| Les élections fédérales de 2006 et l’exclusion du Québec |
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| Pierre Serré | |
| 21-12-2006 | |
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Les élections du 15 février 2006 ont porté au pouvoir le « nouveau Parti conservateur » de Stephen Harper. Après 13 ans passés aux rênes du gouvernement fédéral, les libéraux menés par Paul Martin ont donc été remplacés par une nouvelle équipe qui entendait renouveler non seulement l’orientation fiscale du gouvernement fédéral mais aussi la politique québécoise du gouvernement fédéral. Les élections de 2006 ont-elles été synonymes de renouvellement du fédéralisme canadien, de bouffée d’air frais dans les relations Québec-Ottawa ? Il n’en est rien. Les élections de 2006 s’inscrivent dans la foulée d’un régime politique et d’un système électoral qui visent encore et toujours l’exclusion du Québec de la construction du Canada. La piètre popularité des partisComme on peut le voir au tableau 1, la démocratie canadienne souffre d’un déficit démocratique chronique. Depuis 1968, un seul gouvernement fédéral a pu disposer de l’appui de la majorité de la population canadienne. Il s’agit des conservateurs (PC), avec 50,04 % du vote valide obtenu en 1984. Ils étaient alors menés par Brian Mulroney, et cela se passait après plus de 20 ans de gouvernements libéraux.
En d’autres termes, depuis près de 40 ans, les gouvernements fédéraux sont démocratiquement faibles. Leur légitimité ne tient en définitive qu’à leur reconnaissance par l’opposition. Comme celle-ci espère aussi à la gouverne et que cette dernière n’est possible que pour des partis minoritaires aux voix portés au pouvoir par les distorsions du mode de scrutin majoritaire, tous avalisent des gouvernements représentant une minorité de l’électorat. Mentionnons par ailleurs que seulement un autre des douze gouvernements élus de 1968 à 2006 a obtenu au moins 45 % des votes valides, soit celui de Pierre Elliott Trudeau en 1968. Seulement trois autres gouvernements ont obtenu plus de 43 % des voix, soit les gouvernements Trudeau de 1974 et de 1980 et le second de Brian Mulroney, en 1988. Depuis 1993, le gouvernement disposant du plus fort appui populaire était le gouvernement Chrétien de 1993, avec 41 % des voix valides. Depuis ces élections, tous les autres gouvernements ont obtenu moins de 40 % des voix. Le Canada est donc gouverné par des partis minoritaires aux voix, et ceci a des conséquences majeures sur la place du Québec dans la gouverne du pays. L’examen du vote reporté sur les inscrits empire évidemment ce premier constat. Cet exercice n’est pas inutile compte tenu de la nature partiellement politique de l’abstentionnisme. Ainsi que l’avait montré le référendum de 1995, lorsque la possibilité de changement est considérée réelle dans l’électorat, les électeurs se mobilisent, autant ceux qui désirent le changement que ceux qui s’y opposent. Une bonne partie de l’abstentionnisme tient donc à l’utilité perçue du vote. Or, en proportion des inscrits, les appuis populaires des partis portés au pouvoir fédéral sont étonnamment bas : ils n’ont jamais atteint les 40 % depuis 1968 (tableau 2).
Pis encore, les appuis obtenus par les partis portés au pouvoir sont inférieurs à 30 % depuis 1993. Ils atteignaient ainsi un creux historique de 22 % en 2004, avec l’élection du gouvernement minoritaire de Paul Martin, à peine davantage en 2006 avec l’élection du gouvernement minoritaire de Stephen Harper, et aussi peu sous Jean Chrétien en 1993 (25 %), 1997 (25 %), et 2000 (25 %). Cet effondrement des appuis récoltés par les partis portés au pouvoir s’explique en partie par un abstentionnisme excessivement élevé, c’est-à-dire au-dessus des 30 % des électeurs inscrits depuis 1993. Bref, la régularité est la suivante : le Canada est gouverné par des minorités. Aussi peu que 25 % des électeurs inscrits suffisent pour constituer un gouvernement majoritaire aux sièges. La loufoque répartition des siègesCette fragilité démocratique des partis portés au pouvoir contraste avec la répartition des sièges et les perceptions qui en découlent. Ainsi, la répartition des sièges ne suit absolument pas la répartition des votes exprimés. Les distorsions sont considérables et produisent des résultats qui ne traduisent pas la réalité complexe du Canada (tableau 3).
