| Nous réapproprier notre histoire nationale |
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| Henri Laberge | |
| 03-04-2005 | |
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Un de mes professeurs de droit se plaisait à nous raconter qu’il avait souvent gagné des causes devant les tribunaux par le recours à son dictionnaire de la langue courante. Car les mots utilisés dans un texte de loi s’interprètent normalement selon le sens qu’ils ont dans la vie quotidienne. Mais attention, nous prévenait-il, les mots peuvent changer de sens avec le temps. D’où l’importance de bien vérifier la date de l’inscription dans le texte de loi du mot à interpréter. Le piège des mots en histoireCette sage recommandation s’applique en histoire, où il faut sans cesse nous méfier du piège des mots. Certaines expressions toujours utilisées dans nos livres d’histoire proviennent d’une traduction erronée ou inadéquate; d’autres ont manifestement changé de sens et la perpétuation de leur usage au sens ancien est source de malentendu pour le lecteur non averti. Par exemple, le Quebec Act de 1774, que les manuels d’histoire persistent à traduire par « Acte de Québec », n’est pas un acte ordinaire, au sens français de ce mot. Il s’agit ici d’une loi du parlement britannique dont une bonne traduction pourrait être « Loi sur le Québec ». Autre exemple de traduction inadéquate : Louis-Joseph Papineau est présenté dans nos manuels d’histoire comme ayant été l’orateur de l’Assemblée législative. Or Papineau, qui était un très grand orateur (au sens français habituel de ce mot), n’était certes pas le seul bon orateur de l’Assemblée législative de son temps. Le mot « orateur » traduit mal le titre anglais de « speaker » qui serait mieux rendu par l’expression « porte-parole ». Le « speaker » était beaucoup plus que le simple modérateur des débats qu’il est devenu dans les institutions britanniques et canadiennes. Avant que ne soit institué le régime de responsabilité ministérielle et que le premier ministre ne siège à l’assemblée élue, le « speaker » était souvent le vrai chef de la majorité parlementaire. Il dirigeait les débats et il y participait activement. En tant que dépositaire de la confiance des députés, c’est lui qui avait la fonction de communiquer au gouverneur les résolutions de l’Assemblée législative. Il en était donc le porte-parole autorisé. Autre exemple de malentendu possible en raison de l’usage d’un mot qui a changé d’application : le parti dirigé par Louis-Hippolyte Lafontaine sous l’Union s’appelait le parti libéral. Dans le langage populaire, les partisans du ce parti libéral étaient identifiés comme les « bleus » par opposition aux « rouges » qui s’étaient regroupés autour de Papineau à son retour d’exil et qui défendaient un programme démocratique et laïque plus radical. Les libéraux bleus, en s’associant aux « tories » ontariens, ont donné naissance au parti conservateur canadien, à qui l’on doit la mise en œuvre du projet de fédération canadienne. Les rouges, qui demandaient toujours l’abrogation de la Loi sur l’Union de 1840 et combattaient le projet fédéral, sont les ancêtres du Parti libéral du Québec (lequel, certes, n’a pas toujours été fidèle à leurs idéaux). Quel Canada et quels Canadiens?S’il y a deux mots dont l’usage dans nos manuels d’histoire prête à toutes sortes de malentendus – ou même à des contresens quand on ne décrit pas ou n’explique pas suffisamment les contextes historiques – ce sont bien les mots « Canada » et « Canadien » (nom propre et adjectif). Au cours des temps, ils ont, en effet, désigné des réalités bien différentes de ce qu’ils désignent aujourd’hui. À l’époque de Jacques Cartier, le nom de « Canada » semble avoir désigné un ensemble d’établissements iroquoïens sur la rive gauche du Saint-Laurent entre le comté de Charlevoix et celui de Portneuf (incluant Stadaconé, établissement principal). Les Canadiens du temps, c’étaient les donc les Iroquoïens habitant la région de Québec. Au temps de Champlain, les Iroquoiens du Saint-Laurent n’habitaient plus la région de Québec. Ils y avaient été remplacés par des populations algonquiennes. De ce fait, le nom « Canada » (comme celui de