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Malgré les demandes
répétées du Québec, il a fallu attendre 30 ans pour voir Statistique
Canada introduire dans son recensement une question sur la langue de
travail. Ce silence s’explique par le caractère sensible de la
question. On a qu’à se remémorer l’impact considérable qu’eut la
publication du Rapport Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le
biculturalisme au Canada : en 1961, l’enquête censitaire révélait que
les Canadiens français se classaient, au chapitre du revenu, au 12e
rang parmi les 14 groupes ethniques considérés, tout juste devant les
Italiens et les autochtones.
Deux langues en concurrence
La langue de travail est révélatrice de la concurrence
que se livrent le français et l’anglais dans les sociétés québécoise et
canadienne. Ce n’est que récemment, dans les derniers 40 ans, que le
français s’y est taillé une place un peu plus conforme à son poids
démographique. Au Québec comme dans les autres provinces canadiennes,
ceci s’explique par les pressions continues en faveur de l’intervention
de l’État. Des populations plus instruites et plus exigeantes
politiquement ont recherché un soutien plus actif de l’État au
développement endogène, quitte à ce que ce dernier recoure à
l’endettement public. L’entrepreneurship local s’est donc développé
intensivement jusqu’au début des années quatre-vingt-dix, au Québec
comme partout dans les autres provinces canadiennes. La signature des
premiers accords de libre-échange avec les États-Unis a entraîné la
remise en question ce modèle de développement.
Ces transformations ont revêtu un caractère particulier au
Québec. La recherche d’une démocratisation de la vie collective –
recherche qui n’était pas la caractéristique exclusive des francophones
québécois – s’est traduite sur le plan individuel par une volonté de
démocratisation des politiques publiques et de modernisation de l’État
et, sur le plan collectif, par des demandes croissantes de correction
de la situation de subordination des francophones au Québec comme au
Canada. Non pas que cette dernière assertion ait été partagée par tous,
mais qu’elle a tout de même marqué l’évolution des débats politiques au
Québec et au Canada.
Il est bon de rappeler que cette volonté collective ne s’est
pas traduite de manière aussi explicite dans les politiques publiques
que dans la perception et l’interprétation qui en furent proposées
depuis. En effet, aucun gouvernement québécois n’a jamais visé
expressément, par ses politiques, à relever les conditions d’existence
des seuls francophones. Universelles, les politiques publiques étaient
destinées à l’ensemble des citoyens québécois, sans distinction de
langue. Les interventions de l’État n’ont donc pas eu pour finalité de
remettre en question la division linguistique du travail au Québec
même, telle que décrite dans le Rapport Laurendeau-Dunton (soit la
concentration différenciée de chaque groupe linguistique dans des
activités ou professions plus ou moins rémunératrices). L’État s’est
plutôt attelé à la tâche de redresser la place du français en appuyant
l’entrepreneurship francophone (dont une bonne partie était constituée
de petites et moyennes entreprises), tout en mettant en place des
mécanismes de formation et de redistribution sociale qui devaient
faciliter la mobilité sociale et bénéficier aux plus démunis.
La progression économique des francophones au Québec
s’explique donc d’abord par des transformations de la structure
économique (le délestage des industries manufacturières à forte
concentration de main-d’œuvre non spécialisée, et le recentrage sur les
secteurs de haute technologie), par une formation et un niveau
d’instruction supérieurs, par le développement d’un entrepreneurship
local, et par une sensibilité plus forte des entreprises étrangères à
l’égard d’une population plus nationaliste et plus en moyens. C’est
ainsi que l’on affirmait, vers la fin des années quatre-vingts, que les
francophones, forts de leur Québec Inc., avaient reconquis une place
économique plus conforme à leur poids démographique : au début des
années quatre-vingt-dix, à bilinguisme égal, les francophones étaient
dorénavant mieux payés que les anglophones (1).
Cette progression spectaculaire, centrée sur le Québec, masque
cependant le fait que les francophones (tous les groupes sont définis
selon la langue maternelle, à moins d’avis contraire) demeurent
toujours, en 2001, moins instruits, moins présents dans les professions
et les secteurs d’activité économique les plus rémunérateurs (tableaux
1 et 2), bref, occupant une position socio-économique plus précaire que
celle occupée par la communauté anglo-québécoise dans son ensemble.
