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triangleAnnée: 2003 triangleNumero: Septembre triangleCategorie: Dossier triangleDossier: La langue française
Portrait d'une langue seconde Version imprimable
Pierre Serré   
15-09-2003

Malgré les demandes répétées du Québec, il a fallu attendre 30 ans pour voir Statistique Canada introduire dans son recensement une question sur la langue de travail. Ce silence s’explique par le caractère sensible de la question. On a qu’à se remémorer l’impact considérable qu’eut la publication du Rapport Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme au Canada : en 1961, l’enquête censitaire révélait que les Canadiens français se classaient, au chapitre du revenu, au 12e rang parmi les 14 groupes ethniques considérés, tout juste devant les Italiens et les autochtones.

Deux langues en concurrence

La langue de travail est révélatrice de la concurrence que se livrent le français et l’anglais dans les sociétés québécoise et canadienne. Ce n’est que récemment, dans les derniers 40 ans, que le français s’y est taillé une place un peu plus conforme à son poids démographique. Au Québec comme dans les autres provinces canadiennes, ceci s’explique par les pressions continues en faveur de l’intervention de l’État. Des populations plus instruites et plus exigeantes politiquement ont recherché un soutien plus actif de l’État au développement endogène, quitte à ce que ce dernier recoure à l’endettement public. L’entrepreneurship local s’est donc développé intensivement jusqu’au début des années quatre-vingt-dix, au Québec comme partout dans les autres provinces canadiennes. La signature des premiers accords de libre-échange avec les États-Unis a entraîné la remise en question ce modèle de développement.

Ces transformations ont revêtu un caractère particulier au Québec. La recherche d’une démocratisation de la vie collective – recherche qui n’était pas la caractéristique exclusive des francophones québécois – s’est traduite sur le plan individuel par une volonté de démocratisation des politiques publiques et de modernisation de l’État et, sur le plan collectif, par des demandes croissantes de correction de la situation de subordination des francophones au Québec comme au Canada. Non pas que cette dernière assertion ait été partagée par tous, mais qu’elle a tout de même marqué l’évolution des débats politiques au Québec et au Canada.

Il est bon de rappeler que cette volonté collective ne s’est pas traduite de manière aussi explicite dans les politiques publiques que dans la perception et l’interprétation qui en furent proposées depuis. En effet, aucun gouvernement québécois n’a jamais visé expressément, par ses politiques, à relever les conditions d’existence des seuls francophones. Universelles, les politiques publiques étaient destinées à l’ensemble des citoyens québécois, sans distinction de langue. Les interventions de l’État n’ont donc pas eu pour finalité de remettre en question la division linguistique du travail au Québec même, telle que décrite dans le Rapport Laurendeau-Dunton (soit la concentration différenciée de chaque groupe linguistique dans des activités ou professions plus ou moins rémunératrices). L’État s’est plutôt attelé à la tâche de redresser la place du français en appuyant l’entrepreneurship francophone (dont une bonne partie était constituée de petites et moyennes entreprises), tout en mettant en place des mécanismes de formation et de redistribution sociale qui devaient faciliter la mobilité sociale et bénéficier aux plus démunis.

La progression économique des francophones au Québec s’explique donc d’abord par des transformations de la structure économique (le délestage des industries manufacturières à forte concentration de main-d’œuvre non spécialisée, et le recentrage sur les secteurs de haute technologie), par une formation et un niveau d’instruction supérieurs, par le développement d’un entrepreneurship local, et par une sensibilité plus forte des entreprises étrangères à l’égard d’une population plus nationaliste et plus en moyens. C’est ainsi que l’on affirmait, vers la fin des années quatre-vingts, que les francophones, forts de leur Québec Inc., avaient reconquis une place économique plus conforme à leur poids démographique : au début des années quatre-vingt-dix, à bilinguisme égal, les francophones étaient dorénavant mieux payés que les anglophones (1).

Cette progression spectaculaire, centrée sur le Québec, masque cependant le fait que les francophones (tous les groupes sont définis selon la langue maternelle, à moins d’avis contraire) demeurent toujours, en 2001, moins instruits, moins présents dans les professions et les secteurs d’activité économique les plus rémunérateurs (tableaux 1 et 2), bref, occupant une position socio-économique plus précaire que celle occupée par la communauté anglo-québécoise dans son ensemble.