Stadaconé) était disparu de la toponymie amérindienne de la région. Il sera ressuscité à partir du souvenir des récits de voyage de Jacques Cartier. Sous le Régime français, le mot « Canada », dans le langage populaire, va désigner le territoire officiellement nommé Nouvelle-France (distinct de l’Acadie et de la Louisiane, autres constituants de l’empire français d’Amérique) ou plus précisément la partie de la Nouvelle-France où des colons sont établis en permanence sur les terres des seigneuries concédées au nom du roi. Ce Canada-là, étalé sur les deux rives du Saint-Laurent et de certains de ses affluents, de la Gaspésie à Vaudreuil-Soulanges, avec la ville de Québec comme capitale, ne correspond certes pas non plus au Canada d’aujourd’hui. C’est, bien sûr, le Québec actuel qui en est le prolongement historique. Le terme « Canadien » (ou celui d’« habitant », qui en était un quasi-synonyme) identifiait la population établie à demeure en Nouvelle-France par opposition aux administrateurs et commerçants français qui n’y étaient que de passage. Après la Conquête britannique, dans un territoire désormais officiellement nommé « Province of Quebec », ceux que les conquérants appelleront « les nouveaux sujets de sa majesté britannique » continueront à s’appeler eux-mêmes des Canadiens (ou des Français) pour se distinguer des nouveaux arrivants qui, eux, persistent à s’identifier comme Britanniques (ou anciens sujets de Sa Majesté). Petit à petit, pourtant, des anglophones moins allergiques à l’intégration et plus férus d’idéaux démocratiques que certains de leurs congénères, en vinrent à se désigner eux-mêmes comme Canadiens (au sens civique, sinon au sens ethnique) et à épouser les principales revendications populaires. On les retrouvera dans le Parti patriote de Louis-Joseph Papineau (qui s’était auparavant appelé Parti canadien sous la direction de Pierre Bédard). Ce parti, si on veut donner aux mots le sens qu’ils ont aujourd’hui, doit être qualifié de nationaliste québécois et démocrate, non de parti ethnique canadien-français, certes pas de fédéraliste canadien. En témoigne son opposition farouche à tous les projets d’union des deux Canadas (tout spécialement à celui de 1822), opposition qui a constitué un des aspects majeurs de sa plateforme politique jusqu’en 1837. À partir de 1840 et plus encore après 1867, le nom « Canada » appartient désormais officiellement à un pays qui ne s’inscrit plus dans la continuité historique du Canada-Nouvelle-France ou du Bas-Canada de 1791 à 1840. Il ne désigne plus le même projet national. Le pays qu’il nomme n’est plus le pays distinct pour le caractère distinct duquel les Patriotes avaient combattu. À partir de ce tournant de 1840 à 1867, l’usage du mot « Canadien » devient confus dans le langage populaire. Il réfère parfois au nouveau Canada tel que désormais politiquement constitué, mais souvent aussi au Canada historique auquel on était habitué à s’identifier, c’est-à-dire au Québec. C’est ainsi que l’Institut canadien de Montréal a été fondé vers 1850 par des intellectuels québécois dont la plupart (Louis-Antoine Dessaules, notamment) remettaient toujours en question l’union des deux Canadas, allaient combattre le projet de confédération et allaient continuer, même après 1867, à dénoncer le régime fédéral. Parfois aussi, le nom « Canadien » prend une connotation ethnolinguistique : il désigne alors, dans le langage populaire, les Canadiens d’origine et de langue française, par opposition à ceux qu’on appelle les Anglais. Dans les milieux plus intellectuels (enseignants, étudiants, clergé, mouvements nationalistes), on utilisera de préférence l’appellation « Canadien français » pour signifier l’appartenance à la communauté ethnolinguistique, mais, dans les milieux populaires, le mot « Canadien » (ou Canayen) tout court continuera longtemps à désigner les Canadiens-français. Ma mère m’expliqua un jour qu’elle allait voter libéral parce que Louis Saint-Laurent était un Canadien, lui, alors que Georges Drew, chef conservateur, était un Anglais. Le juge Routhier, auteur des paroles du Ô Canada, dans sa version originale, en plein 20e siècle, ne sait pas éviter le piège des sens divers