Les transformations démographiques subies par cette dernière n’ont
certainement pas été étrangères à la transformation de la place occupée
par les francophones dans l’économie du Québec. Alors que la population
d’origine britannique représentait un anglophone sur deux au début des
années soixante-dix, cette proportion est passée à moins de un sur
quatre 20 ans plus tard. L’anglicisation des francophones et des
anciennes cohortes d’immigrants (d’avant la loi 101), l’arrivée de
nouvelles cohortes d’immigrants anglophones ou anglotropes
(c’est-à-dire tournés vers l’anglais) qui se sont anglicisés, conjuguée
aux nombreux départs d’anglophones (solde interprovincial négatif de
près de 430 000 individus de 1966 à 2001, estimation), ont eux aussi
contribué à la transformation de la division linguistique du travail.
Après toutes ces transformations, il reste remarquable que la place
occupée par les anglophones ne se soit pas modifiée plus
substantiellement au cours des dernières décennies.
Les traités de libre-échange, signés au début des années
quatre-vingt-dix, ont marqué l’avènement de nouvelles transformations
économiques dans l’ensemble du paysage canadien. Partout, dans les
provinces canadiennes, les entreprises locales se sont de plus en plus
tournées vers l’exportation tandis que pénétraient, en contrepartie,
les capitaux américains, notamment à la faveur de ventes d’entreprises
locales et des nombreuses privatisations de sociétés d’État. En
conséquence, la nouvelle économie québécoise voit les entreprises
locales exporter davantage vers les marchés américains, tandis que les
marchés locaux consomment davantage de produits américains et que les
populations actives travaillent davantage pour des filiales étrangères.
Lorsque la dynamique économique change, l’utilité des langues change
aussi. La progression importante des francophones pendant 40 ans n’a
toujours pas abouti à la prédominance du français dans l’économie
québécoise, ce qui est encore plus marquant dans le cas des immigrants.
Après avoir connu une progression importante, la langue française
semble battre en retraite. Le libre-échange constitue un défi
supplémentaire à cet égard.
La dimension vitale de la langue de travail : la langue de l’intégration
La langue de travail implique la langue utilisée non
seulement par les francophones et les anglophones nés au Québec mais
aussi celle utilisée par les immigrants, dont 85 % sont de langue
maternelle autre que française ou anglaise. La langue de l’insertion
socio-économique est le tout premier déterminant des choix
linguistiques qu’effectuent les immigrants dans leur nouvelle société.
Cette question est cruciale pour l’avenir du français au Québec.
Environ la moitié des immigrants déclarent connaître le
français ou l’anglais à leur admission au Québec. Les uns connaissent
le français du fait des critères de sélection du Québec, tandis que les
autres connaissent plutôt l’anglais pour diverses raisons : beaucoup
ont été admis en tant que revendicateurs du statut de réfugié ou dans
le cadre du programme de réunification familiale ; d’autres sont
arrivés au Québec en tant que travailleurs temporaires ; d’autres
encore sont arrivés d’abord dans une autre province pour migrer ensuite
au Québec, et d’autres, enfin, sont arrivés et vivent illégalement au
pays. Pour au moins 40 % des immigrants, la connaissance du français ou
de l’anglais s’acquièrent au Québec, principalement à Montréal où se
concentrent la grande majorité d’entre eux (89 % des allophones y
furent recensés).
Pour un allophone, la détermination d’une langue de travail ne
relève pas du hasard. Ce choix est le reflet de rapports de force
inégaux existant entre communautés francophone et anglophone et
correspond à l’utilité du français et de l’anglais sur le marché du
travail. Il reflète également la socialisation des individus, laquelle
comprend des prédispositions prémigratoires à l’égard du statut des
langues ainsi que des prédispositions plus générales envers les
communautés francophone et anglophone elles-mêmes. Ainsi, un sondage
SOM réalisé à l’automne 2001 révèle que la majorité des immigrants
répondant spontanément en anglais, lors des entrevues, ne reconnaissent
pas au français le statut de langue publique commune ni celui de langue
normale du travail. Ils contestent également l’obligation de fréquenter
les écoles primaires et secondaires françaises pour les immigrants et
les enfants d’immigrants, estimant même que la taille de la communauté
francophone est voisine de 50 % (quelle légitimité a un groupe
minoritaire qui veut imposer ses choix au reste de la population ?).
Les réponses sont exactement inversées dans le cas des immigrants
répondant spontanément en français.