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Les transformations démographiques subies par cette dernière n’ont certainement pas été étrangères à la transformation de la place occupée par les francophones dans l’économie du Québec. Alors que la population d’origine britannique représentait un anglophone sur deux au début des années soixante-dix, cette proportion est passée à moins de un sur quatre 20 ans plus tard. L’anglicisation des francophones et des anciennes cohortes d’immigrants (d’avant la loi 101), l’arrivée de nouvelles cohortes d’immigrants anglophones ou anglotropes (c’est-à-dire tournés vers l’anglais) qui se sont anglicisés, conjuguée aux nombreux départs d’anglophones (solde interprovincial négatif de près de 430 000 individus de 1966 à 2001, estimation), ont eux aussi contribué à la transformation de la division linguistique du travail. Après toutes ces transformations, il reste remarquable que la place occupée par les anglophones ne se soit pas modifiée plus substantiellement au cours des dernières décennies.

Les traités de libre-échange, signés au début des années quatre-vingt-dix, ont marqué l’avènement de nouvelles transformations économiques dans l’ensemble du paysage canadien. Partout, dans les provinces canadiennes, les entreprises locales se sont de plus en plus tournées vers l’exportation tandis que pénétraient, en contrepartie, les capitaux américains, notamment à la faveur de ventes d’entreprises locales et des nombreuses privatisations de sociétés d’État. En conséquence, la nouvelle économie québécoise voit les entreprises locales exporter davantage vers les marchés américains, tandis que les marchés locaux consomment davantage de produits américains et que les populations actives travaillent davantage pour des filiales étrangères.

Lorsque la dynamique économique change, l’utilité des langues change aussi. La progression importante des francophones pendant 40 ans n’a toujours pas abouti à la prédominance du français dans l’économie québécoise, ce qui est encore plus marquant dans le cas des immigrants. Après avoir connu une progression importante, la langue française semble battre en retraite. Le libre-échange constitue un défi supplémentaire à cet égard.

La dimension vitale de la langue de travail : la langue de l’intégration

La langue de travail implique la langue utilisée non seulement par les francophones et les anglophones nés au Québec mais aussi celle utilisée par les immigrants, dont 85 % sont de langue maternelle autre que française ou anglaise. La langue de l’insertion socio-économique est le tout premier déterminant des choix linguistiques qu’effectuent les immigrants dans leur nouvelle société. Cette question est cruciale pour l’avenir du français au Québec.

Environ la moitié des immigrants déclarent connaître le français ou l’anglais à leur admission au Québec. Les uns connaissent le français du fait des critères de sélection du Québec, tandis que les autres connaissent plutôt l’anglais pour diverses raisons : beaucoup ont été admis en tant que revendicateurs du statut de réfugié ou dans le cadre du programme de réunification familiale ; d’autres sont arrivés au Québec en tant que travailleurs temporaires ; d’autres encore sont arrivés d’abord dans une autre province pour migrer ensuite au Québec, et d’autres, enfin, sont arrivés et vivent illégalement au pays. Pour au moins 40 % des immigrants, la connaissance du français ou de l’anglais s’acquièrent au Québec, principalement à Montréal où se concentrent la grande majorité d’entre eux (89 % des allophones y furent recensés).

Pour un allophone, la détermination d’une langue de travail ne relève pas du hasard. Ce choix est le reflet de rapports de force inégaux existant entre communautés francophone et anglophone et correspond à l’utilité du français et de l’anglais sur le marché du travail. Il reflète également la socialisation des individus, laquelle comprend des prédispositions prémigratoires à l’égard du statut des langues ainsi que des prédispositions plus générales envers les communautés francophone et anglophone elles-mêmes. Ainsi, un sondage SOM réalisé à l’automne 2001 révèle que la majorité des immigrants répondant spontanément en anglais, lors des entrevues, ne reconnaissent pas au français le statut de langue publique commune ni celui de langue normale du travail. Ils contestent également l’obligation de fréquenter les écoles primaires et secondaires françaises pour les immigrants et les enfants d’immigrants, estimant même que la taille de la communauté francophone est voisine de 50 % (quelle légitimité a un groupe minoritaire qui veut imposer ses choix au reste de la population ?). Les réponses sont exactement inversées dans le cas des immigrants répondant spontanément en français.

