| Claude Corbo. Passion et désenchantement du ministre Lapalme |
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| Denis Monière | |
| 10-01-2009 | |
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Claude Corbo Alors que la politique est souvent représentée comme une scène de théâtre où se jouent des tragi-comédies, les dramaturges québécois s’en inspirent très peu comme matériau de création et laissent ce terrain aux humoristes qui se moquent allègrement de la classe politique. Les dramaturges québécois fuient l’univers du pouvoir pour se complaire dans l’exploration du moi et des zones les plus secrètes de l’âme humaine comme s’il y avait un espace sidéral entre l’individuel et le collectif. La dramaturgie québécoise contient bien sûr du théâtre historique montrant les relations de domination dans un cadre colonial comme la pièce De Baptiste à Catherine de Michèle Lalonde, mais bien peu de pièces ont mis en scène la vie politique elle-même sauf dans les années soixante où le théâtre politique a connu quelques balbutiements avec des pièces comme Hier les enfants dansaient de G. Gélinas ou Charbonneau et le chef pièce écrite en anglais par J.T. McDonough. Mais depuis cette époque d’ébullition cultuelle, la veine semble s’être tarie. L’œuvre que nous livre Claude Corbo étonne parce qu’elle vient de l’extérieur du milieu théâtral. Professeur de science politique et homme de pouvoir lui-même, Corbo a eu l’audace de traiter de la conception du pouvoir en mettant en scène des personnages politiques réels : Jean Lesage, Georges-Émile Lapalme, Guy Frégault et J. André Dolbec, haut fonctionnaire du Conseil du trésor. L’action se passe, si on peut dire car il s’agit essentiellement de dialogues dans le bureau du ministre des Affaires culturelles, le 3 septembre 1964, jour de la démission du ministre Lapalme de ses fonctions ministérielles. Corbo s’inspire des mémoires de Lapalme pour construire sa trame et reconstituer les raisons qui l’ont amené à prendre cette décision. Défilent tour à tour dans le bureau de Lapalme les protagonistes du drame. D’abord, son sous-ministre Guy Frégault lui annonce que les demandes de crédits adressées au Conseil du trésor pour soutenir les artistes ont été refusées alors que le budget du ministère permettrait amplement de financer les subventions. Dolbec, l’âme damnée de Lesage, vient ensuite justifier les coupes budgétaires. Il s’agit d’éviter de mettre le gouvernement Lesage dans l’embarras avec des projets culturels trop avant-gardistes comme l’acquisition de toiles ou de sculptures d’artistes québécois. Il insinue que subventionner une troupe de théâtre québécoise pour aller jouer en France du répertoire français c’est faire un mauvais usage des fonds publics et que ceux-ci devraient plutôt encourager la création d’œuvres québécoises. Lapalme lui rétorque qu’il n’a pas les compétences pour porter des jugements sur la valeur des œuvres et que c’est la fonction du ministre et de ses conseillers de prendre ces décisions. Lapalme ne peut accepter les ingérences tatillonnes de Lesage qui cherche à tout contrôler pour mieux affirmer son pouvoir sur ses ministres. Dolbec reproche aussi à Lapalme de manquer de sens politique, il n’assiste jamais au conseil des ministres et ne peut donc faire alliance avec d’autres ministres pour faire avancer ses dossiers. Enfin, il incite le ministre à aller chercher l’argent d’Ottawa pour financer les artistes comme le font les autres provinces. Lapalme lui réplique : « Oui le fédéral s’est occupé et s’occupe des arts. Mais c’est parce que Québec a trop tardé à s’en occuper lui-même […] Le Québec ne doit pas confier aux autres ce qui lui est le plus précieux, ce qui fait son âme et le cœur de son destin » (p. 75). Homme de principe, Lapalme se refuse à transiger avec les exigences de la politique politicienne et à soumettre ses choix culturels aux impératifs de la rentabilité électorale. Lapalme, dans une autre scène, explique à Frégault qu’il y a un désaccord fondamental entre le premier ministre et lui, qu’il ne peut jouer le courtisan et pratiquer les jeux de pouvoir qui le mèneraient sur la pente de la compromission. Ces algarades ne servent qu’à préparer l’affrontement final entre Lesage et Lapalme. Le premier cherche à amadouer son ministre en lui proposant des compromis de quelques milliers de dollars, mais le contentieux n’est pas financier, il est philosophique. Les deux hommes ont une vision radicalement différente de l’exercice du pouvoir. Lesage est présenté comme un opportuniste qui se sert des idées, surtout celles des autres, pour établir son pouvoir. Il est imbu de lui-même et assoiffé de pouvoir. Pour Lesage, une idée ou un projet qui ne sert pas la conquête du pouvoir est une idée inutile. Il accuse Lapalme d’être un loser parce que celui-ci soutient une conception différente de l’action politique dont le but est de faire avancer des idées et non pas de prendre ou de conserver le pouvoir. Il est préférable de défendre ses idées même lorsqu’elles ne sont pas populaires que d’y renoncer pour conquérir le pouvoir : « la passion du pouvoir est plus dangereuse que ces idées qui passent mal dans la population. Quand tu te bats pour tes idées, même si tu perds, il en reste toujours quelque chose… Les gens qui prêchaient dans le désert la nationalisation de l’électricité, il y a trente ans, ils ont perdu. Mais ils n’ont pas eux-mêmes sacrifié leurs idées. Elle a fini par se réaliser. Tandis que si tu sacrifies tes idées, le pouvoir finira par t’échapper et tes idées n’auront pas la chance de se réaliser » (p. 109). « Perdre c’est moins dégradant que de se trahir soi-même »(p. 112). Lapalme a démissionné parce qu’il ne pouvait plus supporter la pusillanimité de la classe politique et parce que le Parti libéral n’était plus porteur d’idées de changement, mais ne servait que les ambitions de pouvoir de son chef et de sa cour. Le message de cette pièce est que la victoire électorale ne peut être la seule justification de l’action politique. Ce débat sur les finalités de la politique est d’une grande actualité puisque le Parti québécois utilise la même logique que Lesage pour justifier la mise en sommeil de son option. Au lieu de faire la promotion de la souveraineté, on préfère prendre le pouvoir pour gouverner une province et remettre la réalisation de la souveraineté aux calendes grecques sous prétexte que les Québécois ne sont pas prêts à assumer leur destin.
Denis Monière |
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Année: 2008