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Trois prix du Québec pour le patrimoine réclament un plan d’aménagement culturel pour la région de la Capitale nationale avant l’autorisation de Rabaska.
Marcel Junius, Prix du Québec Gérard-Morisset 2003 pour le patrimoine
Michel Lessard, Prix du Québec Gérard-Morisset 1996 pour le patrimoine
Paul-Louis Martin, Prix du Québec Gérard Morisset 2006 pour le patrimoine
Le prix Gérard-Morisset constitue la plus haute distinction en
patrimoine attribuée annuellement par le gouvernement du Québec.
Le débat sur le projet Rabaska a apporté un regain de réflexion en
favorisant, bien malgré lui, une relecture du Saint-Laurent et des
patrimoines culturel et naturel qui lui sont associés. Une fois de
plus, ils apparaissent comme étant l’assise de notre mémoire collective
et, partant, de notre société. L’enjeu est de savoir comment
appréhender la protection des sites porteurs de notre aventure et d’en
mesurer la portée sur le territoire, mais aussi dans les esprits et les
cœurs. Lorsque l’État accorde un statut, ici, en l’occurrence, à une
portion du territoire, l’île d’Orléans, c’est pour garder intactes et
transmettre des valeurs qui sont d’ordre historique, architectural,
culturel ou environnemental. De ce qui est d’intérêt public. La
perturbation par un groupe privé d’un site voisin est-elle tolérable
lorsque celui-ci est à quelques centaines de mètres du territoire
classé et, par surcroît, non obstrué par quoi que ce soit? D’une rive à
l’autre le Saint-Laurent est porteur d’histoire. Ce territoire vaut-il
encore quelque chose? Faut-il préserver son esthétique, son paysage,
voire rehausser encore sa beauté en réparant les erreurs du passé? Ou
est-il seulement un espace économique pour l’industrie pétrolière? le
commerce méthanier? la finance? avec un apport généreux pour les
municipalités? D’après certains, il semble que l’émotion identitaire
devant un paysage ne compte plus, alors que ceux-là mêmes feront des
milliers de kilomètres pour se repaître d’une verte vallée, d’un bord
de l’eau tranquille ou d’un paysage non pollué à l’étranger?
L’île d’Orléans est protégée depuis 1935 par une loi spéciale du
gouvernement du Québec. Cela n’a pas empêché Hydro-Québec de dévisager
radicalement une partie de son territoire par une ligne de transmission
du plus mauvais effet. On croyait cette époque oubliée, rejetée, mais
non, l’arrondissement historique de l’île d’Orléans pourrait encore une
fois être défiguré par une autre pollution industrielle dans son
voisinage immédiat. Rabaska s’arroge le droit de le polluer
visuellement par ses installations. Les structures métalliques
nécessaires à son fonctionnement, les appareils portuaires ainsi que
les torchères et les quais créeront un paysage industriel en lieu et
place d’une zone verte, tranquille, touristique et culturelle qui
répond adéquatement au littoral et aux coteaux de ce bien culturel
insulaire.
L’île d’Orléans orpheline
Cette mise en situation permet de rappeler l’article paru dans le
présent journal le 26 août 2005, signé par Marcel Masse et Marcel
Junius. À ce moment, nous invitions la Commission des biens culturels
du Québec à prendre part aux audiences publiques de BAPE pour y
affirmer, par son pouvoir d’initiative, que l’intégrité de l’île
n’était pas négociable. Nous écrivions : « Nul mieux que la Commission
des biens culturels, entièrement vouée à la défense, à la préservation
et à la mise en valeur du patrimoine culturel, n’est capable avec ses
compétences, son expertise, ses expériences passées, la qualité de ses
membres et la somme innombrable de documents qu’elle possède de faire
le pas décisif qui est d’écouter, d’expertiser et de conseiller
l’autorité du ministère (de la Culture et des Communications) en cette
matière. » On connaît la suite. Le silence. Depuis lors, le rapport a
été déposé auprès du gouvernement. Les ministères ayant manifesté un
intérêt à l’égard de ce dossier ont été conviés à en faire l’expertise.
Autour de cette table gouvernementale, on parlera économie,
main-d’œuvre, environnement, ressources énergétiques, amarrage des
méthaniers, faune, flore, population et zonage municipal. On y parlera
de tout…mais on ne dira pas un mot sur ce qui constitue la mine d’or de
ce coin de pays, son patrimoine fluvial et la grandeur de ses paysages,
de sa culture, en somme. De la proximité de ces installations
industrielles avec l’arrondissement de l’île d’Orléans on ne soufflera
mot! Pourquoi? Parce qu’il y a une chaise vide, celle du ministère de
la Culture et des Communications!