Qui plus est, l’obligation de fréquenter les écoles françaises primaires et secondaires n’implique nullement une substitution linguistique automatique en faveur du français. Lorsque les parents immigrants travaillent en anglais, l’incitation est forte pour qu’ils adoptent cette langue comme langue parlée le plus souvent à la maison (ou langue d’usage au foyer). Ils créent alors un environnement linguistique appuyant l’usage de l’anglais chez leurs enfants : lorsque ceux-ci sont eux-mêmes immigrants de langue maternelle anglaise et sont passés par l’école primaire et secondaire française, la proportion de substitutions en faveur du français reste voisine de 0 %.

Les données sur la langue de travail de 2001

Définition

La question sur la langue la plus souvent utilisée au travail se subdivise en deux volets, le premier portant sur la langue « la plus souvent » utilisée au travail, le second sur les autres langues utilisées « régulièrement » dans l’emploi en question. Ainsi définie, la langue principale « utilisée » au travail recouvre plusieurs dimensions qu’il est difficile de hiérarchiser. Une langue peut prédominer à l’oral, mais une autre peut dominer à l’écrit ou à l’électronique. Les communications peuvent être ou non importantes dans les tâches quotidiennes ; les communications avec les supérieurs peuvent être plus importantes que les conversations des pauses, etc. La rédaction de rapports annuels ou semestriels ou la simple facturation peut se faire dans une langue tandis que les communications avec les clients se font dans une autre. Cependant, chaque individu était appelé à juger de la langue qu’il utilisait le plus souvent sans que soit précisé le type de communication effectuée. Si cette imprécision peut laisser le chercheur sur son appétit, elle a néanmoins le mérite de simplifier les situations et de permettre une première ébauche de la dynamique des langues.

Nous n’avons retenu que les réponses indiquant la (ou les) langue(s) utilisée(s) le plus souvent au travail. Les réponses au second volet de la question concernant d’autres langues utilisées « régulièrement » au travail sont trop ambiguës pour leur donner un sens précis. Dans leur évaluation des résultats du test du recensement de 2001 (le TRN98), les analystes de Statistique Canada reconnaissaient eux-mêmes qu’une langue « régulièrement » utilisée au travail peut être une langue utilisée seulement occasionnellement au contraire de quotidiennement. La langue utilisée le plus souvent offre au moins une idée de la hiérarchisation dans l’utilisation des langues. Si imprécis qu’il soit, le portrait qu’elle permet d’esquisser demeure malgré tout fort éclairant.

Prédominance globale de l’anglais comme langue de travail

Nul ne sera surpris d’apprendre que les anglophones travaillent presque exclusivement en anglais dès lors qu’ils habitent hors du Québec. Il demeure toutefois surprenant de constater que la langue française n’est à peu près pas utilisée par les anglophones dans les provinces et les agglomérations comptant une minorité de francophones importante (tableau 3). Les anglophones de l’Ontario, de la partie ontarienne de la région de la capitale canadienne (région d’Ottawa), du reste de l’Ontario, du Nouveau-Brunswick et de la région de Moncton utilisent à peu près exclusivement l’anglais. Au Québec, la proportion passe à 80 % dans la région de Gatineau (la partie québécoise de la région métropolitaine de recensement d’Ottawa-Gatineau), puis à 70 % dans la RMR de Montréal. Pour l’ensemble du Québec, les deux tiers des anglophones affirment travailler le plus souvent en anglais, contre seulement 23 % le plus souvent en français (10 % y utilisent les deux langues également).

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Chez les francophones du Québec, une proportion sensible affirme utiliser le plus souvent l’anglais au travail. Cette pénétration de l’anglais chez les francophones correspond essentiellement aux situations montréalaise et, surtout, outaouaise. Tandis que 6 % des franco-montréalais utilisent le plus souvent l’anglais au travail (et 6 % les deux langues également), près du quart (24 %) des franco-gatinois en font leur principale langue de travail. La similitude entre la région de Gatineau et l’ensemble du Nouveau-Brunswick est étonnante : 24 % des francophones y utilisent surtout l’anglais, les deux tiers le français, et de 8 % à 10 % les deux langues. Le fait que de nombreux fonctionnaires fédéraux demeurent en Ontario mais travaillent à Gatineau, et inversement, modifie certainement les usages linguistiques.