Ces distorsions se sont évidemment fait durement sentir au Nouveau parti démocratique (NPD), autre parti national canadien. Elles ont aussi durement frappé le Parti conservateur mené par Kim Campbell en 1993, alors qu’il ne récoltait que 2 sièges, soit 1 % du total, contre 16 % des votes valides. En somme, l’électorat canadien n’a pas l’unanimité nécessaire à l’élection de gouvernements majoritaires. Son fractionnement devrait inévitablement produire des gouvernements de coalition. L’inverse marque pourtant la réalité électorale canadienne. L’exclusion du Québec par le système de partis au CanadaQuatre thèses s’affrontent pour définir ce qu’a été la place du Québec sur la scène fédérale depuis les 40 dernières années : Thèse 1 : le Québec est opportuniste et vote du bon bord par pur intérêt ; Thèse 2 : le Québec met en selle des gouvernements qui lui seront favorables ; Thèse 3 : le Québec se retrouve autant dans l’opposition qu’au pouvoir, selon le principe naturel de l’alternance ; Thèse 4 : le Québec est, en réalité, exclu du pouvoir. Le tableau 4 fait le bilan de la place des députations du Québec face à celles du Canada anglais au cours des 32 élections survenues depuis 1896 jusqu’à 2006.
Ces 32 élections ont été classées selon le type de rapports entretenus entre le Québec et le Canada anglais. Ces rapports peuvent :
Le bilan de ces 32 élections est le suivant :
Apparemment, la thèse du Québec opportuniste (thèse 1) fut la plus fréquemment observée de 1896 à 2006. Les thèses du Québec qui fait les gouvernements fédéraux (thèse 2) ou qui se retrouve lui aussi régulièrement dans l’opposition (thèse 3) demeurent tout aussi importantes l’une que l’autre et aussi fréquemment observées (lorsque additionnées) que la thèse 1. Quant à la thèse 4, le Québec exclu du pouvoir, elle n’apparaît avoir qu’une importance bien secondaire. L’interprétation change considérablement lorsque l’on distingue les deux systèmes de partis qui se sont succédés au cours de la période 1896-2006. Avant 1962 (1896-1958), soit en 17 élections, les députations québécoises sont majoritairement avec le pouvoir ou dans l’opposition et ne renversent que deux fois le parti majoritaire au Canada anglais (1896 et 1926). De 1962 à aujourd’hui, les députations du Québec sont aussi partagées mais les résultats sont tout à fait différents. En 15 élections, seulement trois témoignent d’un vote convergent entre les députations québécoises et celles du Canada anglais. Ces élections comprennent celles de 1968, alors que Pierre Elliott Trudeau arrivait en politique fédérale, de même que celles de 1984 et de 1988, avec Brian Mulroney, qui proposait alors la réintégration du Québec dans le giron constitutionnel canadien dans l’honneur et l’enthousiasme. Cette proposition devait mener à l’Accord du Lac Meech, en 1987. Outre ces trois élections, les députations québécoises ont renversé cinq fois les députations du Canada anglais. Elles ont été deux fois en opposition (en 1962, contre John Diefenbaker et en 1979, contre Joe Clark) et ont donné cinq majorités successives au Bloc québécois (BQ). En somme, depuis années soixante, les députations fédérales du Québec ont reflété des aspirations clairement différentes de celles du Canada anglais. Les deux partenaires n’ont pas les mêmes projets politiques. Ce que représentaient les partis fédéraux en 2006Le premier élément relatif à la représentativité des partis tient au nombre. Depuis 1993 tout au moins, avec l’arrivée du Bloc québécois sur la scène politique, les députations fédérales libérales ou conservatrices québécoises ne représentaient qu’une poignée des députés de ces mêmes formations. En 2006, la députation du Québec au sein du PLC s’élevait à treize députés sur 103 (13 %), tous exclusivement dans les circonscriptions à forte composante non francophone. Ces treize élus libéraux leur devaient leur élection dans presque tous les cas. Quant aux conservateurs, avec 8 % des 124 députés conservateurs, les dix députés québécois de 2006 ne représentaient qu’une petite minorité des élus du parti. Qui plus est, ils provenaient tous de l’extérieur de la région métropolitaine de Montréal et seulement quatre d’entre eux comptaient une expérience politique plus ou moins importante (Lawrence Cannon, Jean-Pierre Blackburn, Michael Fortier et Josée Verner). Le deuxième élément tient au lien de représentation entre élus et clientèles électorales. D’un côté les libéraux étaient intimement associés aux minorités ethnoculturelles