| Afua Cooper. The Hanging of Angélique. The Untold Story of Canadian Slavery… |
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| Charles Courtois | |
| 30-03-2008 | |
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L’histoire d’Angélique, esclave africaine de Nouvelle-France exécutée pour avoir incendié Montréal en 1734, a fait l’objet depuis 2005 d’un énorme travail de reconfiguration de la mémoire collective. Une exposition au Centre d’histoire de Montréal à l’hiver 2007, s’ajoutent à un documentaire à Télé-Québec (le 20 octobre 2005), à l’inauguration d’une plaque commémorative par le maire de Montréal en 2005, et même une cérémonie à la Cour supérieure de Montréal, animée par 400 écoliers où le juge en chef Michel Robert, a déclaré Marie Angélique « innocente, faute de preuves » (Le 26 mars 2007 : Cf. Marie Allard, « Une esclave noire innocentée par des écoliers », La Presse, 27 mars 2007). Bref, Angélique suscite une avalanche de commémorations et des plus officielles, dont nous ne rappelons ici qu’une partie. Tout cela depuis la parution du livre de Denyse Beaugrand-Champagne, Le procès de Marie-Josèphe Angélique, en 2004 (Libre-Expression).
Est-on en train de créer un nouveau Wilbert Coffin ?
C’est en tout cas la question qui surgit à la lecture de l’ouvrage qu’Afua
Cooper, professeure d’histoire à l’Université de Toronto, consacre à son tour à
Marie-Josèphe Angélique. Car, tout en présentant un martyologe, Cooper admet
qu’elle est elle-même convaincue qu’Angélique est l’incendiaire : tout
tend à le prouver. En effet, Wilbert Coffin a été transformé en martyr du
gouvernement de Duplessis, en symbole de son caractère prétendûment oppressif,
spécialement par un président de la Ligue des droits de l’Homme par ailleurs
fort élogieux du régime de Mao [1]… Ce jeu de
Jacques Hébert (et ses acolytes) avec Coffin est un cas-type du procédé
classique de la critique radicale et déséquilibrée de décisions de tribunaux
occidentaux, que Raymond Aron avait très bien identifié dans L’Opium des intellectuels. On
pense aujourd’hui que Coffin aurait toutes les chances d’être trouvé coupable
par un jury [2].
Est-ce que le cas Coffin apparaît vraiment comme une exception relativement aux
procès pour meutre à son époque en Amérique du Nord ? La même réalité ne
s’applique-t-elle pas à Marie-Angélique ? C’est-à-dire qu’on aurait à
cette heure tendance à la transformer en victime innocente et à monter en
épingle ce procès par parti pris idéologique. On a voulu transformer Coffin en
symbole, en preuve de l’oppression de Duplessis, sans doute abusivement.
Maintenant on voudrait transformer Angélique en symbole, en preuve d’une
oppression prétendûment essentielle à la Nouvelle-France.
Cooper admet même que la très grande majorité de ceux qui se sont penchés sur la question le pensent aussi. Pourquoi ? Parce que le comportement d’Angélique et de son amant dans les mois précédents et au moment même de l’incendie portent à le croire. Angélique avait publiquement menacé de « rôtir » sa maîtresse et les Français. Elle paraît manifestement avoir planifié, avec son amant Claude Thibault, engagé chez les Francheville à qui appartenait Angélique, de profiter d’un incendie pour fuir la colonie. Lorsque leur maîtresse Mme de Francheville devint veuve, prise de peur et ne se sentant pas l’autorité de contenir leur hostilité, elle les avait confié à un voisin apparenté, le sieur Monière. Chez Monière, les deux amants avaient tenté d’incendier la demeure, selon toute apparence pour en profiter pour s’enfuir. Ils avaient mis le feu à leurs effets personnels dans leur chambre mais avaient été découverts rapidement par des domestiques. Puis Angélique et Thibault avaient tenté une première fois de s’échapper ensemble, mais leur expédition fut tentée au mauvais moment, à l’hiver. Leurs traces dans la neige permirent aux autorités de les retrouver aisément à Chambly, où les conditions hivernales les avaient obligés à s’arrêter. Leur départ aurait dû se faire à l’automne, mais Thibault avait voulu attendre un payement de gages que Francheville lui devait, erreur fatale au plan de fuite. Cette première tentative avait donc été mal conçue. Le temps pressait pour les amants, ce qui explique sans doute leur précipitation : devant les menaces et l’aggressivité