienne sur la planète. Qu’en est-il vraiment ? « Obamania » Lorsque le sénateur de Chicago remporte la présidentielle, on célèbre, beaucoup plus modestement, le renouveau éminent d’une politique redonnant leurs voix aux alliés traditionnels en matière de sécurité internationale. Encore une fois, le contraste est saisissant : pendant qu’ils rêvaient, sous Bush II, à une ère postimpériale de démocratisation globalisée de la puissance, tout se passe comme si les élites mondialistes attendaient maintenant, avec modestie et reconnaissance, que les États-Unis daignent enfin se rappeler qu’ils ne sont pas seuls. Puis, très rapidement, on aperçoit les mêmes élites retrouver leur réflexe attentiste : Obama voudra-t-il signer Kyoto ? Voudra-t-il intervenir au Darfour, puis au Congo ? Pourra-t-il tenir en laisse Poutine ? Daignera-t-il contraindre la Chine dans ses ardeurs au Tibet ? L’Amérique va-t-elle prendre cette crise financière à bras-le-corps pour sauver la planète d’un appauvrissement global ? La liste pourrait s’allonger indéfiniment, tellement le « monde libre » semble si subitement avoir retrouvé un goût pour l’interventionnisme américain ! D’où le malaise qui m’habite devant cette dernière mouture de l’« Obamania » : ne doit-on pas craindre que le déferlement de cette vague d’espérance ne renforce à nouveau l’emprise arbitraire de l’exécutif américain sur nos existences ? Ne devrions-nous pas plutôt demeurer cohérents avec nos froides analyses des dernières décennies pour apprendre à nous passer définitivement du paternalisme étatsunien ? Car n’avons-nous pas dit et répété que le monde est devenu trop complexe pour être conduit par un seul homme, fût-il Barack Obama ? Obama est déjà une idole médiatique et politique. Critiquez une idole et on vous accusera vite de nous condamner tous au désespoir. Il m’apparait évident que nos élites occidentales ne semblent pas encore prêtes à assumer les conséquences d’une véritable rupture vis-à-vis du leadership étatsunien. Et la tentation apologiste semble d’autant plus grande que le président actuel suscite une affection inédite depuis John F. Kennedy, dans un contexte où la demande d’espoir dépasse largement celle du réalisme. La crise-monde La crise financière mondiale, bien sûr, est l’autre grand sujet d’actualité internationale. Nul besoin d’être économiste pour percevoir la gravité de la situation économique actuelle. Environ 1,2 million de travailleurs américains ont déjà perdu leur emploi cette année. L’économiste Joseph Stiglitz souligne que Barack Obama devait justement sa spectaculaire victoire électorale à la perspective d’une longue et profonde crise économique américaine et mondiale. S’il parvient à juguler le monstre économique américain, il sera alors considéré comme le grand président que le monde attend de lui. Mais s’il échouait dans cette entreprise colossale, il risquerait de subir le même sort que la triste figure de Jimmy Carter. Car à l’image des iniquités présentes au cœur du système de chômage canadien (qui laisse sans le sou des légions de contributeurs), la sécurité d’emploi aux États-Unis va produire une crise sociale potentiellement explosive qui risque fort d’aggraver la crise économique. En effet, comme le rappelle Stiglitz dans le même article, à peine le tiers des Américains sans emploi reçoivent un chèque de chômage ! Il y a pourtant des différences considérables qui rendent cette crise socialement beaucoup plus virulente que chez nous. Car parmi les Américains qui perdent leur emploi, une large majorité perd également sa couverture médicale. Et à cause de l’insanité du marché du crédit des dernières années, quelque 3,8 millions de foyers donneront la clé de leurs maisons aux banquiers. Obama hérite en plus d’un déficit record de 438 milliards $, d’une dette nationale approchant les 11 000 milliards $ et de deux guerres dont les coûts pourraient totaliser, toujours selon Stiglitz, 3000 milliards $. Avant même qu’il n’entre en poste, des sommes colossales (700 milliards $) ont déjà été engagées aux bons soins de Henry Paulson pour soulager les spéculateurs irresponsables de Wall Street, et l’industrie automobile américaine, aussi inique qu’inefficiente, a maintenant le culot d’espérer un sauvetage de même acabit… Obama arrive ainsi au pouvoir au cœur d’une tourmente colossale. Élu avec une vague de légitimité historique, il devra agir avec des moyens réduits dans un contexte où les attentes sont totalement disproportionnées. Pour obtenir des résultats, il devrait démanteler les pans fondamentaux de la puissance militaire de son pays. Il devrait aussi contraindre les élites américaines à contribuer équitablement au fardeau collectif pour que cesse le régime de ségrégation socio-économique. Mais comme cela s’est déjà produit dans la Rome antique et dans l’Angleterre du XIXe siècle, l’hyperpuissance a corrompu en profondeur les États-Unis et a rendu le monde à la fois plus servile et rebelle. Certes, le charisme et l’ouverture d’Obama tranchent déjà avec l’arrogance éhontée des États-Unis de l’ère Bush. Mais politiquement parlant, cette attitude n’en fait pas automatiquement un ticket modérateur de puissance. Car les légions déployées partout sur la planète, le clientélisme politique massivement subventionné, les appareils sophistiqués de surveillance et les méga-arsenaux offensifs constituent un legs avec lequel il n’est pas facile de rompre. Il faudra donc reposer les vieilles questions tout en renouvelant notre approche vis-à-vis du géant américain. Le nouveau président daignera-t-il abandonner les habits de l’empereur pour redevenir le simple représentant d’une république ? Osera-t-il gérer le long et patient travail de déconstruction de la puissance américaine ? À l’encontre des interminables exhortations au changement entendues partout dans les principaux médias, l’historien et économiste britannique Niall Fergusson est persuadé que le nouveau président maintiendra résolument le cap. Car le
Niall Fergusson est certes un historien apologiste de l’impérialisme et proche de la droite conservatrice anglo-américaine. Mais sa lecture cynique de la situation me semble être la plus crédible : l’élection d’un nouvel empereur a été accomplie, cet automne, sous le signe de l’amour universel. Et l’amour ne rend-il pas aveugle ? |
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Année: 2008