des grandes agglomérations canadiennes, de l’autre les conservateurs représentaient un courant idéologique aux assises régionales fortement définies. Entre eux se situaient les néo-démocrates (que nous n’aborderons que dans le cas québécois ici) et les bloquistes, tous deux plus à gauche idéologiquement que les deux partis précédents mais opposés sur la question nationale. La députation libérale au Canada anglaisLes liens entre le PLC et les proportions d’allophones étaient très évidents en 2006. Ainsi, les libéraux détenaient désormais 62 % des sièges qui comptaient au moins 10 % d’allophones, soit 47 sièges sur 76. Au Québec, la proportion de sièges avec proportion minimale de 20 % de non-francophones était similaire, avec 13 sièges sur les 22 concernés. Le lien entre non-francophones et PLC perdurait toujours au Québec en 2006, à l’image de ce que l’on retrouve sur la scène provinciale. En 2006, on remarquait l’existence d’un seuil linguistique à Montréal. Lorsque les circonscriptions comptaient au moins 71 % de francophones. elles faisaient toutes élire les candidats bloquistes (19 sur 19). Là où les francophones représentaient entre 53 % et 71 % de la population totale, le PLC remportait la moitié des huit circonscriptions concernées, soit dans LaSalle-Émard, Laval-les-Îles, Honoré-Mercier et Bourassa. Il était toutefois défait dans Papineau, Ahuntsic, Jeanne-Le Ber et Brossard-La Prairie. Enfin, dans les circonscriptions qui comptaient moins de 53 % de francophones, les libéraux l’emportaient dans tous les cas, soit huit victoires en huit élections. Un seul siège libéral n’était pas montréalais. Il s’agit de Hull-Aylmer, dans la banlieue d’Ottawa. Le lien entre élus libéraux et allophones était particulièrement évident en Ontario, alors que le PLC y raflait 37 des 49 sièges (76 %) qui comptaient au moins 10 % d’allophones. Il l’était encore davantage dans la plupart des grandes métropoles canadiennes : 32 des 35 sièges de Toronto qui comptaient au moins 10 % d’allophones ont fait élire un candidat libéral (91 %), deux des quatre sièges d’Ottawa (50 %), sept des quinze à Vancouver (47 %), douze sur dix-sept à Montréal (71 %). Au total, les libéraux remportaient 53 des 71 sièges comptant au moins 10 % d’allophones (non-francophons au Québec), soit les trois quarts (75 %). C’est donc dire que les appuis du PLC chez les minorités ethnoculturelles lui ont conféré 53 sièges, soit la majorité (51 %) de ses 103 sièges. Ceci n’est pas sans importance : compte tenu du vote plus bloc des allophones dans ces agglomérations, les majorités libérales de ces châteaux-forts sont plus fortes qu’ailleurs, leurs députés plus souvent réélus. Plus expérimentés également, ils acquièrent une renommée et un prestige certains qui les prédisposent à monopoliser les postes d’importance dans les gouvernements libéraux. Ils sont ainsi plus souvent ministres et détiennent plus fréquemment les postes les plus importants. Ce fait primordial tenant au lien de représentation influence naturellement le discours tenu par le PLC : idéologiquement libéral et fortement individualiste, le PLC tient un discours rassurant pour les immigrés en condamnant le nationalisme québécois et en le présentant comme incompatible avec le libéralisme et les valeurs démocratiques. La base du rejet des droits culturels du Québec par le PLC, c’est-à-dire du droit du Québec d’adopter des mesures politiques (ex. : loi 101) visant à le prémunir contre les pressions délétères qui s’exercent sur lui, se retrouve en grande partie dans ce clientélisme. Or, s’il est une chose qui a changé au Canada entre avant 1960 et après, c’est bien de la transformation démographique de la population et de la place grandissante des immigrés. De surcroît, ces derniers proviennent précisément, depuis les changements dans les bassins d’immigration survenus il y a 35 ans environ, de pays où l’on règle les droits culturels des minorités nationales par la répression plutôt que par le dialogue. Les députés libéraux fédéraux du Québec liés au vote des minorités ethnoculturelles ont en ce sens un rôle important parmi leurs confrères élus. Ils légitiment ainsi les stratégies de répression (tel Jean Chrétien ou Paul Martin), les préconisent (tel Stéphane Dion ou Marc Lalonde) ou s’y opposent (les exemples québécois sont peu nombreux mais comptent Gilles Rocheleau et Donald Johnston). Bref, une fois passée le Serment du Test, les députés libéraux fédéraux se mettent au travail et plombent