d’Angélique, la Francheville avait apparemment décidé de vendre Angélique à un marchand de Québec, pour s’en débarrasser et la punir tout à la fois. Si les deux amants voulaient fuir ensemble, il fallait donc le faire avant que le dégel ne permette à un navire de descendre Angélique à Québec. Puis, dès que la fonte des neiges avait commencé, mais avant qu’un navire ne puisse emporter Angélique, l’incendie de Montréal s’était déclaré, le 10 avril 1734. La veille, Angélique avait fait part d’intentions meurtrières envers sa maîtresse à l’esclave domestique de la maison voisine, Marie-Manon, une Panis. Le soir même de l’incendie, une enfant l’avait vue monter au grenier avec une pelletée de charbons ardents. C’est dans ce grenier que l’incendie a été détecté et s’est propagé pour ravager le cœur de la ville, mettant un nombre considérable de bourgeois à la rue, ainsi que tous les occupants de l’Hôtel-Dieu. Le soir même, aussi, la voisine d’en face avait vu Angélique guetter tout passage dans la rue, à droite, à gauche, et sur la place au fond de la rue. Peu après, cette voisine entendit le cri « Au feu ! Au feu ! ». Une fois l’incendie détecté, Angélique avait prétendu aux voisins accourus qui cherchaient une échelle pour arroser le grenier, qu’il n’y avait pas d’échelle dans la maison, ce qui était faux (et d’ailleurs la tenue d’une échelle était exigé par la loi précisément pour aider les intervenants en cas de feu). De son côté, Thibault préféra manger tranquillement son souper dans le jardin de l’Hôtel-Dieu plutôt que prêter main à l’effort commun, comme la loi le prescrivait. Bref, tout tend à prouver qu’Angélique fut coupable. Tant qu’à réviser son procès selon les normes d’aujourd’hui, à la vérité, on pourrait alors revisiter et réhabiliter toutes les pauvres victimes des exécutions cruelles du système de justice pré-contemporain en Occident… D’ailleurs quel serait le résultat si on se penchait sur tous les verdicts de peine capitale du passé des États occidentaux ? Dans le cas de Cooper cependant, cette reconnaissance de la culpabilité d’Angélique n’en fait que mieux une martyre de la nouvelle mémoire. Angélique devient ainsi une héroïne de la résistance contre l’oppression. Angélique a été exécutée pour un crime qu’elle a commis, mais ce crime était en fait une rébellion contre l’injustice. Notons que Thibault a pu s’enfuir alors que lui aussi aurait été soumis au même type de procès. Cooper décrit les tortures que subit Angélique, dont la description au Centre d’histoire de Montréal aurait fait pleurer le maire de Montréal [3], comme si ces cruautés visaient en particulier à assurer l’oppression des Noirs. Or Thibault aurait subi le même traitement s’il avait lui aussi choisi de nier. Selon Cooper, ce que le procès d’Angélique nous donne à voir, par conséquent, c’est au fond la culpabilité de toute une civilisation : celle de la Nouvelle-France, et par extension, celle de toutes les sociétés européennes. Le préfacier de Cooper, George Elliott Clarke (professeur de littérature canadienne à l’Université de Toronto) trouve même une deuxième raison pour en faire un martyre de la société des identités : en mettant le feu à Montréal, Angélique a « mis à la rue les heureux dépossesseurs des Autochtones » (p.xiv). Comme argument moral, ce serait discutable. Mais du point de vue historique, c’est tout simplement aberrant. Les Français se sont installés dans la vallée du Saint-Laurent, à l’époque de Champlain, avec le soutien de leurs alliés amérindiens (Montagnais, Algonquins, Hurons, etc.), dans ce qui était un no man’s land depuis la disparition des Iroquoiens du Saint-Laurent. Puisque cet espace abandonné était central au commerce mais exposé aux attaques iroquoises, les alliés des Français étaient ravis de ces établissements. Les Français entrèrent dans le jeu des alliances, et firent donc des Iroquois leurs ennemis. Cela étant dit, en 1701, la Grande Paix de Montréal mit fin à un cycle sanglant de guerres iroquoises et permit aux Pays d’en Haut et de fait à toute la Nouvelle-France, de devenir un espace comparativement pacifié où cohabitaient des peuples autonomes et des Français. Comme le soulignent les travaux de Richard White et de Gilles Havard, ce partenariat est en réalité tout à fait exceptionnel dans l’histoire coloniale [4]. Or, il