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triangleAnnée: 2007 triangleNumero: Novembre - Décembre triangleCategorie: Comptes rendus
Mathieu Bock-Côté. La dénationalisation tranquille Version imprimable
Guillaume Rousseau   
17-12-2007

Mathieu Bock-Côté
La dénationalisation tranquille, Boréal, 2007, 211 pages

Avouons-le d’emblée, il s’agit là d’un ouvrage d’une grande qualité, au style académique certes, mais dont la rigueur de l’exposé n’a d’égale que la force des convictions. Et La dénationalisation tranquille c’est aussi, et surtout, un livre qui tombe à pic, car il explique avec des mots savants le psychodrame que le Québec vit en ce moment.

Dès les premières pages, le lecteur est emporté par un flot de mots et d’émotions indescriptibles. C’est que l’auteur y décrit ce qui s’est produit dans les années qui ont suivi la fameuse déclaration de Jacques Parizeau; en gros, une extraordinaire entreprise de criminalisation de l’appartenance nationale, de dénonciation de toute forme de sentiment majoritaire, bref une dénationalisation… pas si tranquille que ça. Il y a eu bien sûr les politiques, et au premier chef les souverainistes, qui ont tout fait pour évacuer la langue et l’identité de leur écran radar, mais il y a aussi eu des intellectuels… ou du moins des gens qui se considéraient comme tel. Et ce qu’il y a de bien avec ce livre, c’est qu’il cite abondamment ces gens, comme pour prouver hors de tout doute qu’ils ont pêché par excès d’antinationalisme, d’arrogance ou de simplisme. Par exemple, peu après le référendum de 1995, on pouvait lire des phrases telles : «  La souveraineté sera ouverte à la diversité linguistique et culturelle ou ne sera pas ». À la même époque, un certain Nikolas Ducharme affirmait, au sujet des militants favorables au renforcement de la loi 101, que : « Il faut en finir avec ces radicaux dont le racisme ethnique menace l’avenir de la souveraineté ». Puis, dans la catégorie des déclarations plus légères, il y a celle d’Elsie Lefebvre pour qui : « La souveraineté n’est plus une fin en soi, (…) seulement un supermoyen d’arriver où on veut ».. Notons au passage que cette citation est extraite du magazine Elle Québec, ce qui prouve à quel point les références bibliographiques sont éclectiques.

Pour revenir à nos moutons, disons que c’est donc tout cela que Bock-Côté dénonce dans son premier chapitre. Tout cela et bien plus, car il y a aussi eu l’affaire Michaud, le congédiement de la notion des deux peuples fondateurs par le Bloc Québécois, le redéfinition de l’identité québécoise autour de la Charte québécoise et j’en passe. On doit être reconnaissant envers l’auteur d’avoir eu la patience de nous rappeler cette époque pas si lointaine (est-elle seulement finie) où le Québec était sous l’occupation morale et intellectuelle de troupes trudeauistes radicales. Par contre, on pourrait lui reprocher de ne pas rendre suffisamment hommage aux résistants de l’ombre; qu’on pense par exemple à ceux réunis autour du collectif « Solidarité Yves Michaud » dont il n’est malheureusement pas fait mention. De même, on pourrait souligner que son argumentaire extrêmement fort aurait pu l’être encore plus s’il avait été agrémenté de quelques statistiques. Par exemple, lorsqu’il affirme que les valeurs québécoises invoquées par les pluralistes ne le sont pas, il aurait été plus convaincant en citant les nombreux sondages qui démontrant l’opposition des Québécois au multiculturalisme. Quoique ce recours aux sondages l’aurait sans doute amené à devoir faire quelques nuances, entre autres en constatant qu’au Québec contrairement au Canada on préfère les services publics aux baisses d’impôts. Mais manifestement Bock-Côté ne voulait pas s’embourber dans ces détails.

Cela dit, le deuxième chapitre dont la facture est justement plus académique, est néanmoins passionnant. Bock-Côté y décrit le procès fait à notre histoire nationale telle qu’elle a été écrite depuis Groulx; procès de l’histoire rendu nécessaire comme corollaire au procès politique du nationalisme évoqué précédemment. Plus précisément, il décortique l’œuvre de Gérard Bouchard, véritable historien officiel du pluralisme identitaire chargé de réécrire notre histoire pour mieux la décentrer de sa majorité. Ce qu’il y a de particulièrement intéressant ici, c’est que même ceux qui sont familiers avec l’œuvre de Bouchard y trouveront leur compte, car Bock-Côté ne fait pas que la résumer ou la commenter, il la situe dans le contexte plus large du multiculturalisme en Occident. Sa thèse est à l’effet que le multiculturalisme est un sous-produit du marxisme, et qu’en conséquence sa finalité n’est pas de modifier la représentation que nous nous faisons de nous-même mais plutôt de la transformer radicalement. Écoutons-le à ce sujet :

« Le multiculturalisme n’est jamais un simple réformisme : sa logique le conduit à proposer une conception radicalement nouvelle de la communauté politique qui ne devrait plus se donner dans une perspective nationale. Et s’il consent tactiquement, lorsqu’il le faut, à en préserver le vocable ou certaines représentations très élémentaires, c’est au prix d’une reconstruction complète de ses contenus, la chose étant à proprement parler réinventée, comme s’il était possible de créer un nouveau peuple. La relativisation de la conscience nationale vient avec l’élargissement du champ identitaire et l’invitation faite aux acteurs sociaux de politiser les modalités particulières de leur appartenance à la communauté nationale pour ouvrir le chantier d’une citoyenneté différenciée. »