Quant aux allophones, la place occupée par le français reste assez limitée. À Montréal, seulement une faible majorité relative déclarent travailler surtout en français (42 % contre 36 % en anglais). Cette proportion s’inverse à dans la région de Gatineau (50 % en anglais contre 36 % en français) et s’accentue encore à Moncton (69 % en anglais contre 21 % en français). Partout ailleurs, l’usage de l’anglais est la règle, y compris dans la région d’Ottawa (90 % en anglais contre 2 % en français).

La place détenue par le français semble par ailleurs régresser parmi les cohortes arrivées depuis la période 1976-1985 (tableau 4). Dans leur ensemble, les immigrants arrivés au Québec au cours des dernières cinq années (1996-2001) utilisaient davantage l’anglais comme principale langue de travail que ceux arrivés dans les cinq ans précédents (36 % contre 32 % dans la période 1991-1995). Il s’agit clairement d’une remontée de l’anglais par rapport aux décennies 1981-1990 et 1971-1980 (respectivement 30 % et 31 %). Il faut retourner aux immigrants arrivés au cours de la décennie 1961-1970 pour retrouver une telle utilisation du français.

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Cette image donnée par l’ensemble des immigrants du Québec, toutes langues maternelles confondues, reste par ailleurs plus positive que celle concernant les immigrants de la seule région montréalaise ou l’ensemble des immigrants allophones. En effet, chez les immigrants allophones de la région montréalaise (les trois quarts des effectifs allophones et des effectifs immigrants), le recensement de 2001 montre l’existence d’un net effondrement du statut du français comme langue de travail dans les dernières dix années. Par rapport à la décennie 1981-1990, la proportion d’immigrants allophones arrivés entre 1996-2001 utilisant surtout l’anglais au travail était supérieure de 11 %, tandis que la proportion d’immigrants allophones utilisant surtout le français reculait de 10 %. Bref, pour les immigrants, la situation des langues à Montréal, en 2001, reste fort similaire à celle qui prévalait durant la période 1961-1970, avant l’adoption de la Charte de la langue française.

La prédominance de l’anglais dans les groupes d’industries et les grands groupes professionnels

À Montréal, la prédominance de l’anglais ou du français varie selon les groupes d’industries (secteurs d’activité économique, tableau 5). Les secteurs reliés aux affaires et les secteurs scientifiques sont plus favorables à l’anglais, tandis que les secteurs d’activité nécessitant peu de spécialisation sont plus favorables au français. Ceci est valable pour tous les groupes linguistiques, à une exception près, les différentes « Administrations publiques », qui assument un leadership en matière d’utilisation du français au travail.

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Tel n’est toutefois pas le cas à Gatineau. Alors que 67 % des francophones affirment y travailler dans leur langue, cette proportion est inférieure à la moitié (47 %) en ce qui concerne les administrations publiques : cela traduit l’usage fort répandu de l’anglais dans la fonction publique canadienne de la RMR d’Ottawa-Gatineau. Les anglophones y travaillent également moins souvent en français (10 %) que dans l’ensemble des secteurs d’activité (13 %), phénomène identique chez les allophones (36 % pour l’ensemble des secteurs d’activité mais seulement 27 % dans les administrations publiques). On pourrait croire qu’il y a là un effet lié aux déplacements et aux lieux de résidence des fonctionnaires d’Ottawa-Gatineau. Or le même portrait vaut pour les francophones du Nouveau-Brunswick et de la région d’Ottawa (30 % pour le total des secteurs, 26 % pour les administrations publiques), alors que les anglophones n’y travaillent à peu de choses près qu’en anglais (97 % pour l’ensemble des secteurs et autant dans les administrations publiques). Tout autant que le français dans les administrations publiques québécoises joue un rôle d’avant-garde en matière d’utilisation du français au travail, l’anglais joue le même rôle vis-à-vis de l’anglais dans la fonction publique fédérale et les diverses administrations des autres provinces. Ceci concorde d’ailleurs avec la faiblesse du français dans les municipalités de statut bilingue du Québec, dont plusieurs n’avaient toujours pas de plans de service en français.

À Montréal encore, français et anglais s’échangent également la prédominance selon les grands groupes professionnels (tableau 6). Tant chez les anglophones que chez les francophones, l’anglais prédomine dans les groupes reliés à l’administration, aux affaires, aux professions exigeant une formation universitaire, ainsi qu’aux « Arts, culture, sports et loisirs ». Le français est la langue la plus souvent utilisée au travail dans les professions ouvrières et peu spécialisées.