a comme corollaire le fait que les Français n’ont jamais fait signer de traités de renoncement de droits fonciers aux Amérindiens de Nouvelle-France. Les Amérindiens du Québec n’en ont d’ailleurs pas signé, contrairement aux autres provinces. Voilà une confusion entre histoire de l’Amérique anglaise et celle de Nouvelle-France. Refermons cette parenthèse pour revenir à Clarke dont l’assertion paraît gratuite et sans fondement. Selon Clarke, le crime commis par Angélique est en fait un acte révolutionnaire qui devait unir deux peuples dans leur libération de l’oppression européenne : les Amérindiens et les Noirs ! Outre le délire du propos, sans aucun fondement, on dénote dans cette présentation la volonté claire d’utiliser un épisode de l’histoire du Québec pour tenir un discours sur le Canada raciste. Selon Clarke, la redécouverte de l’existence de quelques esclaves domestiques noirs en Nouvelle-France permet d’expliquer les exactions commises par des soldats canadiens en Somalie en 1992 (p.xiii), rien de moins ! Reprenant un discours souvent répété dans la récente mise en scène d’une mémoire d’Angélique, Clarke utilise cet exemple pour montrer que le Canada ne s’oppose pas aux Etats-Unis dans l’histoire de l’esclavage, mais se confond avec eux. Bref, il y a confusion entre Canada anglais et Québec. C’est d’ailleurs un défaut constant de l’ouvrage. Il y a solution de continuité entre la Nouvelle-France et les colonies anglaises du Canada. D’ailleurs l’histoire de la Nouvelle-France et les réalités du Québec sont présentées par Cooper exactement comme tout auteur serait obligé de le faire en présentant les réalités, coutumes et lieux d’un pays tout à fait étranger – en introduction elle présente le cadre historique et Montréal comme on le ferait dans un guide touristique (approche que trahit le sous-titre), expliquant que Montréal s’appelait Ville-Marie, ce que signifie ce nom en anglais, ou encore que la France de Louis XIV et Louis XV n’appliquait pas nos principes contemporains de démocratie (sic – p. 154). L’écrivaine Dionne Brand (professeure à l’Université de Guelph) présente l’ouvrage, en quatrième de couverture, comme « The most important piece of Canadian history written in decades » – on plaint l’histoire canadienne ! On la sent hésitante pour décrire cette réalité d’Amérique française et beaucoup plus à l’aise en traitant des provinces anglaises. Mais elle tente d’employer cet épisode pour parler, en fait, du Canada anglais. Cette histoire y est totalement annexée à celle de la nation canadian, puisqu’elle est présentée comme une clé de la compréhension de l’histoire de cette nation, tant par Cooper que par Clarke. Il faut comprendre, nous disent Cooper et Clarke, que le Canada est fondé sur l’esclavage et le racisme. C’est l’oubli de cette vérité qui explique l’existence du racisme aujourd’hui, racisme profond comme l’illustrerait l’épisode somalien de 1992. Voilà donc ce que cet ouvrage va permettre de corriger. Le Canada va pouvoir entrer dans la danse des coupables comme les grandes puissances impériales, et, il va sans dire, le Québec avec lui, puisque son histoire est ici entièrement absorbée dans celle du Canada qui retient tout entier l’attention du discours. Au surplus, l’auteure, son préfacier et son éditeur présentent l’ouvrage comme le premier à révéler une histoire auparavant inouïe et inédite – accroire que le sous-tire laisse fallacieusement entendre. C’est sans doute pourquoi le livre de Denyse Beaugrand-Champagne n’est pas mentionné. Clarke affirme même que Cooper est celle qui brise une campagne de silence sur la question (p. xiv). En réalité, Cooper s’appuie largement sur une historiographie bien établie, à commencer par les ouvrages de Marcel Trudel, discrètement salué à titre de précurseur et tout aussi discrètement critiqué dans ses interprétations. Si elle apporte du neuf, ce n’est que du côté argumentaire. Évidemment, l’histoire est moins connue en anglais – mais de là à dire que Cooper nous révèle une histoire « secrète » (p.75), alors qu’elle se base sur les travaux d’historiens éminents (Trudel) et qu’elle publie après tout une publicité faite par Denyse Beaugrand-Champagne, le Centre d’histoire, Historica, etc., il y a une marge. L’ouvrage de Cooper se présente comme de la « non-fiction », c’est-à-dire qu’il n’est ni une étude, ni un essai, ni une vulgarisation. Malheureusement, la cohérence du propos se ressent de cette définition toute par la négative et nous sommes obligés de relever qu’il se rapproche davantage de la fiction que de l’analyse. L’ouvrage est à son meilleur quand Cooper raconte les événements et dévoile les minutes du procès (p. 175 à 261), comme un récit de vulgarisation. Mais ce récit n’est que la portion congrue du volume. La majeure partie est occupée par de nombreuses élucubrations pas toujours fondées : sur l’histoire de l’esclavage dans « l’espace Atlantique », au Canada à travers l’époque française et britannique (p. 68 à 107) – mais surtout britannique et dans les provinces anglaises, ce qui nous écarte du propos – tandis que d’autres passages présentent au lecteur son parcours géographique méconnu (p.23-68), le cadre historique, « le Montréal d’Angélique » (p.141 à 175) et spécialement la Nouvelle-France de ses maîtres (p.107 à 141). Très souvent, on passe de l’un à l’autre de ces éléments sans aucune transition, à l’intérieur d’un même chapitre (en particulier les chapitres 2 et 3, p. 23 à 107). D’ailleurs le lien n’est pas logique entre ce qui intéresse Cooper, l’histoire des Noirs en Ontario et en Nouvelle-Écosse, terrain qui lui semble familier, et l’événement sur lequel elle a voulu centrer son essai pour en faire un symbole. Car c’est l’importance de l’esclavage « throughout the length and breadth of British North America » (p. 100) qui l’intéresse, et sur quoi elle se concentre dans son introduction aux événements de 1734 – qui n’ont pourtant aucun lien avec les colonies britanniques. Un événement historique tiré des chroniques des colonies anglaises du Canada n’aurait-il pas été beaucoup plus pertinent ? À ce manque de cohérence, s’ajoutent de nombreuses contradictions. Cooper affirme en effet que le tissu social de la Nouvelle-France est fondé sur l’esclavage, soi-disant parce que l’esclavage permet d’affirmer la supériorité blanche – ce qui serait donc au cœur de la colonie (p. 70). À cette étape, elle reconnaît que l’esclavage en Nouvelle-France n’est pas un rouage économique. En effet, les esclaves importés en Nouvelle-France étaient pour l’essentiel des domestiques. Ils n’étaient pas la main d’œuvre principale de l’économie comme dans les colonies du Sud. Pourtant, plus tard, elle affirmera au contraire que les esclaves noirs étaient essentiels, nécessaires non seulement à la hiérarchie sociale (p. 127), mais à l’économie, parce que plusieurs marchands utilisaient ces esclaves comme main d’œuvre domestique supplémentaire dans leurs commerces (p. 128). Notons qu’à cette époque il y en avait tout au plus une cinquantaine en Nouvelle-France – davantage de Panis, certes, mais tout de même… De plus, Afua Cooper tente de nous persuader qu’il est faux de prétendre que la condition d’esclave domestique était moins dure que celle d’esclave aux champs – elle serait même pire ! (p. 158). La démonstration n’est pas très convaincante : ces domestiques doivent être disponibles 24 heures sur 24 et faire la cuisine, nous apprend-elle. C’est l’occasion de rappeler que la cuisine française à l’ancienne comporte beaucoup de rôtis, de ragoûts et de sauces. Certes, mais la concoction d’un bon ragoût et l’esclavage de plantation apparaissent comme deux conditions difficilement comparables. Ces deux éléments, la disponibilité et la cuisine, ne différent guère du travail d’un domestique ordinaire. Dans ce passage, Cooper nous apprend même qu’Angélique, comme c’était le cas pour ces esclaves domestiques de Nouvelle-France, dispose de loisirs appréciables, pouvant effectuer une promenade quotidienne le long des berges du fleuve, visiter les domestiques des maisons voisines, fréquenter la soldatesque stationnée dans la ville, entretenir des liaisons amoureuses… La démonstration de la dureté comparable des deux conditions d’esclaves n’est donc pas très convaincante. Mais en plus Cooper développe une belle contradiction à ce propos : en narrant les événements dramatiques menant à la condamnation d’Angélique, Cooper explique que la maîtresse d’Angélique, Madame de Francheville, avait vendu Angélique pour la punir, à un marchand de Québec, qui devait, pour la punir davantage, la vendre à une plantation des