de leur mieux leur Québec natal. Leur éthique politique est faible, leurs appuis le sont tout autant, tant et si bien que la corruption est leur réconfort. Leur objectif est l’éradication du problème identitaire québécois et cela passe par la poursuite du nettoyage ethnolinguistique dont sont l’objet les francophones au Canada. La députation conservatrice au Canada anglaisLe PC est le parti faible du système bipartiste canadien. En 2006, après treize années de pouvoir et d’hyper-corruption libérales, le PC s’est avéré incapable d’obtenir la majorité des sièges au Canada anglais (40 % des sièges pour l’ensemble du Canada, 49 % pour le Canada anglais). Il faut remonter à Brian Mulroney pour retrouver un gouvernement conservateur majoritaire. Or ce dernier a connu sa pire défaite en 1993, passant de 57 % en 1988 des sièges à 1 %. Il est nécessaire de souligner l’ampleur de cette défaite puisqu’elle eut des effets délétères sur l’opposition aux libéraux. Cinq élections ont été nécessaires pour engendrer la formation d’une coalition capable de « battre » le PLC à titre de parti ayant obtenu une pluralité des sièges. En 2006, les performances du PC ont été bien inégales dans les provinces : 9 des 32 sièges dans les Maritimes (28 %), dix des 75 sièges du Québec (13 %), 40 des 106 en Ontario (38 %), 20 des 28 au Manitoba et en Saskatchewan (71 %), 28 sur 28 en Alberta (100 %), et seulement 17 sur 36 en Colombie Britannique (47 %). Les performances ont été particulièrement faibles dans les principales régions métropolitaines : zéro siège sur 30 (0 %) à Montréal, zéro sur 39 à Toronto (0 %), cinq sur dix-sept (29 %) à Vancouver, trois sur huit à Winnipeg (38 %), trois sur cinq (50 %) à Ottawa. En 2006, le PC était un parti de l’Ouest canadien, peu présent dans les grands centres, même dans l’Ouest. Le profil des élus du PC semblait par ailleurs plus conservateur que celui des autres partis. Ainsi, la part de candidature féminines n’était que de 12 % au sein du PC, contre 11 % d’élues. Le NPD présentait des proportions supérieurs de candidatures (35 %) et d’élues (41 %) féminines, le BQ suivant immédiatement derrière avec 31 % et 33 % respectivement, le PLC se situant à mi-chemin (26 % et 20 % respectivement). De fait, de 2004, à 2006, on note un recul important de la proportion de femmes élues au Canada : avec 64 femmes élues, seulement 20,7 % de la députations fédérale, le Canada se situait au 45e rang dans le monde. En 2006, on ne comptait aucune femme élue à Terre-Neuve, à l’Île-du-Prince-Édouard, au Nouveau-Brunswick. Hormis le Québec (avec 29 % de femmes élues), deux provinces seulement dépassaient les 25 %, soit le Manitoba (28 %) et la Colombie Britannique (25 %). Il est par ailleurs remarquable que les députés conservateurs du Québec qui accèdent généralement aux postes ministériels proviennent eux aussi plus fréquemment des circonscriptions avec minorités non francophones ou des milieux les plus rapprochés du clan conservateur. En 2006, l’ex-ministre libéral provincial Lawrence Cannon (Pontiac), l’ex-vice-président de la Standard Life (assurances), avocat et membre du conseil d’administration de l’Institut économique de Montréal, Maxime Bernier (Beauce), l’ex-banquier et avocat montréalais Michael Fortier (nommé sénateur après l’élection, le 27 février 2006), l’ex-député conservateur Jean-Pierre Blackburn (Jonquière-Alma) et la néophyte Josée Verner (Louis-Saint-Laurent) correspondent à ce profil. Comme chez les libéraux, le rôle de ces députés conservateurs est de légitimer les politiques du Canada anglais à l’endroit du Québec. Pour les quelques-uns qui s’imaginent défendre les intérêts du Québec, ils ont à composer avec un courant politique généralement aussi hostile aux droits culturels du Québec. Ce courant est partagé entre partisans de la ligne dure contre le Québec (tel Stephen Harper) et partisans des intérêts électoraux du parti, lesquels nécessitent de faire cohabiter des clientèles contradictoires, ce qu’il ne réussit qu’en enfirouapant simultanément le Québec et le Canada anglais (tel Brian Mulroney). Les partis fédéraux au QuébecDans l’ensemble, les résultats électoraux de 2006 au Québec témoignent d’une progression importante des conservateurs et des néo-démocrates, d’un maintien du BQ et de l’écroulement du PLC dans toutes les circonscriptions francophones. Cet écroulement des libéraux est spectaculaire. Il résulte d’un certain nombre de facteurs parmi lesquels le scandale des commandites