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La situation est légèrement différente chez les allophones. L’anglais prédomine dans les mêmes groupes professionnels que précédemment, exception faite des « sciences sociales, enseignement, administration publique, religion », où l’anglais et le français sont à égalité, et les professions du domaine de la santé, où le français prédomine.

Les groupes linguistiques sont donc différemment concentrés, en 2001, dans les différents secteurs d’activités et groupes professionnels. On pourrait affirmer qu’il existe, en quelque sorte, une division linguistique du travail à Montréal qui accorde la prédominance à l’anglais dans les professions plus spécialisées ou reliées aux affaires et les secteurs d’activité les plus rémunérateurs, et une prédominance au français dans les professions moins spécialisées et moins rémunératrices.

Québec : langue de travail et comportements linguistiques au foyer

Chez les francophones et les anglophones

Plus l’anglais est la principale langue de travail des francophones, plus ceux-ci ont tendance à parler l’anglais le plus souvent à la maison. En effet, une proportion importante d’entre eux s’anglicisent lorsque leur principale langue de travail est l’anglais (tableau 7). Dans l’ensemble du Québec, 12,4 % des francophones s’anglicisent dans ces situations, proportion qui atteinte presque les 15 % dans la RMR de Montréal et, plus modestement, 9 % dans la région de Gatineau. Globalement, 2,1 % des francophones montréalais s’anglicisent, mais cette proportion atteint les 3,5 % chez les franco-gatinois, du fait qu’une proportion supérieure d’entre eux, par rapport aux francophones montréalais, travaillent principalement en anglais (24 % contre 6 %).

La francisation des anglophones en matière de langue d’usage à la maison augmente au fur et à mesure que leur langue de travail est le français. Pour l’ensemble du Québec, de 3,6 % chez ceux qui utilisent surtout l’anglais au travail, leur francisation augmente à 14,6 % lorsqu’au travail le français et l’anglais sont à égalité, et passe ensuite à 36,0 % lorsque la langue la plus souvent utilisée au travail est le français. Cette différence dans le pouvoir d’attraction du français s’exprime le plus fortement à l’extérieur de la RMR de Montréal : dans la région de Gatineau, la moitié des anglophones parlent le plus souvent le français à la maison lorsqu’ils utilisent le plus souvent le français au travail. La proportion passe à 53 % dans le reste du Québec (total Québec moins RMR de Montréal et région de Gatineau). Dans la RMR de Montréal, la proportion correspondante est nettement plus faible, n’atteignant que 26,7 %. On doit cependant noter que la proportion d’anglophones travaillant le plus souvent en français est faible : 22 % pour l’ensemble du Québec, 19 % à Montréal et seulement 12 % à Gatineau.

Le bilan des substitutions entre l’anglais et le français

Considérons maintenant les échanges nets entre le français et l’anglais, c’est-à-dire le nombre de francisés moins le nombre d’anglicisés (tableau 8). Dans l’ensemble du Québec, on compte 5 000 anglicisés de plus que de francisés. Ce nombre passe à 10 340 dans la région montréalaise et à 1 345 dans la région de Gatineau. Les effectifs francophones travaillant exclusivement ou principalement en anglais à Montréal enregistrent donc des pertes de 9,6 % de leurs effectifs, proportion qui n’atteint cependant que les 4,2 % à Gatineau. À Montréal, l’ascendant de l’anglais s’exprime non seulement lorsque l’anglais est la principale langue de travail mais même lorsque le français est la principale langue de travail. On trouve effectivement davantage de francophones anglicisés (12 665) que d’anglophones francisés (10 875). Cela ressort également chez ceux qui travaillent autant en anglais qu’en français. La situation est similaire à Gatineau, à la différence que davantage de francophones y travaillent principalement ou exclusivement en anglais. Bref, l’impact de la langue de travail sur l’usage des langues à la maison apparaît considérable mais semble également s’accompagner d’autres facteurs, tel que la langue du commerce, des services (notamment publics), du voisinage, et de l’exogamie.