îles. Donc, pour résumer, selon Cooper, la condition d’esclave domestique est aussi dure sinon pire que celle d’esclave de plantation (p. 158), mais passer de la domesticité à la plantation est en soi une punition sévère (p. 188)! Les fausses affirmations, les demi-vérités, les raisonnements défaillants sont si nombreux que nous devons ici en résumer les principaux pour bien présenter ce livre. Les meilleurs chapitres, nous l’avons dit, sont ceux qui relatent les événements, au moment de l’incendie, et le procès, dont Cooper retranscrit les minutes (en traduction, bien sûr). Pourtant la majeure partie du livre n’est pas consacrée à la restitution de l’épisode, mais à un argument. Cet argument, nous l’avons présenté, il est censé remplir le but que se donne l’ouvrage dans ses présentations par l’auteur, le préfacier et l’éditeur. Soit découvrir un passé honteux de racisme profond et fondamental au Canada et au Québec, afin de susciter par une nouvelle mémoire un repentir d’une ampleur suffisante pour guérir à terme ce racisme profond et caché. Ce livre doit donc restaurer la vérité : le Canada est fondé sur l’oppression raciale, et il doit intégrer cette réalité à sa mémoire officielle pour combattre le racisme aujourd’hui – et le combattre sur un pied d’égalité avec les autres nations blanches. Au lieu de croire que ce sont les autres qui sont coupables, en termes d’esclavage noir, le Canada – et le Québec – doit se joindre aux grandes puissances occidentales. Cet objectif se présente de manière très visuelle et concrète dans l’introduction de Cooper. L’auteur se représente déambulant dans le Vieux-Montréal à la recherche de l’ambiance dans laquelle vivait Angélique. Ce quadrilatère de l’ancienne Cité est « mis en valeur par le gouvernement provincial », relève Cooper, gouvernement qui a veillé à y déployer une mémoire officielle (p.1). Cette mémoire officielle – toute québécoise donc, comme Cooper le note à travers ses euphémismes – offusque l’auteur : il s’y dégage une mémoire commune insupportablement monolithique et « one-sided ». Entendre ici que cette mémoire officielle incarne celle du peuple québécois et non de la société des identités. D’ailleurs, il y a complot du silence, parce qu’on ne tolèrerait pas, au Québec, un discours sur les rapports entre races autre que le rapport entre Anglais et Français. Ces « lieux de mémoire » ne sont rien que des « Européens se glorifiant et s’idolâtrant eux-mêmes » (p.13). Pourquoi n’y a-t-il pas un monument aux esclaves, demande-t-elle ? Oui, pourquoi, pourquoi une statue de Maisonneuve, fondateur de la ville, plutôt que d’Angélique, incendiaire de la ville ? Cette question n’est pas que rhétorique : tandis que les représentations officielles de la mémoire d’Angélique se multiplient, y compris dans le Vieux-Montréal, la ville de Montréal songe à reconfigurer la Place d’Armes en style design contemporain, non sans la dépouiller de cette – encombrante ? – statue du fondateur… Si le Vieux-Montréal devait ériger un monument à la mémoire des quelques esclaves domestiques qui le peuplèrent du temps de la Nouvelle-France, cela signifie-t-il que les villages iroquois devraient le faire également ? Car, même si elle glisse sur la question, Cooper reconnaît que les Iroquois possédaient eux aussi des esclaves domestiques noirs, comme leurs alliés, les notables anglais. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Les Iroquois ne devraient-ils pas ériger un monument à chacun des peuples qu’ils ont exterminé au XVIIe siècle, comme les Hurons, les Ériés, les Pétuns, les Neutres, etc., ou encore aux enfants prisonniers qu’ils ont martyrisé puis cannibalisé avant la Grande Paix de Montréal, et ainsi de suite ? En réalité, nous mettons ici le doigt sur une faiblesse importante de l’argumentation de Cooper comme de l’économie générale de cette mode de la culpabilité mémorielle. Les culpabilités en question doivent servir la cause de l’égalité des hommes de toutes origines, mais les culpabilités ne sont pas égales selon l’origine de ceux qui les portent. Les Amérindiens et les Noirs ne peuvent entrer eux aussi en ligne de compte dans l’histoire de l’oppression, de la violence et en l’occurrence de l’esclavage, autrement que comme victimes innocentes. Cooper évoque la réalité de la possession d’esclaves par