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triangleAnnée: 2008 triangleNumero: Mars triangleCategorie: Comptes rendus
Martin Petit. Quand les cons sont braves Version imprimable
Pierre Vennat   
30-03-2008

Martin Petit
Quand les cons sont braves. Mon parcours dans l’armée canadienne, VLB Éditeur, 2007, 260 pages

Disons-le d’entrée de jeu, le récit de Martin Petit, affublé du titre accrocheur de Quand les cons sont braves m’a rendu très mal-à-l’aise comme rarement un livre n’avait réussi à le faire dans mes 68 ans d’existence.

C’est que je suis un orphelin de guerre, mon père, jeune officier des Fusiliers Mont-Royal, jeune père de famille, s’est fait tuer le 19 août 1942, lors du raid meurtrier de Dieppe. Il s’était enrôlé volontaire dès le début de la Deuxième Guerre mondiale, parce qu’il ne pouvait pas blairer les nazis d’Hitler, parce qu’il en voulait à ces Boches qui avaient tué son frère, autre jeune Montréalais ayant fait comme lui ses études au Mont-Saint-Louis de la rue Sherbrooke, mort en 1917 dans un champ des Flandres, tout près de Vimy.

D’ailleurs, sur l’écu placé à l’entrée de notre domaine familial, dans les Hautes-Laurentides, on a peint bien en évidence trois gros coquelicots rouges, pour les trois morts de ma famille immédiate dans les guerres du XXe siècle. En plus de perdre ses deux fils, mon grand-père paternel, homme d’affaires bien connu de Montréal dans la première moitié du XXe siècle et qui lui aussi a connu les tranchées d’où il est revenu avec la Légion d’honneur, a également perdu un de ses deux frères, mort de ses blessures.

Bref, aussi bien de le dire, tant du côté de mon père que de ma mère, on a toujours été militaire, un arrière grand-père de ma mère s’étant fait tuer avec les Patriotes en 1837 et des oncles, mon père, des cousins des deux côtés de la famille, ont servi en 1914-1918 et en 1939-1945. Encore aujourd’hui, historien militaire, je fais partie du Club des officiers des Fusiliers Mont-Royal, célèbre régiment de réserve canadien-français dont mon frère, était toujours, en 2007, colonel honoraire.

Ayant été pendant plus de 40 ans journaliste à La Presse, j’ai toujours proclamé bien fort que si l’on est libre de dire, d’écrire ce que l’on veut au Québec, c’est que des gens comme les militaires de ma famille et leurs camarades ont risqué leur vie pour que nous n’ayons pas, ici, la dictature des Hitler, Mussolini, Franco, Salazar, Pinochet et même Pétain dont une certaine bourgeoisie québécoise, au début des années 1940, voulait faire un héros.

Je ne crois pas être un belliciste mais j’admire les militaires. Tout comme je suis contre l’État policier, mais je crois leur rôle nécessaire pour réprimer le crime, maintenir l’ordre. Tout comme on peut admirer les pompiers sans être pyromane.

C’est donc dire que le livre de Martin Petit, militaire de la présente génération, vétéran des missions canadiennes en ex-Yougoslavie, Koweit, Somalie, ex-Casque bleu mais ex-soldat de l’OTAN, viré pacifiste et antimilitariste m’a atteint dans mes propres valeurs.

Disons-le tout de suite, non seulement Petit a le droit d’écrire ce qu’il écrit mais même moi, j’en sors ébranlé.

Petit, s’adressant à nous, écrit :

Cher lecteur, imaginez un instant que vous avez quitté les vôtres, le confort douillet de votre foyer et que vous vous retrouvez en pleine zone de combat. Vous vives dans des conditions précaires en des endroits plus qu’inhospitaliers,les balles sifflent autour de vous, les bombes d’artillerie éclatent, vos copains tombent blessés, des macchabées gisent au sol. Vous devez être constamment en alerte. Votre survie en dépend. Quelques mois plus tard, une fois votre devoir accompli, vous regagnez votre domicile et vous retrouvez l’être cher laissé derrière. Croyez-vous que tous se déroulera comme avant et que vous dormirez du sommeil du juste sur vos deux oreilles? 