figure en bonne place. Les citoyens québécois ont ainsi sanctionné d’une manière difficilement concevable pour l’analyste un parti qu’il semblait auparavant impossible de réduire à ce point. Cela dit, sa persistance dans les circonscriptions non francophones et sa force dans les circonscriptions qui ne comptent que de toutes petites minorités ethnoculturelles hors Québec l’assurent non seulement d’une survie mais aussi d’un relèvement prochain en tant qu’alternative électorale dès que l’immonde scandale et ses nombreux doubles auront été balayés dans l’oubli. L’autre grande surprise de ces élections consiste en l’élection d’une dizaine de députés conservateurs sur les 75 que compte le Québec. La région métropolitaine de Québec et la région de Chaudière-Appalaches, comprenant une partie de la banlieue de Québec, furent le théâtre de l’élection de huit d’entre eux (en plus du candidat indépendant André Arthur dans Portneuf) tandis que les deux autres conservateurs élus l’ont été dans Pontiac et dans Jonquière-Alma. Ces deux éléments méritent d’être revus. Les résultats globauxComme on peut le voir au tableau 5, le BQ obtenait en 2006 51 sièges en lieu et place des 54 sièges obtenus en 2004. Le PLC enregistrait une perte de huit sièges tandis que le PC obtenait dix sièges et l’indépendant Arthur, un.
Par rapport à 2004, la progression du PC est bien réelle. Ce dernier a multiplié à peu près par trois ses votes de 2004 pour passer de 300‑000 voix à plus de 900‑000 voix (de 9 % à 25 % des votes valides, de 5 % des inscrits à 16 %). Du côté du BQ, la part du vote régressait de presque 127‑000 voix (7 % des voix) tandis que le PLC reculait de 400‑000 voix, soit près du tiers de ses voix de 2004. Sa part des votes valides passait de 34 % en 2004 à 21 % en 2006. Hormis les scandales, la qualité des candidats recrutés pour l’occasion explique sans doute une partie du dédain de l’électorat envers le parti. Pour leur part, les tiers partis ont considérablement augmenté leur part du vote valide (+59 %). Le NPD connaît une progression importante de ses appuis, passant de 4,6 % des votes valides en 2004 à 7,5 % en 2006 (+74 %, ou +117‑974 voix). Enfin, l’abstentionnisme reculait de 4 %. Les résultats dans la région métropolitaine de MontréalLes résultats étaient légèrement différents dans la région métropolitaine de Montréal (tableau 6), qui compte près des trois quarts des non-francophones et près de la moitié des 75 sièges québécois (36 sièges, 48 %). Le BQ parvenait à arracher quatre sièges au PLC, cependant que les autres partis demeuraient sans représentation.
Cela dit, la performance montréalaise du BQ reste négative. Le parti a en effet perdu 4 % du vote valide dont il disposait en 2004 (de 46 % à 42 %). Il s’agit d’un recul de 5 % de ses votes en nombres absolus. Pour sa part, le PLC subissait un sévère recul par rapport à 2004 : 10 % du vote valide en moins, plus de 150‑000 désertions. Des trois grands partis, c’est le PC qui est sorti gagnant de l’élection. Les conservateurs ont en effet augmenté de plus de 200‑000 voix leurs votes en 2006, soit trois fois leurs votes de 2004 dans la région montréalaise. Leur proportion totale du vote reste malgré tout plus faible qu’ailleurs au Québec, avec 18 % des votes valides, 11 % du vote des électeurs inscrits. Malgré une faible présence médiatique, le NPD a également fait bonne figure a augmentant sensiblement sa part du vote valide, passant de 5,3 % à 8,3 %, des pourcentages supérieurs à la moyenne québécoise. Enfin, par rapport à 2004, l’abstention a reculé de 3 %, rendant les contre-performances encore plus négatives. Les résultats dans la région métropolitaine de QuébecAu lendemain de l’élection, le vote pro-conservateur de la région métropolitaine de Québec a suscité une vague de commentaires plutôt indignés. Les résultats sont pourtant beaucoup plus nuancés qu’il n’y paraissait à première vue. Il est vrai que, des sept sièges disputés dans la région métropolitaine de Québec en 2004 (tableau 7), le BQ n’a réussi à en conserver que deux, celui correspondant au centre de l’agglomération (Québec), et celui de Montmonrency-Charlevoix-Haute-Côte-Nord, ce dernier étant majoritairement situé hors de l’agglomération (jusqu’au-delà de Baie-Comeau). En termes de proportions du vote valide, le BQ régressait de 48 % en 2004 à 36 % en 2006, un recul de 8 %. C’est en nombres absolus que l’on mesure le mieux la chute du BQ : plus de 30‑000 désertions de 2004 à 2006, un vote sur cinq.