Qui plus est, l’obligation de fréquenter les écoles françaises
primaires et secondaires n’implique nullement une substitution
linguistique automatique en faveur du français. Lorsque les parents
immigrants travaillent en anglais, l’incitation est forte pour qu’ils
adoptent cette langue comme langue parlée le plus souvent à la maison
(ou langue d’usage au foyer). Ils créent alors un environnement
linguistique appuyant l’usage de l’anglais chez leurs enfants : lorsque
ceux-ci sont eux-mêmes immigrants de langue maternelle anglaise et sont
passés par l’école primaire et secondaire française, la proportion de
substitutions en faveur du français reste voisine de 0 %.
Les données sur la langue de travail de 2001
Définition
La question sur la langue la plus souvent utilisée au
travail se subdivise en deux volets, le premier portant sur la langue «
la plus souvent » utilisée au travail, le second sur les autres langues
utilisées « régulièrement » dans l’emploi en question. Ainsi définie,
la langue principale « utilisée » au travail recouvre plusieurs
dimensions qu’il est difficile de hiérarchiser. Une langue peut
prédominer à l’oral, mais une autre peut dominer à l’écrit ou à
l’électronique. Les communications peuvent être ou non importantes dans
les tâches quotidiennes ; les communications avec les supérieurs
peuvent être plus importantes que les conversations des pauses, etc. La
rédaction de rapports annuels ou semestriels ou la simple facturation
peut se faire dans une langue tandis que les communications avec les
clients se font dans une autre. Cependant, chaque individu était appelé
à juger de la langue qu’il utilisait le plus souvent sans que soit
précisé le type de communication effectuée. Si cette imprécision peut
laisser le chercheur sur son appétit, elle a néanmoins le mérite de
simplifier les situations et de permettre une première ébauche de la
dynamique des langues.
Nous n’avons retenu que les réponses indiquant la (ou les)
langue(s) utilisée(s) le plus souvent au travail. Les réponses au
second volet de la question concernant d’autres langues utilisées «
régulièrement » au travail sont trop ambiguës pour leur donner un sens
précis. Dans leur évaluation des résultats du test du recensement de
2001 (le TRN98), les analystes de Statistique Canada reconnaissaient
eux-mêmes qu’une langue « régulièrement » utilisée au travail peut être
une langue utilisée seulement occasionnellement au contraire de
quotidiennement. La langue utilisée le plus souvent offre au moins une
idée de la hiérarchisation dans l’utilisation des langues. Si imprécis
qu’il soit, le portrait qu’elle permet d’esquisser demeure malgré tout
fort éclairant.
Prédominance globale de l’anglais comme langue de travail
Nul ne sera surpris d’apprendre que les anglophones
travaillent presque exclusivement en anglais dès lors qu’ils habitent
hors du Québec. Il demeure toutefois surprenant de constater que la
langue française n’est à peu près pas utilisée par les anglophones dans
les provinces et les agglomérations comptant une minorité de
francophones importante (tableau 3). Les anglophones de l’Ontario, de
la partie ontarienne de la région de la capitale canadienne (région
d’Ottawa), du reste de l’Ontario, du Nouveau-Brunswick et de la région
de Moncton utilisent à peu près exclusivement l’anglais. Au Québec, la
proportion passe à 80 % dans la région de Gatineau (la partie
québécoise de la région métropolitaine de recensement
d’Ottawa-Gatineau), puis à 70 % dans la RMR de Montréal. Pour
l’ensemble du Québec, les deux tiers des anglophones affirment
travailler le plus souvent en anglais, contre seulement 23 % le plus
souvent en français (10 % y utilisent les deux langues également).

Chez les francophones du Québec, une proportion sensible affirme
utiliser le plus souvent l’anglais au travail. Cette pénétration de
l’anglais chez les francophones correspond essentiellement aux
situations montréalaise et, surtout, outaouaise. Tandis que 6 % des
franco-montréalais utilisent le plus souvent l’anglais au travail (et 6
% les deux langues également), près du quart (24 %) des franco-gatinois
en font leur principale langue de travail. La similitude entre la
région de Gatineau et l’ensemble du Nouveau-Brunswick est étonnante :
24 % des francophones y utilisent surtout l’anglais, les deux tiers le
français, et de 8 % à 10 % les deux langues. Le fait que de nombreux
fonctionnaires fédéraux demeurent en Ontario mais travaillent à
Gatineau, et inversement, modifie certainement les usages
linguistiques.
Quant aux allophones, la place occupée par le français reste
assez limitée. À Montréal, seulement une faible majorité relative
déclarent travailler surtout en français (42 % contre 36 % en anglais).