attribués à ce même mot. Quand il écrit « Sous l’œil de Dieu, près du fleuve géant », le Canadien dont il parle est manifestement Québécois. Quand plus loin il dit : « De son patron précurseur du vrai Dieu », le Canadien dont il parle maintenant est un Canadien-français. Nulle part, dans son texte, il ne fournit une indication claire qu’il parle vraiment du Canada fédéral dans son ensemble. Aujourd’hui encore, des ouvrages portant sur la cuisine québécoise traditionnelle ou sur la maison québécoise traditionnelle parleront, en titre, de cuisine canadienne ou de maison canadienne. Cette confusion nuit à la juste compréhension de ce dont il s’agit. Le titre d’un manuel d’histoire est source de confusion plus grande encore s’il annonce traiter de l’histoire du Canada alors qu’il porte essentiellement sur l’histoire du Québec. Jacques Cartier, découvreur du QuébecLorsque François-Xavier Garneau, au milieu du 19e siècle, entreprend le récit de notre histoire nationale (répondant à la célèbre formule de Lord Durham sur le « peuple sans histoire ») il l’intitule tout naturellement « Histoire du Canada ». Ce qui se comprend dans le contexte où il a vécu (Garneau est décédé en 1866, donc avant la naissance de la fédération canadienne). Mais l’histoire nationale qu’il raconte, c’est bel et bien celle de la nation québécoise, c’est l’histoire de ce que nous appelons aujourd’hui le Québec, du temps des découvreurs jusqu’à la répression du mouvement patriote, donc l’histoire du Québec avant son incorporation au Canada tel que nous le comprenons maintenant. Si Garneau donne à Jacques Cartier le titre de « découvreur du Canada », c’est qu’il s’exprime avec les mots de son temps et en leur assignant le sens qu’ils avaient alors. Les provinces de l’Atlantique au temps de Garneau, n’avaient jamais encore appartenu à une entité territoriale appelée Canada. Le Canada, dans l’esprit de Garneau, c’est d’abord le Québec. Or, ce que Jacques Cartier a découvert, c’est essentiellement ce que nous appelons aujourd’hui le Québec. Outre Saint-Pierre et Miquelon et les Iles de la Madeleine, les découvertes de Cartier s’étalent de la Gaspésie jusqu’à l’archipel d’Hochelaga. Terre-Neuve aurait été découverte en 1497 par Jean Cabot, naviguant au service du roi d’Angleterre. Les autres provinces de l’Atlantique ont été visitées, avant Cartier, par des explorateurs portugais, qui y ont même fait des tentatives d’établissement permanent. Cartier n’est donc pas le premier Européen à visiter des terres appartenant au Canada d’aujourd’hui. Laissons donc aux Canadiens le soin d’attribuer le titre de découvreur officiel de leur pays. Quant à nous, reconnaissons à Jacques Cartier le titre de « découvreur du Québec ». De cette façon, nous le rapatrions dans notre histoire nationale. Et n’allons surtout pas prétendre, en masochistes, que cela dévalue la portée de son œuvre. Être découvreur du Québec est un titre de gloire. Cartier fait partie de notre histoire nationale, de l’histoire du Québec, et nous en sommes fiers. Le mot « découvreur » est, sans doute, lui-même chargé de possibles malentendus et il faut expliquer le contexte de son utilisation. Colomb, Cabot, Verrazano et Cartier avaient été précédés par les Vikings (vers l’an mille) et ceux-ci l’avaient peut-être été par des Irlandais. Tous ceux-là avaient été incontestablement devancés par les ancêtres des Amérindiens de quelques dizaines de milliers d’années auparavant. Si nous disons que Colomb a découvert l’Amérique et Cartier le Québec, c’est dans le cadre d’une période de l’histoire européenne : le temps des grandes découvertes. Dans la mesure où Jacques Cartier mérite, dans ce cadre, d’être reconnu comme un des grands découvreurs européens du 16e siècle, c’est comme découvreur du Québec (et non du Canada) que nous devons honorer sa mémoire. On ne refuse pas à Colomb le titre de découvreur de l’Amérique sous prétexte que le Nouveau Monde où il a abordé ne portait pas à ce moment-là le nom d’Amérique. Pourquoi refuserions-nous à Cartier le titre de découvreur du Québec pour un prétexte analogue? Le titre de découvreur du Canada attribué à Cartier est manifestement inadéquat s’il se rapporte au Canada