les Amérindiens mais glisse très rapidement sur le propos, comme nous l’avons relevé. Cela va même plus loin. Elle évite complètement de relever que la possession de tels esclaves domestiques était aussi facile chez les Iroquois que chez les Européens, parce que l’esclavage des prisonniers était chose courante et banale chez les Amérindiens sédentaires du Nord-Est dès avant le contact. Ces esclaves étaient justement employés à des tâches domestiques. Les autres captifs étaient torturés et parfois consommés. Cette pratique de guerre alimente en fait le marché de Panis, des captifs que l’on décide de grâcier – et de ne pas manger – pour les vendre. En ce qui concerne les Amérindiens, Cooper nous brosse ainsi un tableau assez partial voire ridicule dans ses longs chapitres liminaires à caractère de récapitulatif historique approximatif. On y apprend par exemple que le sieur de Francheville qui devait, dit-elle, adhérer à « l’idéologie du patriarcat [sic] » (p.128), propriétaire d’Angélique, entrepreneur à la tête de l’entreprise des forges du Saint-Maurice, faisait fortune dans la traite des fourrures. Cette traite est présentée comme un bras de l’oppression impérialiste en pleine progression, progression dont Francheville avait résolu de profiter afin d’assurer sa fortune personnelle. Francheville fonda une « Compagnie des Sioux » pour amener le commerce dans l’extrême-ouest (p. 116-117). Cette extension s’accompagne de l’installation de forts français. Ces forts, Richard White nous offre dans The Middle Ground un intéressant rappel de leur dépendance totale sur leurs partenaires amérindiens du voisinage. Mais, oubliant toute nuance entre les Treize Colonies et la Nouvelle-France, Cooper les présente comme les fers de lance de l’impérialisme européen dont les trois caractéristiques sont : la christianisation, le capitalisme et la guerre (p. 116). La guerre apparaît presque comme une caractéristique particulière aux Européens, ce qui ne manque pas de piquant. Une phrase vague et trompeuse, en parlant de la colonisation française, fait référence au fait que l’arrivée des Européens à entraîné le massacre des Amérindiens par génocide ou épidémie (p.70) – ce qui laisse fallacieusement entendre que la Nouvelle-France souhaitait la mort des peuples Amérindiens, ses partenaires économiques et militaires et objectifs de son évangélisation. Ainsi, les Français sont fort coupables aux yeux de Cooper de la guerre menée aux Renards. Comme si la guerre n’était pas une réalité des Pays d’en Haut à laquelle les Français ont pour l’essentiel mis fin, en 1701, et de surcroît sans éliminer la liberté de leurs partenaires ! La guerre contre les Amérindiens en général serait une caractéristique permanente de la colonie française, autre fausseté, et ce serait là l’explication de l’esclavage des Panis. En réalité l’esclavage des Panis (aujourd’hui Pawnees), loin d’être une invention française est issu de la guerre traditionnelle des Amérindiens de Nouvelle-France. D’ailleurs, au moins les trois-quarts des esclaves en Nouvelle-France étaient panis, comme l’a montré Trudel. Cooper avance le chiffre de peut-être 1200 ou 1500 noirs sur toute la période (p. 81) – or Marcel Trudel parle de 350 en Nouvelle-France et 1200 sous le régime anglais. Cependant, ces esclaves sont au nombre de 44 entre 1700 et 1730 ; l’écrasante majorité est arrivée après 1730 et grâce à des razzias en Nouvelle-Angleterre. Ajoutons que les chiffres présentés par Trudel sont des chiffres sur les entrées de Panis – qui ne demeureront pas toujours dans la colonie, ou ne conserveront pas toujours leur statut – et que dans le cas des Noirs, le chiffre maximal est sans doute de moins de 300 pour 70 000 Français au Nord de la Louisiane en 1760. L’esclavage, et l’esclavage noir surtout, est donc marginal en Nouvelle-France. Mais comment expliquer cette confusion dans les chiffres de Cooper sur l’esclavage en Nouvelle-France ? Les chiffres font défaut pour démontrer qu’absolument tout notable digne de ce nom en Nouvelle-France possédait un esclave noir et que c’était un prérequis pour tenir son rang. En fait, Cooper glisse ici aussi presque toujours de l’histoire de Nouvelle-France, qui semble lui être étrangère, pour mentionner une foule de propriétaires anglais et quelques réalités du régime