Cette proportion s’inverse à dans la région de Gatineau (50 % en
anglais contre 36 % en français) et s’accentue encore à Moncton (69 %
en anglais contre 21 % en français). Partout ailleurs, l’usage de
l’anglais est la règle, y compris dans la région d’Ottawa (90 % en
anglais contre 2 % en français).
La place détenue par le français semble par ailleurs régresser parmi
les cohortes arrivées depuis la période 1976-1985 (tableau 4). Dans
leur ensemble, les immigrants arrivés au Québec au cours des dernières
cinq années (1996-2001) utilisaient davantage l’anglais comme
principale langue de travail que ceux arrivés dans les cinq ans
précédents (36 % contre 32 % dans la période 1991-1995). Il s’agit
clairement d’une remontée de l’anglais par rapport aux décennies
1981-1990 et 1971-1980 (respectivement 30 % et 31 %). Il faut retourner
aux immigrants arrivés au cours de la décennie 1961-1970 pour retrouver
une telle utilisation du français.
Cette image donnée par l’ensemble des immigrants du Québec, toutes
langues maternelles confondues, reste par ailleurs plus positive que
celle concernant les immigrants de la seule région montréalaise ou
l’ensemble des immigrants allophones. En effet, chez les immigrants
allophones de la région montréalaise (les trois quarts des effectifs
allophones et des effectifs immigrants), le recensement de 2001 montre
l’existence d’un net effondrement du statut du français comme langue de
travail dans les dernières dix années. Par rapport à la décennie
1981-1990, la proportion d’immigrants allophones arrivés entre
1996-2001 utilisant surtout l’anglais au travail était supérieure de 11
%, tandis que la proportion d’immigrants allophones utilisant surtout
le français reculait de 10 %. Bref, pour les immigrants, la situation
des langues à Montréal, en 2001, reste fort similaire à celle qui
prévalait durant la période 1961-1970, avant l’adoption de la Charte de
la langue française.
La prédominance de l’anglais dans les groupes d’industries et les grands groupes professionnels
À Montréal, la prédominance de l’anglais ou du français
varie selon les groupes d’industries (secteurs d’activité économique,
tableau 5). Les secteurs reliés aux affaires et les secteurs
scientifiques sont plus favorables à l’anglais, tandis que les secteurs
d’activité nécessitant peu de spécialisation sont plus favorables au
français. Ceci est valable pour tous les groupes linguistiques, à une
exception près, les différentes « Administrations publiques », qui
assument un leadership en matière d’utilisation du français au travail.
Tel n’est toutefois pas le cas à Gatineau. Alors que 67 % des
francophones affirment y travailler dans leur langue, cette proportion
est inférieure à la moitié (47 %) en ce qui concerne les
administrations publiques : cela traduit l’usage fort répandu de
l’anglais dans la fonction publique canadienne de la RMR
d’Ottawa-Gatineau. Les anglophones y travaillent également moins
souvent en français (10 %) que dans l’ensemble des secteurs d’activité
(13 %), phénomène identique chez les allophones (36 % pour l’ensemble
des secteurs d’activité mais seulement 27 % dans les administrations
publiques). On pourrait croire qu’il y a là un effet lié aux
déplacements et aux lieux de résidence des fonctionnaires
d’Ottawa-Gatineau. Or le même portrait vaut pour les francophones du
Nouveau-Brunswick et de la région d’Ottawa (30 % pour le total des
secteurs, 26 % pour les administrations publiques), alors que les
anglophones n’y travaillent à peu de choses près qu’en anglais (97 %
pour l’ensemble des secteurs et autant dans les administrations
publiques). Tout autant que le français dans les administrations
publiques québécoises joue un rôle d’avant-garde en matière
d’utilisation du français au travail, l’anglais joue le même rôle
vis-à-vis de l’anglais dans la fonction publique fédérale et les
diverses administrations des autres provinces. Ceci concorde d’ailleurs
avec la faiblesse du français dans les municipalités de statut bilingue
du Québec, dont plusieurs n’avaient toujours pas de plans de service en
français.
À Montréal encore, français et anglais s’échangent également la
prédominance selon les grands groupes professionnels (tableau 6). Tant
chez les anglophones que chez les francophones, l’anglais prédomine
dans les groupes reliés à l’administration, aux affaires, aux
professions exigeant une formation universitaire, ainsi qu’aux « Arts,
culture, sports et loisirs ». Le français est la langue la plus souvent
utilisée au travail dans les professions ouvrières et peu spécialisées.