Les libéraux fédéraux sont évidemment ceux qui ont enregistré en 2006 le recul le plus considérable de leurs appuis. De 26 % des votes valides en 2004, le PLC n’obtenait plus que 9 % en 2006, à peine 6 % de tous les électeurs inscrits. On comptait plus de déserteurs du parti en 2006 (52‑698) que de partisans (33‑546 électeurs). Une bonne partie de la progression du PC s’explique vraisemblablement par ce transfert de votes libéraux en sa faveur. La progression du PC de 2004 à 2006 est pour sa part impressionnante mais il est étonnant de la voir plafonner à 37 %-38 %. Loin d’être majoritaire, le PC a profité de la division des voix entre les partis pour se faufiler et faire élire quatre des sept députés de la capitale. Fait étonnant, la progression des tiers partis rejoint celle du PC de 2004 à 2006. Comme ce dernier, ils font plus que doubler leurs votes en nombres absolus (1,3 fois plus), relativisant d’autant la progression du PC. Comme pour l’ensemble du Québec et la région métropolitaine de Montréal, l’abstention reculait de 4 % entre 2004 et 2006. Les résultats dans la région de Chaudière-AppalachesChaudière-Appalaches est la seule région à avoir appuyé majoritairement les conservateurs (tableau 8). De 18 % des votes valides en 2004, le vote conservateur passe ainsi à 55 % en 2006, une augmentation de 27 %. Ici, la défaite du PLC est cinglante (-24 %), mais ce qui surprend tout autant est l’effondrement des appuis du BQ, en perte de 15 %, surtout lorsque l’on compare à la progression des tiers partis (+3 %), essentiellement autres que le NPD (qui stagne à 4 %).
Dans les quatre circonscriptions, le BQ recule ainsi de 20‑600 votes (-26 %) –‑le quart de ses votes de 2004. Cette régression est moitié moindre que celle du PLC, qui subit une dégringolade de ses appuis de 41‑802 votes. Les électeurs libéraux de 2006 sont deux fois et demie moins nombreux que les déserteurs libéraux. Ces diminutions sont d’autant plus significatives que l’abstention diminuait de 7 %. Les résultats dans les autres régions du QuébecEn compagnie de la région métropolitaine de Montréal, les 28 circonscriptions des autres régions ont été clés pour le maintien du BQ. Non pas que le PC n’y ait pas progressé, mais que le recul des bloquistes y fut limité, limitant ainsi la progression des conservateurs aux désertions massives enregistrées par les libéraux. En 2006, le BQ y a gagné un siège supplémentaire par rapport à 2004. Sa part du vote valide n’y a diminué que de 7 %, demeurant en cela tout près de la moitié des votes valides avec 47 %. Toutefois, la proportion d’abstentions, même en recul de 5 %, y était très forte, similaire aux proportions enregistrées dans la région montréalaise. Ceci fragilise d’autant les performances du BQ puisque la part du vote valide est considérablement plus élevée que la part du vote des inscrits : 29 % seulement des électeurs inscrits l’ont appuyé en 2006 dans le Reste du Québec. La contre-performance est encore une fois manifeste, mais plus modeste. Comme ailleurs, cependant, la défaite du PLC est cuisante : deux électeurs sur cinq désertent le parti. Ils sont plus de 150‑000 électeurs de 2004 sur 370‑000 à lui tourner le dos en 2006. Pour impressionnante qu’elle soit, cette diminution des votes obtenus en 2006 reste la plus faible de toutes les régions étudiées. Un vieux fond libéral reste actif dans ces régions (qui comptent l’Outaouais ; une étude plus fine permettrait de mieux comprendre ce qui s’est passé dans ce territoire). Pour sa part, le PC est parvenu à multiplier par près de 2,5 fois ses votes obtenus en 2004. De 100‑000 électeurs environ, le parti passe à près de 350‑000 deux ans plus tard. Les tiers partis ont également connu une progression de leurs appuis, ceux-ci passant de 4 % à 7 % durant la même période. Là aussi, l’abstention reculait de 5 %, au profit des conservateurs et des tiers partis. Les consolations du BQD’autres statistiques montrent que les dégâts furent limités pour le BQ et que le grand perdant des élections de 2006 fut le PLC. Au tableau 10, on constatera que le nombre de candidats du BQ qui ont terminé au premier ou au deuxième rang des candidats a peu bougé : de 54 premiers rangs en 2004, les bloquistes passent à 51 en 2006 ; de dix-neuf candidats terminant au deuxième rang, ils passent à vingt. Fait nouveau, ils comptaient trois candidats ayant terminé au quatrième rang en 2006.