Et en ce qui concerne l’histoire l’auteur nous apprend que : « L’historiographie radicale n’est pas antinationale de manière circonstancielle mais fondamentale. La multiplication des victimes à reconnaître fait perdre à l’histoire nationale sa dimension édifiante et son potentiel de mobilisation… »

On le constate à même ces citations, pour Bock-Côté le multiculturalisme n’est pas une mince affaire, c’est plutôt quelque chose comme une révolution anti-nationale permanente. Dès lors, on sera surpris d’apprendre qu’un historien souverainiste et de bonne foi comme Gérard Bouchard s’est laissé emporter par cette idéologie. En fait, Bock-Côté nous révèle que Bouchard a surtout tenté de concilier l’histoire nationale et les prescriptions du multiculturalisme, ce qui est impossible tant en pratique qu’en théorie. D’où le caractère alambiqué et insatisfaisant de l’oeuvre de Bouchard. Néanmoins, le jugement de Bock-Côté sur Bouchard est nuancé, puisque d’une part il avoue que ce dernier ne cherche pas à nier la nation, mais d’autre part il le reconnaît tout de même responsable d’une grossière erreur, celle de «  chercher à reconstruire l’idée nationale à partir de questions qui sont faites pour la faire éclater ».

Il faut dire que, comme nous le démontre le chapitre 3, il y a pire que Bouchard. En effet, il y a Jocelyn Létourneau, un historien dont la visée consiste explicitement à dénationaliser l’histoire du Québec et, bien sûr, à la canadianiser. Et ce dernier n’est pas seul, puisque Guy Laforest, ainsi que sa formation politique l’ADQ, et Stéphane Kelly vont dans le même sens. D’ailleurs, bien qu’il arrive à détruire l’ensemble de cette école canadianiste, c’est en s’attaquant à l’une des thèses saugrenues de ces deux comparses que Bock-Côté est le plus incisif. En effet, à leur complainte au sujet du manque d’intérêt des chercheurs québécois pour les pères fondateurs du Canada en général, et pour Narcisse Belleau en particulier, Bock-Côté répond :

« […] peut-on vraiment reprocher aux Québécois un manque d’intérêt pour le moment qu’ils reconnaissent fondateur dans leur histoire? Ne compte-t-on pas un nombre très appréciable de biographies consacrées à René Lévesque, à Jacques Parizeau, à Daniel Johnson, à Camille Laurin et même à certains hauts fonctionnaires plus discrets de la Révolution tranquille, comme André Patry? Ce qui donne à croire, pour le plus grand malheur du canadianisme historiographique, que les Québécois refusent de cliver leur histoire à partir d’une périodisation canadienne, qu’ils préfèrent centrer toutes leur histoire sur eux-mêmes plutôt que de se donner une fondation par procuration dans un État étranger avec lequel ils n’ont historiquement développé qu’une relation stratégique, au mieux problématique et conflictuelle. Entre Narcisse Belleau et René Lévesque, les historiens francophones du Québec contemporain n’ont pas eu trop de peine à distinguer le politicien mineur du père fondateur de la nation. »

Et vlan dans les dents comme on dit. À elle seule cette réponse illustre l’esprit de ce chapitre pour le moins efficacement destructeur.

Malgré tout le plaisir qu’on peut éprouver à voir les pièces de l’édifice idéologique du multiculturalisme canadien tomber les unes après les autres, c’est aussi avec joie que le lecteur poursuivra sa route dans le quatrième chapitre qui est nettement plus constructif. C’est qu’il est question de l’historiographie nationaliste. Grosso modo, Bock-Côté rend hommage à Maurice Séguin, avant d’en faire autant à l’égard de ses successeurs qui sont des biographes et des journalistes davantage que des historiens professionnels. Il pense ici notamment à Norman Lester, Jean-François Lisée et Pierre Duchesne, dont les livres sont beaucoup plus vendus que tous ceux des canadianistes. On nous permettra de souligner ici que Bock-Côté aurait pu sortir un instant du monde littéraire pour proposer une vue plus complète de tout ce qui s’est fait pendant ces années pour diffuser l’histoire nationale. Par exemple, il aurait pu mentionner le travail d’un gars comme Pierre Falardeau qui, avec ses films historiques, a su toucher une partie de la population peu attirée par les grosses briques, mais réceptive aux thèses nationalistes, pour autant qu’on se donne la peine de leur présenter dans un format accessible.

Enfin, ce livre se termine par une magnifique conclusion déprimante puis pleine d’espoir. Déprimante d’abord, parce que Bock-Côté voit dans la conjoncture marquée à la fois par le rejet du Parti québécois et le sursaut identitaire au sujet des accommodements raisonnables, le passage d’un souverainisme sans nationalisme à un nationalisme sans souverainisme. Pleine d’espoir ensuite, parce qu’il croit qu’il est encore possible de refaire du souverainisme un nationalisme et du nationalisme un souverainisme. D’ailleurs, il mentionne que : « certains des meilleurs éléments du souverainisme des prochaines années ont déjà annoncé leur désir de contribuer à cette tâche ». On comprend donc que nous n’avons pas fini d’entendre parler de Mathieu Bock-Côté.

 
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