La situation est légèrement différente chez les allophones. L’anglais
prédomine dans les mêmes groupes professionnels que précédemment,
exception faite des « sciences sociales, enseignement, administration
publique, religion », où l’anglais et le français sont à égalité, et
les professions du domaine de la santé, où le français prédomine.
Les groupes linguistiques sont donc différemment concentrés,
en 2001, dans les différents secteurs d’activités et groupes
professionnels. On pourrait affirmer qu’il existe, en quelque sorte,
une division linguistique du travail à Montréal qui accorde la
prédominance à l’anglais dans les professions plus spécialisées ou
reliées aux affaires et les secteurs d’activité les plus rémunérateurs,
et une prédominance au français dans les professions moins spécialisées
et moins rémunératrices.
Québec : langue de travail et comportements linguistiques au foyer
Chez les francophones et les anglophones
Plus l’anglais est la principale langue de travail des
francophones, plus ceux-ci ont tendance à parler l’anglais le plus
souvent à la maison. En effet, une proportion importante d’entre eux
s’anglicisent lorsque leur principale langue de travail est l’anglais
(tableau 7). Dans l’ensemble du Québec, 12,4 % des francophones
s’anglicisent dans ces situations, proportion qui atteinte presque les
15 % dans la RMR de Montréal et, plus modestement, 9 % dans la région
de Gatineau. Globalement, 2,1 % des francophones montréalais
s’anglicisent, mais cette proportion atteint les 3,5 % chez les
franco-gatinois, du fait qu’une proportion supérieure d’entre eux, par
rapport aux francophones montréalais, travaillent principalement en
anglais (24 % contre 6 %).
La
francisation des anglophones en matière de langue d’usage à la maison
augmente au fur et à mesure que leur langue de travail est le français.
Pour l’ensemble du Québec, de 3,6 % chez ceux qui utilisent surtout
l’anglais au travail, leur francisation augmente à 14,6 % lorsqu’au
travail le français et l’anglais sont à égalité, et passe ensuite à
36,0 % lorsque la langue la plus souvent utilisée au travail est le
français. Cette différence dans le pouvoir d’attraction du français
s’exprime le plus fortement à l’extérieur de la RMR de Montréal : dans
la région de Gatineau, la moitié des anglophones parlent le plus
souvent le français à la maison lorsqu’ils utilisent le plus souvent le
français au travail. La proportion passe à 53 % dans le reste du Québec
(total Québec moins RMR de Montréal et région de Gatineau). Dans la RMR
de Montréal, la proportion correspondante est nettement plus faible,
n’atteignant que 26,7 %. On doit cependant noter que la proportion
d’anglophones travaillant le plus souvent en français est faible : 22 %
pour l’ensemble du Québec, 19 % à Montréal et seulement 12 % à
Gatineau.
Le bilan des substitutions entre l’anglais et le français
Considérons maintenant les échanges nets entre le
français et l’anglais, c’est-à-dire le nombre de francisés moins le
nombre d’anglicisés (tableau 8). Dans l’ensemble du Québec, on compte 5
000 anglicisés de plus que de francisés. Ce nombre passe à 10 340 dans
la région montréalaise et à 1 345 dans la région de Gatineau. Les
effectifs francophones travaillant exclusivement ou principalement en
anglais à Montréal enregistrent donc des pertes de 9,6 % de leurs
effectifs, proportion qui n’atteint cependant que les 4,2 % à Gatineau.
À Montréal, l’ascendant de l’anglais s’exprime non seulement lorsque
l’anglais est la principale langue de travail mais même lorsque le
français est la principale langue de travail. On trouve effectivement
davantage de francophones anglicisés (12 665) que d’anglophones
francisés (10 875). Cela ressort également chez ceux qui travaillent
autant en anglais qu’en français. La situation est similaire à
Gatineau, à la différence que davantage de francophones y travaillent
principalement ou exclusivement en anglais. Bref, l’impact de la langue
de travail sur l’usage des langues à la maison apparaît considérable
mais semble également s’accompagner d’autres facteurs, tel que la
langue du commerce, des services (notamment publics), du voisinage, et
de l’exogamie.