Cela m’a ramené à des conversations avec ma mère. Il lui est arrivé quelques fois de se dire que mieux valait à mon père de s’être fait tuer que d’être sorti vivant de l’enfer de Dieppe. Sauf exceptions, les rares Canadiens qui ont pu regagner l’Angleterre en ce jour tragique du 19 août 1942 étaient blessés. Comme par exemple le brigadier général Dollard Ménard, qui avait été blessé cinq fois. Consacré héros, Ménard ne s’est jamais complètement remis de ses blessures, a par la suite connu de sérieux troubles psychologiques et a dû lutter contre l’alcoolisme.

Les autres survivants, qu’ils aient été blessés ou non, ont dû croupir pendant 33 mois dans des camps de concentration nazis où le moins que l’on puisse dire, le confort n’existait pas. Sans compter ceux qui, de janvier à mars 1945, ont dû accomplir ce qu’on a appelé la Marche de la mort, fuyant avec leurs gardiens les bombardiers alliés ainsi que l’avance des troupes soviétiques sur l’Allemagne.

Si tous ont conservé des souvenirs amers de cette période et que certains en ont fait et font encore d’affreux cauchemars, je connais personnellement plusieurs survivants de ce carnage qui sont encore aujourd’hui, relativement en bonne santé physique pour leur âge et surtout, en bonne santé psychologique et qui ont vécu, après guerre, une carrière tout à fait honorable dans la vie civile et mené une vie familiale tout à fait normale.

Cela dit, le livre de Petit est intéressant à plus d’un point de vue. Comme il l’écrit lui-même il n’est pas « un historien militaire mais un ex-militaire qui raconte son histoire ».

Une histoire intéressante car l’homme a servi au Qatar en 1990-91, en Croatie en 1992, en Somalie en 1992-1993, en Krajina en 1995 et, finalement en Bosnie en 2002. Bien peu de livres ont été écrit sur ces expéditions de nos soldats dans ces pays lointains. Encore moins en français et rédigés par un acteur de ces expéditions.

Par conséquent, son récit, très vivant, nous éclaire donc sur ces missions qualifiées de « missions de paix », où nos soldats, bien souvent, ont été confrontés à l’horreur sans pouvoir intervenir. Ou sur de véritables missions de guerre, comme en Somalie ou dans le Golfe avant l’Afghanistan actuel. Je ne sais si Petit a eu besoin d’un « nègre » pour écrire son livre, mais chose certaine, il est bien écrit.

Mais, à la suite de ces missions, Petit, malheureusement, a dû être traité pour troubles psychiatriques et surmonter une dépendance à la drogue et à l’alcool. Il fait partie de ces 15% de soldats déployés outre-mer qui de l’avis des Forces armées elles-mêmes éprouvent par la suite des problèmes avec le stress post-traumatique. Il en est devenu pacifiste, ce qui est tout à fait légitime, mais également amer, ce qui l’est moins et lui fait écrire des outrances qui, selon moi, nuisent un peu à sa crédibilité et ternissent l’image d’un livre qui sans ces outrances serait excellent.

Ce qui lui fait écrire que

depuis la nuit des temps, les soldats ne sont que des projections musclées des volontés de leurs dirigeants, des numéros rémunérées. Comme aux échecs, les vulgaires pions sont sacrifiés par un fou lui-même dirigé par un roi distant qui se fout éperdument des perdants de première ligne. Des citoyens étrons dont on se débarrasse en tirant la chaîne de l’oubli, des sous-merdes […] 

Et il conclut son livre en affirmant :

Je préfère écrire ces lignes n’étant encore qu’un con relativement jeune que de les consigner plus tard, une fois devenu un vieux tout aussi con, mais nostalgique et qui se dit que ses années de sévices, c’était le bon temps, et que les cons sont braves.

Ces lignes, selon moi, sont de trop. Je compatis avec Martin Petit. Je respecte qu’il soit pacifiste.

Mais orphelin de guerre, fils, petit-fils, neveu, cousin de militaires, ami de plusieurs vétérans et compagnons d’armes de mon père, des hommes de 80 ans et plus qui ont pour la plupart affronté des conditions bien pires que tout ce qu’a pu endurer Petit, je suis d’accord pour les traiter de braves. Mais je ne leur ferai jamais l’injure de leur dire ou même de penser qu’ils sont des cons.

Pierre Vennat
Journaliste et historien

 

 
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