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Chez les allophones

Tous les allophones n’abandonnent pas leur langue pour l’anglais ou le français comme langue d’usage au foyer, bien au contraire. À Montréal, 53 % des travailleurs allophones (âgés de 15 à 64 ans) conservent leur langue maternelle comme langue d’usage à la maison (57 % chez les non-travailleurs). Le phénomène change toutefois avec l’éloignement de l’expérience migratoire : parmi les allophones nés au Canada, seulement 10 % conservaient leur langue maternelle comme langue d’usage à la maison à l’âge de 65 ans. Pour la deuxième génération, les substitutions linguistiques sont donc la règle : les tierces langues ne disposent pas du support institutionnel et économique nécessaire à leur maintien d’une génération à l’autre.

Francisation et anglicisation des allophones varient fortement selon la principale langue utilisée au travail (tableau 9). Chez ceux qui emploient surtout ou exclusivement l’anglais au travail, l’anglicisation est massive, soit 88,4 % des substitutions. Lorsque les deux langues sont utilisées à égalité au travail, l’anglicisation relative l’emporte encore avec 63,1 % des substitutions. La proportion est identique lorsque la langue de travail n’est ni le français ni l’anglais. La francisation ne prend le dessus que chez ceux qui utilisent le français le plus souvent au travail, avec 69,1 % des substitutions, de même que chez les allophones (âgés entre 15 et 64 ans) qui ne font pas partie de la population active (54,6 %). Globalement, l’anglais prédomine donc chez les travailleurs, avec 59,3 % des substitutions de langue, comparativement à 45,4 % chez les non-travailleurs. Ces données témoignent de la position de force de l’anglais sur le marché du travail.

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L’évaluation des substitutions linguistiques

Outre la prédominance de l’anglais, que signifie l’ensemble de ces données ? L’évaluation des substitutions linguistiques peut se faire à la lumière de leur incidence sur la composition linguistique de la population. Considérant qu’il y a au Québec neuf francophones pour un anglophone, une proportion de francisation inférieure à ce rapport a nécessairement, toutes choses étant égales par ailleurs, un effet négatif sur la proportion de francophones. Au tableau 9 (deux dernières colonnes), le bilan des substitutions linguistiques ne se fait nulle part à hauteur de 90 % vers le français. Si, malgré elles, le poids des francophones s’est à peu près maintenu au cours des dernières décennies, c’est en raison de facteurs d’une toute autre nature – notamment les migrations interprovinciales –, et non parce que les échanges entre français et anglais et l’intégration des allophones se soient soldés suffisamment en faveur du français.

Prédominance de l’anglais et division linguistique du travail à Montréal

Le recensement de 2001 confirme le fait que l’anglais demeure la langue de mobilité sociale ascendante : la très grande majorité des anglophones montréalais (70 %) et québécois (67 %) travaillent d’abord dans leur langue – le cinquième seulement principalement ou exclusivement en français à Montréal. On les retrouve concentrés dans les professions supérieures et les secteurs d’activité économique les plus rentables. L’utilisation de l’anglais est prépondérante dans les secteurs d’industries et les groupes professionnels supérieurs. Par ailleurs, la langue de travail a un impact direct sur les substitutions linguistiques.

Le sort de la minorité anglophone n’a absolument rien à voir avec celui des francophones hors Québec, qu’il s’agisse des francophones du Nouveau-Brunswick (où moins des deux tiers d’entre eux travaillent en français), en particulier son centre urbain le plus important, la région de Moncton (à peine 41 %), de l’ensemble de l’Ontario (24 %) ou même de ceux qui habitent dans la capitale fédérale (où tout juste trois francophones sur dix travaillent principalement ou exclusivement dans leur langue).

Ces résultats apparaissent contradictoires avec la thèse de la progression économique globale des francophones. Depuis la Révolution tranquille, les francophones se sont instruits, ont accru leur pouvoir d’achat et sont devenus des clients plus exigeants sur le plan linguistique. Ils ont appris l’anglais, ils se sont servis de l’État pour construire le fameux « Québec Inc. » et ont comblé une partie de leur retard sur l’Ontario. Ce rattrapage se serait manifesté de manière tangible au chapitre des revenus : les francophones bilingues, qui disposaient de revenus inférieurs de 8 % à ceux des anglophones bilingues en 1970, avaient toutefois des revenus supérieurs de 4 % en 1990. La situation serait dorénavant largement « corrigée ». (2)