La situation est plutôt catastrophique du côté libéral. De vingt-et-une premières places en 2004, ils passent à treize en 2006. De 52 deuxièmes places en 2004, ils passent à quatorze. C’est le nombre de candidats terminant au troisième rang qui traduit le plus la défaite libérale : de deux candidats dans cette situation en 2004, le PLC en obtenait 45 en 2006. Le PC profite évidemment de cette déroute pour obtenir non seulement dix premières places en 2006 (contre zéro en 2004) mais aussi 40 deuxièmes places (contre quatre seulement en 2004). Enfin, les élections de 2006 ont produit résultats difficiles à avaler pour le NPD. De treize troisièmes places et 42 quatrièmes places en 2004, le NPD reculait à sept troisièmes places et 65 quatrièmes places en 2006. Un recul en termes de succès électoraux pour accompagner une progression des votes valides. La compétitivité des candidats, calculée en fonction des votes valides (tableau 11), demeure à peu près intacte pour le BQ. Rares étaient les circonscriptions où les candidats du BQ étaient incapables d’obtenir au moins 25 % du vote valide (sept circonscriptions en 2004 et neuf en 2006). Du côté libéral, la chute est toutefois vertigineuse : de 54 candidatures compétitives en 2004, les libéraux n’en obtenaient plus que 23 en 2006. Un total de 26 candidatures recevaient même moins de 12,5 % des votes valides en 2006, fait nouveau par rapport à 2004 (aucune candidature). Quant au PC, l’amélioration de la compétitivité de ses candidats était considérable, 23 étant considérés comme compétitifs, 46 comme semi-compétitifs et seulement six non compétitifs. Les proportions étaient complètement inversées par rapport à 2004.
En termes d’électeurs inscrits (tableau 12), la compétitivité restait toutefois largement limitée aux candidatures du BQ. En 2004, 54 des 71 candidatures ayant obtenu au moins 25 % d’appuis parmi les électeurs inscrits, soit 76 %, provenaient du BQ. Cette proportion se maintenaient en 2006, alors que 47 candidatures compétitives sur 63 provenaient du BQ, soit 75 %.
Enfin, la situation générale, sur le plan électoral (tableau 13), peut être décodée comme suit : le BQ est parvenu à maintenir sa performance relative dans la très grande majorité des circonscriptions (72/75), le PLC a connu 45 dégelées moyennes et sévères, à l’inverse du PC, qui connaissait des progression moyennes ou importantes dans 66 circonscriptions. Quant au NPD, les résultats demeuraient nettement inférieurs à la progression réelle connue par le parti en 2006.