Malgré cette absence étrange et remarquée, les audiences du BAPE ont
permis d’évaluer l’impact de Rabaska sur le patrimoine culturel,
naturel, agricole, tout autant que sur la faune, la flore, le littoral.
Toutefois, le rapport émis après les audiences montre bien que l’aspect
du paysage culturel n’a pas reçu le soutien minimal de la part des
responsables du patrimoine auprès du gouvernement. On notera que le
patrimoine agricole ne semble pas être une préoccupation des autorités
gouvernementales!
Une stratégie gagnante
Pourtant, il a déjà été démontré la relation étroite qu’entretient
le Saint-Laurent avec l’île majestueuse et les rives qui lui font face
dans la procession culturelle et maritime qui culmine à Québec, son
point d’orgue. Cela montre que l’espace maritime devant Québec est une
pièce maîtresse de l’échiquier urbain, tout autant qu’il peut l’être,
par son envergure, pour la région de la Capitale nationale. Cela veut
dire que cet espace maritime ne peut plus être écrasé ni piétiné par
quiconque pour faire place à quelques monstres industriels, d’où qu’ils
viennent. Le Saint-Laurent, tout particulièrement dans l’estuaire
jusqu’à Québec, doit être honoré, respecté. Il est notre plus grand
projecteur culturel, touristique, historique. Notre devoir est
d’assurer sa pérennité. Ou bien voulons-nous, avec encore quelques
autres Rabaskas, déguiser le fleuve en mini-Rotterdam ou en cour de
ferraille? Est-ce cela que nous voulons? Il faudrait y répondre!
Après tant de conférences, de mémoires ou autres arguments, nous
suggérons à l’autorité qu’il est grand temps de dessiner l’avenir
qu’elle réserve au Saint-Laurent et, par ricochet, à la ville qui est
notre capitale. La décision sur Rabaska en sera un premier indice. Par
contre, en émettant un moratoire et en attaquant simultanément le
projet d’aménagement dans l’estuaire jusqu’à Québec, nous pourrions
hériter d’un outil de gestion capable de définir les limites de
tolérance autant que l’usage des littoraux et des paysages. Une simple
investigation au ministère de la Culture, qui a déjà en main depuis
plus de trois décennies des esquisses de ce territoire, pourrait servir
d’amorce à une requalification de ce vaste espace. Le positionnement de
l’île d’Orléans dans l’estuaire démontre que cet arrondissement
historique ne peut pas être confiné à l’isolement alors qu’il participe
à un écosystème plus large et à un environnement culturel et
historique qui l’est tout autant. Les inventaires des ressources de
tous ordres sur les rives qui font face à l’île ont révélé des
richesses conjointes et partagées. Ils ont permis d’établir, par
l’étude des milieux, des zones de conservation prioritaires, d’autres
conservatoires pour l’agriculture, bien avant la création de la
Commission de protection du territoire agricole, en plus d’identifier
des secteurs récréatifs, didactiques même, et enfin touristiques. On y
a ajouté des projets de promenades émaillées de points de vue
panoramiques, des cônes visuels à préserver, des lieux où l’esthétique
du paysage qui ravit et repose doivent être sauvés. Avec Rabaska, ce
sera l’enlaidissement de ces lieux.
Voilà pourquoi il y a urgence à définir le plan d’aménagement culturel de la région de la Capitale nationale.
Malheureusement, le coup de force du gouvernement de faire taire la
Commission de protection du territoire agricole est révélateur du
silence de la Commission des biens culturels et de la Commission de la
Capitale nationale du Québec, toutes deux également et curieusement
muettes! Trois organismes dont on s’attendait à ce qu’ils soient en
avant-garde, les porteurs d’idées pour un enrichissement de nos
littoraux, pour enrayer la laideur, pour la conservation de nos terres
nourricières et du patrimoine historique, naturel et maritime, dont
nous sortirions gagnants et l’industrie du tourisme en plus!
L’idée maîtresse est de faire valoir un patrimoine auquel les Québécois
adhèrent. Chanté à travers le monde, il est Félix Leclerc et il est
musique. Il est le berceau des familles souches. Il est notre identité.
Il est notre culture. Il est notre richesse. Il est la porte d’entrée
océane de Québec. Il est la terre des bâtisseurs. Autant de raisons
pour une « sauvegarde élargie » de l’île d’Orléans et du plan d’eau
fluvial de la Capitale nationale. Si on veut vraiment éviter le
désastre, il n’est peut-être pas trop tard, mais il est temps.
P.S. – Grand temps!
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