Chez les allophones
Tous les allophones n’abandonnent pas leur langue pour
l’anglais ou le français comme langue d’usage au foyer, bien au
contraire. À Montréal, 53 % des travailleurs allophones (âgés de 15 à
64 ans) conservent leur langue maternelle comme langue d’usage à la
maison (57 % chez les non-travailleurs). Le phénomène change toutefois
avec l’éloignement de l’expérience migratoire : parmi les allophones
nés au Canada, seulement 10 % conservaient leur langue maternelle comme
langue d’usage à la maison à l’âge de 65 ans. Pour la deuxième
génération, les substitutions linguistiques sont donc la règle : les
tierces langues ne disposent pas du support institutionnel et
économique nécessaire à leur maintien d’une génération à l’autre.
Francisation
et anglicisation des allophones varient fortement selon la principale
langue utilisée au travail (tableau 9). Chez ceux qui emploient surtout
ou exclusivement l’anglais au travail, l’anglicisation est massive,
soit 88,4 % des substitutions. Lorsque les deux langues sont utilisées
à égalité au travail, l’anglicisation relative l’emporte encore avec
63,1 % des substitutions. La proportion est identique lorsque la langue
de travail n’est ni le français ni l’anglais. La francisation ne prend
le dessus que chez ceux qui utilisent le français le plus souvent au
travail, avec 69,1 % des substitutions, de même que chez les allophones
(âgés entre 15 et 64 ans) qui ne font pas partie de la population
active (54,6 %). Globalement, l’anglais prédomine donc chez les
travailleurs, avec 59,3 % des substitutions de langue, comparativement
à 45,4 % chez les non-travailleurs. Ces données témoignent de la
position de force de l’anglais sur le marché du travail.
L’évaluation des substitutions linguistiques
Outre la prédominance de l’anglais, que signifie
l’ensemble de ces données ? L’évaluation des substitutions
linguistiques peut se faire à la lumière de leur incidence sur la
composition linguistique de la population. Considérant qu’il y a au
Québec neuf francophones pour un anglophone, une proportion de
francisation inférieure à ce rapport a nécessairement, toutes choses
étant égales par ailleurs, un effet négatif sur la proportion de
francophones. Au tableau 9 (deux dernières colonnes), le bilan des
substitutions linguistiques ne se fait nulle part à hauteur de 90 %
vers le français. Si, malgré elles, le poids des francophones s’est à
peu près maintenu au cours des dernières décennies, c’est en raison de
facteurs d’une toute autre nature – notamment les migrations
interprovinciales –, et non parce que les échanges entre français et
anglais et l’intégration des allophones se soient soldés suffisamment
en faveur du français.
Prédominance de l’anglais et division linguistique du travail à Montréal
Le recensement de 2001 confirme le fait que l’anglais
demeure la langue de mobilité sociale ascendante : la très grande
majorité des anglophones montréalais (70 %) et québécois (67 %)
travaillent d’abord dans leur langue – le cinquième seulement
principalement ou exclusivement en français à Montréal. On les retrouve
concentrés dans les professions supérieures et les secteurs d’activité
économique les plus rentables. L’utilisation de l’anglais est
prépondérante dans les secteurs d’industries et les groupes
professionnels supérieurs. Par ailleurs, la langue de travail a un
impact direct sur les substitutions linguistiques.
Le sort de la minorité anglophone n’a absolument rien à voir
avec celui des francophones hors Québec, qu’il s’agisse des
francophones du Nouveau-Brunswick (où moins des deux tiers d’entre eux
travaillent en français), en particulier son centre urbain le plus
important, la région de Moncton (à peine 41 %), de l’ensemble de
l’Ontario (24 %) ou même de ceux qui habitent dans la capitale fédérale
(où tout juste trois francophones sur dix travaillent principalement ou
exclusivement dans leur langue).