anglais. Cooper tente de restituer l’histoire de l’esclavage. Tout au long de cet exposé à prétention historique, l’histoire d’Angélique semble oubliée, et avec elle la réalité de la Nouvelle-France, puisque Cooper se concentre sur de nombreux épisodes ontariens et néo-écossais liés à l’esclavage des Noirs, dans leur contexte atlantique. De même, en abordant la source du commerce, elle passe rapidement par-dessus le commerce arabe d’esclaves, puis par-dessus la réalité africaine. Elle tente de nier, autant que possible, le fait que l’esclavage existait dans les structures sociales africaines et faisait l’objet d’un commerce que les Européens n’ont pas inventé mais développé. Au contraire, elle tente de faire passser presque tous les esclaves africains amenés en Amérique pour des captifs, qui auraient souffert le rapt de pirates européens – et non pas été vendus par des Africains (p. 27) [5]. En réalité, il y a plutôt eu une traite d’esclaves, selon trois courants – intra-africaine, orientale et occidentale, l’occidental étant la plus récente et la plus distante ; mais la traite occidentale fonctionnait essentiellement sur l’échange commercial avec des souverains africains. Manque de structure, contradictions, demi-vérités minent donc l’argumentation. Le fait de glisser sur la vente d’esclaves par des sociétés africaines n’en est qu’une des instances. Mais en fait, cet élément est nié parce qu’il est central à son argumentation : il faudrait croire que le sexisme, le racisme, le colonialisme l’esclavagisme – et en poussant à peine, la guerre – sont le propre des Blancs et qu’ils sont par conséquent les grands coupables de l’humanité. À ces crimes il faut ajouter le « paternalisme » qualifié de « puant » (p. 93). Imaginez-vous que la société d’Ancien Régime était marquée par le paternalisme et que les leaders de Nouvelle-France étaient des « mâles », « suaves, urbains et éduqués » (p. 70). Car, dans un livre ou les termes « patriarcat », « mâle » ou « Blanc » tiennent lieu d’argument, Cooper essaye de transformer Angélique non seulement en révélateur d’une réalité malheureuse bien que marginale, l’esclavage en Nouvelle-France, mais une héroïne parce que rebelle contre plusieurs oppressions : le patriarcat, le colonialisme et le racisme. Disons que c’est pour le moins anachronique. Il serait plus approprié d’aborder la question de l’esclavage en Nouvelle-France en tant que telle, mais alors en prenant en compte son contexte : la différence avec celui des plantations, où l’économie est fondée sur l’esclavage, ce qui implique des différences bien réelles, y compris dans le racisme pour la suite des choses dans ces sociétés, et le fait que l’esclavage domestique concernait tous les peuples de Nouvelle-France, Amérindiens tout autant que Français canadiens. Dire que livre d’Afua Cooper est mal construit est un euphémisme – on est en droit de s’étonner qu’il soit l’œuvre d’une professeure d’histoire et plus encore qu’il vienne d’être traduit par les Éditions de L’Homme qui eux aussi le présentent en prétendant qu’il dévoile un secret ! Pourtant, il mérite qu’on s’y attarde, à cause précisément de l’importance accordée officiellement à Angélique dans la reconfiguration de la mémoire collective depuis trois ou quatre ans, et à cause de ce que nous révèle sa rhétorique parfois délirante et trop souvent sans fondement. Ce que cet ouvrage nous révèle est une volonté très claire de s’annexer l’histoire québécoise de la part de l’histoire canadian, d’une part, et d’autre part une instrumentalisation assez grossière des malheurs d’Angélique et de Montréal en 1734. La confusion Québec-Canada n’est pas gratuite. Denyse Beaugrand-Champagne participe d’ailleurs au réseau Historica qui a beaucoup contribué à faire connaître cet épisode malheureux de 1734. Remarquons que l’exposition sur Angélique au Centre d’histoire était jumelée à une exposition au château de Ramezay, qui fut l’occasion de présenter les instruments de torture médiévaux encore en usage dans les cours et geôles occidentales de l’époque moderne, et de contraster cette justice avec celle, bien sûr, du régime anglais [6]. Or, n’est-il pas incongru d’utiliser l’exemple d’un procès d’esclave pour mettre en valeur le droit pénal anglais ? Car ni l’habeas corpus, ni le procès par jury, ni non plus