En réalité, bien que les rôles aient évolué et que les groupes linguistiques aient eux-mêmes changé (notamment dans leur composition), à la fois l’ancienne division linguistique du travail et le rôle prépondérant de l’anglais ont dans une certaine mesure persisté. La mise en relation des revenus avec le bilinguisme des différents groupes masque en effet quelques réalités démolinguistiques toutes simples : les groupes minoritaires, qu’ils soient du Québec ou d’ailleurs, sont toujours plus bilingues que les groupes majoritaires. Chez les francophones, l’élite apprend l’anglais, s’en sert régulièrement et forme la majorité des personnes bilingues. Chez les anglophones et les allophones, des tranches de population beaucoup plus larges et diversifiées apprennent le français, recouvrant beaucoup plus l’ensemble des classes sociales. La comparaison des revenus entre groupes linguistiques en tenant compte du bilinguisme compare donc des groupes de statut socio-économique très différents. Au fil des ans, la progression du bilinguisme chez les anglophones devait nécessairement avoir pour impact de diminuer les écarts entre francophones et anglophones bilingues. À ces facteurs s’ajoutent les migrations interprovinciales, qui ont amené davantage de francophones dans les postes supérieurs, ainsi que les migrations internationales, qui ont également contribué à la transformation de la communauté anglophone. Enfin, la volonté manifeste de démontrer un spectaculaire renversement de situation – la conquête de l’économie québécoise par les francophones – en insistant sur le lien entre progression du revenu et progression du bilinguisme – variables à définition floue – se heurte à la persistance des différenciations entre francophones et anglophones tant en ce qui a trait aux professions, aux secteurs d’industries qu’à la scolarité. Elle participe, en tout état de cause, de finalités politiques inavouées.

En matière de mobilité sociale ascendante, les résultats de l’analyse pour les allophones ne diffèrent pas de ceux des francophones : l’anglais est la langue dominante au Québec. Comme chez les francophones, ce sont d’abord les professions inférieures et les secteurs d’activité secondaires qui montrent une francisation supérieure à la moyenne. Pour les professions et les secteurs d’activité économique supérieurs, l’anglais reste en position de force. Plus encore, le marché du travail se révèle même plus anglicisant que le reste de la société, ce dont témoignent les parts des substitutions linguistiques qu’obtient le français chez les travailleurs et les non-travailleurs. Ces données sont peu rassurantes : la montée du français chez les allophones a été largement le fait des cohortes d’immigrants arrivées dans les 30 dernières années en provenance de pays où le français avait quelques racines (tels les Maghrébins, les Haïtiens, les Indochinois, les Libanais et les Roumains, en plus des Latinos-américains) et non de la francisation du marché du travail.

Certains affirmeront que l’arrivée plus récente au Canada des cohortes d’immigrants allophones de pays tournés vers le français par rapport aux immigrants arrivés auparavant et à leurs descendants (allophones nés au Canada), explique les difficultés de leur intégration économique. L’étude de Jean Renaud (3) a montré que l’expérience migratoire supposait environ 10 années d’intégration économique avant de voir les immigrants rattraper le niveau de revenu de la population native. Les données sur les immigrants arrivés entre 1980 et 1997 (tableau 10) montrent qu’à ancienneté égale, l’écart entre les performances économiques des immigrants bilingues anglais-français ou unilingues anglais (en plus de leur propre langue maternelle) d’une part, et des immigrants unilingues français et allophones ne connaissant ni l’anglais ni le français d’autre part, se maintiennent de manière structurelle : par rapport aux immigrants ne connaissant que l’anglais ou connaissant l’anglais et le français, les immigrants unilingues ne connaissant que le français ont de plus faibles salaires, de plus forts taux de chômage et de plus forts taux de prestation de la sécurité du revenu, un profil plus semblable aux immigrants ne connaissant ni l’anglais ni le français.

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La composition de ces groupes ne diffère pas fondamentalement, tant en ce qui concerne leur catégorie d’admission (on compte plus de sélectionnés chez les unilingues français que chez les unilingues anglais, où l’on retrouve une proportion importante de revendicateurs du statut de réfugié) que leur provenance (autant d’Européens dans les deux catégories). Ce sont, en définitive, les réseaux d’insertion socio-économique qui sont mis en cause, comme pour les populations natives.