Bref, la défaite du PLC et la progression du PC se confirment à tous les niveaux tandis que le recul réel du BQ, clairement manifesté dans le vote lorsque exprimé en nombres absolus et en proportions, est maquillé par le mode de scrutin majoritaire en un léger recul par rapport à 2004. Les faits saillants des élections fédérales au QuébecLes élections fédérales de 2006 ont produit des résultats inattendus au Québec. D’une part, le PLC a connu l’une des pires performances dans toute l’histoire du parti, en particulier auprès de l’électorat francophone. D’autre part, ce n’est pas le BQ qui put profiter de cette déconfiture mais bien le PC et les tiers partis, cela dans un contexte de participation accrue au scrutin. Fait remarquable, l’augmentation du PC fut forte dans Chaudière-Appalaches (+247 %) et dans le Reste du Québec (+234 %), mais elle est demeurée modérée à Montréal (+192 %) et très faible à Québec (+132 %). Une bonne partie de la progression du PC dans cette dernière avait donc déjà eu lieu en 2004. Quant au recul du BQ, il s’est fait sentir dans toutes les régions, moins dans la région métropolitaine de Montréal, davantage dans Chaudière-Appalaches, puis à Québec et dans le Reste du Québec. Il reste à constater l’ampleur et l’étendue géographique de ce mouvement de repli. Seule une analyse plus fine pourrait déterminer si les reculs ont été le fait de cultures régionales particulières ou s’ils relevaient des caractéristiques démolinguistiques et socio-économiques plutôt défavorables des populations. Rappelons que le BQ est demeuré très fort par rapport aux inscrits dans le Reste du Québec (29 %) et à Montréal (26 %) par opposition à Québec (23 %) et à Chaudière-Appalaches (19 %). Les élections de 2006 et l’exclusion du QuébecLes élections de 2006 s’inscrivent en droite ligne dans la nouvelle dynamique des partis créée par l’arrivée du BQ en 1993. L’exclusion reste le thème majeur associé à ce dernier, mais on l’associe souvent, à tort, à une volonté délibérée de marginalisation de l’électorat québécois plutôt qu’à une conséquence d’un système de partis ciselé par les institutions politiques canadiennes qui met en péril soit la nation québécoise, soit l’unité canadienne. Il existait, avant 1993, de subtiles mécanismes d’exclusion du Québec de la gouverne politique du Canada. De 1968 à aujourd’hui, les élus du Québec qui accédaient aux postes ministériels provenaient généralement de circonscriptions avec présence importante de non-francophones. Peu nombreux dans leur parti respectif, ces représentants, moins liés que leurs autres collègues à l’électorat francophone, se faisaient davantage les porte-parole de leur gouvernement que les représentants de l’électorat québécois. Leur morale élastique –‑exigence de l’emploi‑– les exposait à plus de corruption que tout autre contingent de députés fédéraux. Hors Québec, une proportion grandissante des députés libéraux provenaient des milieux immigrés, profondément réfractaires aux droits culturels du Québec. Quant aux députés conservateurs, refoulés dans les très conservatrices provinces de l’Ouest, leur sentiment d’impuissance politique face à Ottawa et aux décisions qui les concernent est canalisé par les institutions politiques elles-mêmes en hostilité envers le Québec. Jusqu’en 1993 tout au moins, l’abstentionnisme élevé des francophones sur la scène fédérale, signe manifeste de non-inclusion, répondait à cette dynamique fédérale perverse. Pour les partis fédéraux, construire le Canada sur la base de consensus avec le Québec nationaliste n’a jamais été une nécessité. Jamais il ne fut nécessaire pour eux de s’entendre avec le Québec nationaliste pour la mise en place de politiques visant à protéger le Québec tout en maintenant le lien fédéral. Au contraire, le clientélisme des uns et le conservatisme des autres n’ont fait qu’amener à Ottawa des partis fédéraux anti-nationalistes qui n’ont cherché autre chose qu’à faire reculer les droits culturels du Québec. L’exclusion du pouvoir est donc pratiqué par le Canada anglais contre le Québec depuis 1968 tout au moins, vraisemblablement en continuité avec les politiques canadiennes antérieures. Depuis l’arrivée du BQ, les choses sont simplement plus claires. À partir de 1993, en effet, le système d’alternance entre libéraux et conservateurs, qui avantageait structurellement le PLC, faut-il le rappeler, est affaibli par la venue du BQ. Il est désormais de plus en plus difficile pour les partis fédéraux de former un gouvernement en solitaire avec la majorité des voix. Les partis portés au pouvoir fédéral, privés d’appuis au Québec, présentent désormais une légitimité plus faible qu’auparavant, renforçant la probabilité d’écarts entre les décisions gouvernementales et l’électorat, et renforçant aussi la possibilité de décisions hostiles aux droits culturels du Québec. Il demeure des représentants du Québec élus au sein de ces gouvernements. Ils apparaissent toutefois bien éloignés de l’électorat francophone et plus minoritaires que jamais dans leurs députations respectives. Leur pouvoir et leur représentativité sont encore plus faibles qu’auparavant, ce qui demande encore plus d’élasticité morale et renforce d’autant leur penchant pour la corruption. Depuis 1993, l’exclusion est simplement formalisée non pas à l’initiative du BQ, mais par sa simple arrivée sur la scène fédérale. La dynamique électorale fait en sorte qu’il y a davantage à gagner en excluant le Québec qu’en tentant de l’accommoder. Le clientélisme de plus en plus présent dont profitent les libéraux fédéraux dégage les partis politiques fédéraux de la nécessité de construire des ponts avec le qQuébec. Il constitue l’un des fondements de la relation de domination entre le Canada anglais et le Québec. ◊ |
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Année: 2006