Ces résultats apparaissent contradictoires avec la thèse de la
progression économique globale des francophones. Depuis la Révolution
tranquille, les francophones se sont instruits, ont accru leur pouvoir
d’achat et sont devenus des clients plus exigeants sur le plan
linguistique. Ils ont appris l’anglais, ils se sont servis de l’État
pour construire le fameux « Québec Inc. » et ont comblé une partie de
leur retard sur l’Ontario. Ce rattrapage se serait manifesté de manière
tangible au chapitre des revenus : les francophones bilingues, qui
disposaient de revenus inférieurs de 8 % à ceux des anglophones
bilingues en 1970, avaient toutefois des revenus supérieurs de 4 % en
1990. La situation serait dorénavant largement « corrigée ». (2)
En réalité, bien que les rôles aient évolué et que les groupes
linguistiques aient eux-mêmes changé (notamment dans leur composition),
à la fois l’ancienne division linguistique du travail et le rôle
prépondérant de l’anglais ont dans une certaine mesure persisté. La
mise en relation des revenus avec le bilinguisme des différents groupes
masque en effet quelques réalités démolinguistiques toutes simples :
les groupes minoritaires, qu’ils soient du Québec ou d’ailleurs, sont
toujours plus bilingues que les groupes majoritaires. Chez les
francophones, l’élite apprend l’anglais, s’en sert régulièrement et
forme la majorité des personnes bilingues. Chez les anglophones et les
allophones, des tranches de population beaucoup plus larges et
diversifiées apprennent le français, recouvrant beaucoup plus
l’ensemble des classes sociales. La comparaison des revenus entre
groupes linguistiques en tenant compte du bilinguisme compare donc des
groupes de statut socio-économique très différents. Au fil des ans, la
progression du bilinguisme chez les anglophones devait nécessairement
avoir pour impact de diminuer les écarts entre francophones et
anglophones bilingues. À ces facteurs s’ajoutent les migrations
interprovinciales, qui ont amené davantage de francophones dans les
postes supérieurs, ainsi que les migrations internationales, qui ont
également contribué à la transformation de la communauté anglophone.
Enfin, la volonté manifeste de démontrer un spectaculaire renversement
de situation – la conquête de l’économie québécoise par les
francophones – en insistant sur le lien entre progression du revenu et
progression du bilinguisme – variables à définition floue – se heurte à
la persistance des différenciations entre francophones et anglophones
tant en ce qui a trait aux professions, aux secteurs d’industries qu’à
la scolarité. Elle participe, en tout état de cause, de finalités
politiques inavouées.
En matière de mobilité sociale ascendante, les résultats de
l’analyse pour les allophones ne diffèrent pas de ceux des francophones
: l’anglais est la langue dominante au Québec. Comme chez les
francophones, ce sont d’abord les professions inférieures et les
secteurs d’activité secondaires qui montrent une francisation
supérieure à la moyenne. Pour les professions et les secteurs
d’activité économique supérieurs, l’anglais reste en position de force.
Plus encore, le marché du travail se révèle même plus anglicisant que
le reste de la société, ce dont témoignent les parts des substitutions
linguistiques qu’obtient le français chez les travailleurs et les
non-travailleurs. Ces données sont peu rassurantes : la montée du
français chez les allophones a été largement le fait des cohortes
d’immigrants arrivées dans les 30 dernières années en provenance de
pays où le français avait quelques racines (tels les Maghrébins, les
Haïtiens, les Indochinois, les Libanais et les Roumains, en plus des
Latinos-américains) et non de la francisation du marché du travail.
Certains
affirmeront que l’arrivée plus récente au Canada des cohortes
d’immigrants allophones de pays tournés vers le français par rapport
aux immigrants arrivés auparavant et à leurs descendants (allophones
nés au Canada), explique les difficultés de leur intégration
économique. L’étude de Jean Renaud (3) a montré que l’expérience
migratoire supposait environ 10 années d’intégration économique avant
de voir les immigrants rattraper le niveau de revenu de la population
native. Les données sur les immigrants arrivés entre 1980 et 1997
(tableau 10) montrent qu’à ancienneté égale, l’écart entre les
performances économiques des immigrants bilingues anglais-français ou
unilingues anglais (en plus de leur propre langue maternelle) d’une
part, et des immigrants unilingues français et allophones ne
connaissant ni l’anglais ni le français d’autre part, se maintiennent
de manière structurelle : par rapport aux immigrants ne connaissant que
l’anglais ou connaissant l’anglais et le français, les immigrants
unilingues ne connaissant que le français ont de plus faibles salaires,
de plus forts taux de chômage et de plus forts taux de prestation de la
sécurité du revenu, un profil plus semblable aux immigrants ne
connaissant ni l’anglais ni le français.

La composition de ces groupes ne diffère pas
fondamentalement, tant en ce qui concerne leur catégorie d’admission
(on compte plus de sélectionnés chez les unilingues français que chez
les unilingues anglais, où l’on retrouve une proportion importante de
revendicateurs du statut de réfugié) que leur provenance (autant
d’Européens dans les deux catégories). Ce sont, en définitive, les
réseaux d’insertion socio-économique qui sont mis en cause, comme pour
les populations natives.