le principe du fardeau de la preuve incombant à l’accusateur, n’ont épargné aux Noirs des États-unis, en particulier des États esclavagistes, une pléthore d’exécutions et de procès inéquitables, et ce, jusqu’à nos jours (pensons aux injustices qui ont tout récemment fait la manchette concernant des écoliers noirs en Louisiane [7]). Ce n’est pas le meilleur angle pour mettre en valeur les principes anglo-saxons de justice sur notre continent, puisque rien ne permet de croire que le sort des Noirs se trouvait meilleur au Sud de la frontière ou se trouva meilleur au lendemain de la Conquête, malgré un droit criminel différent. L’exposition du Centre d’histoire de Montréal nous permet donc d’entrevoir d’autres intentions qui dépassent la question somme toute marginale de l’esclavage en Nouvelle-France, et doit être rapprochée de la présentation de la Nouvelle-France faite dans nos manuels scolaires du « renouveau pédagogique », celle d’un affreux Moyen Âge qui succède à un âge d’or et précède la liberté qu’apporte directement la Conquête. Ainsi, « on en profite aussi pour parler de la vie quotidienne […] à cette époque-là […] on y apprend qu'à Montréal, en 1734, il n'y avait pas de démocratie ni de journaux, que l'esclavage était reconnu par la loi et que la torture faisait partie de la procédure judiciaire ». Présentation qui n’est, bien sûr, pas du tout orientée ! Denyse Beaugrand-Champagne a participé de près à l’organisation de cette exposition : « Après la sortie du livre, on s'est dit qu'on devrait faire quelque chose avec ça. Je voulais qu'on refasse le procès mais que les gens sentent aussi la puanteur de la ville en 1734 », explique-t-elle à la journaliste du Devoir rapportant l’exposition [8]. Mais le procès de culpabilisation du passé québécois est fondé sur une bien faible démonstration. Devant cette rhétorique multiforme, il faut bien le redire : la Nouvelle-France n’est pas une société fondée sur l’esclavage en général, ni sur l’esclavage des noirs en particulier. Le Québec n’est pas davantage coupable d’une guerre perpétuelle contre l’Amérindien ni d’une expulsion de ses partenaires Amérindiens : c’est même le contraire qui est vrai !
Charles Philippe Courtois
[1] Cf. Benoît Dubreuil, « Deux innocents en Chine rouge réédités : le mépris et l’égarement », Les Cahiers de lecture, vol. II, no 1, novembre 2007, p.19.
[2] Dossier établi par Clément Fortin, L’affaire Coffin : une supercherie ?, Montréal, Wilson & Lafleur, 2007 : Cf. Bryan Miles, « Affaire Coffin : le jury ne s’était pas trompé », Le Devoir, 29 novembre 2007. Nous faisons référence à Jacques Hébert, Coffin était innocent (1958) et J’accuse les assassins de Coffin (1963), rassemblés dans L’affaire Coffin : j’accuse les assassins de Coffin, Domino, 1980, Duplessis non merci !, Boréal, 2000, ainsi qu’au délire de P.E. Trudeau et J. Hébert, Deux innocents en Chine rouge, L’Homme, 1961.
[3] Lisa Marie Gervais, « Pleins feux sur la Nouvelle-France. Une exposition du Centre d’histoire convie les visiteurs à enquêter sur un incendie criminel datant de 1734 », Le Devoir, 27 oct. 2006.
[4] Gilles Havard, Empire et métissages. Indiens et Français dans les Pays d’en Haut, 1660-1715, Québec/Paris, Septentrion/P.U. Paris-Sorbonne, 2003 ; Richard White, The Middle Ground, Cambridge University Press, 1991.
[5] Sans parler du fait que dans l’espace méditerranéen, les États musulmans ont fait le commerce d’esclaves, Blancs ou Noirs, et que les Barbaresques pouvaient pratiquer le rapt sur des Européens : dans le cas de la mise en esclavage d’Européens, l’infidélité servait de justification. Prendre tout cela en compte nous éloignerait encore plus du schéma en… noir et blanc tracé par Cooper.
[6] Cf. Frédérique Doyon, « Petit musée de l’horreur : le château Ramezay accueille l’exposition La justice en Nouvelle-France : crimes et châtiments », Le Devoir, 12 octobre 2006 ; Lisa Marie Gervais, « Pleins feux sur la Nouvelle-France. Une exposition du Centre d’histoire convie les visiteurs à enquêter sur un incendie criminel datant de 1734 », Le Devoir, 27 oct. 2006.
[7] Voir « L’arbre de la colère », Le Devoir, 24 juillet 2007.
[8] Lisa Marie Gervais, loc.cit., « Pleins feux sur la Nouvelle-France », Le Devoir, 27 oct. 2006.
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Année: 2008