Perspectives : quelques facteurs structurels à l’œuvre

Après 40 ans de développement et de « reconquête » de l’économie québécoise par les francophones, la prédominance de l’anglais subsiste toujours en 2001. Si l’on peut constater une progression majeure des francophones au sein de la division linguistique du travail durant cette période, celle-ci résulte probablement davantage de facteurs structurels (la progression du degré de propriété locale des économies provinciales ; le développement de programmes sociaux et de formation pour une main-d’œuvre qualifiée ; la mise en place d’un interventionnisme étatique comme levier puis comme soutien au développement) que de politiques publiques visant à renforcer l’usage du français au travail.

Ces transformations, réussies pour la plupart sans interventionnisme appuyé en ce qui concerne la langue de travail, ont réjoui les acteurs politiques. Or une série de tendances lourdes ont commencé à faire sentir leurs effets. Les traités de libre-échange, la prise de possession croissante de l’économie provinciale par des intérêts étrangers, l’intensification des échanges nord-sud sont autant de facteurs de nature à renforcer la position de l’anglais dans la concurrence que se livrent les deux langues principales au Québec. La perspective de déclin démographique, qui se manifeste déjà dans les écoles et dans la demande de main-d’œuvre peu qualifiée (en particulier la demande en jeunes adultes pour emplois peu rémunérés), dans un contexte régional-continental de croissance démographique, dans un contexte québécois de développement économique par les grandes entreprises étrangères, là où se concentre la force de l’anglais, accentuera sans doute les pressions en faveur d’un relèvement des volumes d’immigration et d’un abaissement des garde-fous politiques, tant en ce qui concerne les migrations interprovinciales que le libre usage des langues au travail et le libre choix de la langue d’éducation. Encore sous l’enchantement des succès récents, les acteurs politiques québécois sauront-ils forger une volonté politique réfléchie, dynamique et capable de préserver la place du français au cours des prochaines décennies ?

Annexe

Définitions complémentaires des termes du recensement

Langue la plus souvent utilisée au travail, premier volet : « Dans le cas des personnes dont le travail demande beaucoup d’interaction avec des clients ou des collègues, déclarez la langue utilisée le plus souvent. Dans le cas des personnes dont le travail demande beaucoup de rédaction, déclarez la langue dans laquelle elles rédigent le plus souvent. Dans le cas des personnes sourdes ou malentendantes, ou qui ont de la difficulté à parler et à se faire comprendre, déclarez un langage gestuel s’il est utilisé le plus souvent au travail. Ne déclarez que les langues utilisées dans le cadre d’un emploi ou d’un projet important. Déclarez deux langues uniquement si elles sont utilisées également. Ne déclarez pas une langue utilisée seulement lors des pauses-café, des repas ou d’autres types de pauses. »

Langue maternelle : Première langue apprise à la maison dans l’enfance et encore comprise par le recensé au moment du recensement. Répartition égale des réponses multiples selon les réponses mentionnées.

Industries : réfère au Système de classification des industries de l’Amérique du Nord de 1997 (21A).

Professions : réfère à la Classification nationale des professions pour statistiques de 2001 (11A).

Substitution linguistique (ou « transfert linguistique ») : réfère à l’adoption d’une langue d’usage au foyer différente de la langue maternelle.

* L'auteur tient à remercier Charles Castonguay pour ses commentaires nombreux et fort appréciés.

1 (Vaillancourt, François (1988), Langue et disparités de statut économique au Québec, 1970 et 1980, Québec, Conseil de la langue française, 230 p., Dossier no. 28 ; Vaillancourt, François (1991), Langue et statut économique au Québec, 1980-1985, Québec, Conseil de la langue française, 218 p., Dossier no. 34 ; Béland, Paul (1995), Les revenus de travail des groupes linguistiques de la région métropolitaine de Montréal, 1970, 1980 et 1990, Québec, Conseil de la langue française, 9 p.).

2 Ministère de la Culture et des Communications (1996), Le français langue commune : enjeu de la société québécoise. Bilan de la situation de la langue française au Québec en 1995. Rapport, Québec, Ministère de la Culture et des Communications, p. 71.

3 2002, Ils sont maintenant d’ici ! : les dix premières années au Québec des immigrants admis en 1989, Ministère des relations avec les citoyens et de l’immigration, Direction de la planification stratégique, Ste-Foy, Publications du Québec, 197 p.)

 
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