Perspectives : quelques facteurs structurels à l’œuvre
Après 40 ans de développement et de « reconquête » de
l’économie québécoise par les francophones, la prédominance de
l’anglais subsiste toujours en 2001. Si l’on peut constater une
progression majeure des francophones au sein de la division
linguistique du travail durant cette période, celle-ci résulte
probablement davantage de facteurs structurels (la progression du degré
de propriété locale des économies provinciales ; le développement de
programmes sociaux et de formation pour une main-d’œuvre qualifiée ; la
mise en place d’un interventionnisme étatique comme levier puis comme
soutien au développement) que de politiques publiques visant à
renforcer l’usage du français au travail.
Ces transformations, réussies pour la plupart sans
interventionnisme appuyé en ce qui concerne la langue de travail, ont
réjoui les acteurs politiques. Or une série de tendances lourdes ont
commencé à faire sentir leurs effets. Les traités de libre-échange, la
prise de possession croissante de l’économie provinciale par des
intérêts étrangers, l’intensification des échanges nord-sud sont autant
de facteurs de nature à renforcer la position de l’anglais dans la
concurrence que se livrent les deux langues principales au Québec. La
perspective de déclin démographique, qui se manifeste déjà dans les
écoles et dans la demande de main-d’œuvre peu qualifiée (en particulier
la demande en jeunes adultes pour emplois peu rémunérés), dans un
contexte régional-continental de croissance démographique, dans un
contexte québécois de développement économique par les grandes
entreprises étrangères, là où se concentre la force de l’anglais,
accentuera sans doute les pressions en faveur d’un relèvement des
volumes d’immigration et d’un abaissement des garde-fous politiques,
tant en ce qui concerne les migrations interprovinciales que le libre
usage des langues au travail et le libre choix de la langue
d’éducation. Encore sous l’enchantement des succès récents, les acteurs
politiques québécois sauront-ils forger une volonté politique
réfléchie, dynamique et capable de préserver la place du français au
cours des prochaines décennies ?
Annexe
Définitions complémentaires des termes du recensement
Langue la plus souvent utilisée au travail, premier volet :
« Dans le cas des personnes dont le travail demande beaucoup
d’interaction avec des clients ou des collègues, déclarez la langue
utilisée le plus souvent. Dans le cas des personnes dont le travail
demande beaucoup de rédaction, déclarez la langue dans laquelle elles
rédigent le plus souvent. Dans le cas des personnes sourdes ou
malentendantes, ou qui ont de la difficulté à parler et à se faire
comprendre, déclarez un langage gestuel s’il est utilisé le plus
souvent au travail. Ne déclarez que les langues utilisées dans le cadre
d’un emploi ou d’un projet important. Déclarez deux langues uniquement
si elles sont utilisées également. Ne déclarez pas une langue utilisée
seulement lors des pauses-café, des repas ou d’autres types de pauses.
»
Langue maternelle : Première langue apprise à la maison dans
l’enfance et encore comprise par le recensé au moment du recensement.
Répartition égale des réponses multiples selon les réponses
mentionnées.
Industries : réfère au Système de classification des industries de l’Amérique du Nord de 1997 (21A).
Professions : réfère à la Classification nationale des professions pour statistiques de 2001 (11A).
Substitution linguistique (ou « transfert linguistique ») : réfère à l’adoption d’une langue d’usage au foyer différente de la langue maternelle.
* L'auteur tient à remercier Charles Castonguay pour ses commentaires nombreux et fort appréciés.
1 (Vaillancourt, François (1988), Langue et disparités de statut économique au Québec, 1970 et 1980, Québec, Conseil de la langue française, 230 p., Dossier no. 28 ; Vaillancourt, François (1991), Langue et statut économique au Québec, 1980-1985, Québec, Conseil de la langue française, 218 p., Dossier no. 34 ; Béland, Paul (1995), Les revenus de travail des groupes linguistiques de la région métropolitaine de Montréal, 1970, 1980 et 1990, Québec, Conseil de la langue française, 9 p.).
2 Ministère de la Culture et des Communications (1996), Le français langue commune : enjeu de la société québécoise. Bilan de la situation de la langue française au Québec en 1995. Rapport, Québec, Ministère de la Culture et des Communications, p. 71.
3 2002, Ils sont maintenant d’ici ! : les dix premières années au Québec des immigrants admis en 1989,
Ministère des relations avec les citoyens et de l’immigration,
Direction de la planification stratégique, Ste-Foy, Publications du
Québec, 197 p.)
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