d’aujourd’hui. Il dit trop peu s’il se rapporte à ce qui s’appelait Canada à l'époque de Cartier, c’est-à-dire à la région de Québec. Rapatrier la mémoire de Jacques Cartier dans notre histoire nationale, dans l’histoire du Québec, n’est pas un exercice futile. C’est un premier pas à effectuer pour nous réapproprier notre mémoire collective. Il faut bien comprendre que l’histoire du Québec n’est pas qu’un simple chapitre de l’histoire du Canada. Il s’agit d’une histoire distincte et qui est distincte dès les origines. Quel que soit le nom qu’on lui ait donné selon les époques, le Québec a existé comme projet et comme réalisation progressive bien avant d’avoir été intégré de force au projet Canada. Il faut savoir nommer les faits de notre histoire de façon à montrer leur lien avec les réalités d’aujourd’hui auxquelles ils se rapportent ou qu’ils annoncent. Champlain, père de la nation québécoiseAinsi Champlain n’est pas le fondateur du Canada et on ne saurait réduire son rôle historique à celui d’initiateur de l’immigration française au Canada ou en Amérique. Il n’est pas venu fonder une minorité ethnolinguistique au Canada, pas plus d’ailleurs qu’une majorité ethnolinguistique au Québec. Il a fondé le Québec, qui est le pays de tous ceux et celles qui l’habitent aujourd’hui. Faire de Champlain l’ancêtre de la communauté francophone du Québec, c’est banaliser la pertinence de son œuvre pour ceux et celles des Québécois et Québécoises d’aujourd’hui qui ne sont pas d’origine française, ni de langue maternelle française. Champlain n’est pas un ancêtre ethnique. Il ne nous a d’ailleurs laissé aucune descendance biologique. Il est l’ancêtre civique des personnes, toutes origines confondues, qui ont choisi ou accepté de vivre ensemble dans le pays qu’il a fondé. Il est le père de la nation québécoise (au sens civique inclusif). Les hommes et les femmes qui, sur les rives du Saint-Laurent, à la suite de Champlain, ont défriché, cultivé, construit, humanisé l’environnement et créé des institutions originales ne le faisaient pas en fonction d’un projet de société canadienne fédérale et bilingue. Ils construisaient un pays qui allait fonctionner en français avec des lois civiles françaises et dont le français allait devenir la langue de l’intégration des nouveaux venus et la langue de la solidarité nationale par-delà la diversité des langues d’origine. Ils sont aussi nos ancêtres civiques. Ils ont fait plus qu’engendrer des fils et des filles qui allaient perpétuer l’usage du français en milieu familial (ce qui est déjà très important, sans doute); ils ont fait grandir un pays où le français serait langue d’intégration des nouveaux venus, langue de la vie publique et langue de dialogue intercommunautaire. La francisation des immigrants en Nouvelle-France a été, en effet, entreprise dès le 17e siècle. Car les personnes établies au Québec sous le Régime français n’étaient pas toutes francophones d’origine. Plusieurs d’entre elles venaient de provinces diverses ayant chacune, à l’époque, son dialecte régional. Compte tenu de la diversité des origines dialectales d’une population relativement restreinte et des conditions difficiles exigeant une grande solidarité de voisinage, le besoin d’une langue commune s’est fait sentir d’emblée. Le français s’est imposé à ce titre, sans doute parce qu’il était le dialecte le plus répandu, mais aussi parce qu’il était la langue de l’administration coloniale, de l’armée et de l’Église. Acquérir une certaine maîtrise du français et apprendre à vivre en français sont devenus très tôt des conditions d’intégration à la nouvelle nation en émergence. De sorte que l’unification linguistique de la Nouvelle-France se réalisa un siècle et demi avant d’être le fait de la France métropolitaine. L’intégration en français de nos immigrants demeure une préoccupation importante et un défi dans le Québec contemporain qui, sous cet aspect comme en plusieurs autres, se révèle le prolongement historique de la Nouvelle-France. * * * Nous réapproprier notre histoire nationale, c’est refuser de la laisser devenir une simple annexe ou un chapitre de l’histoire du Canada. C’est aussi refuser de la laisser réduire à l’histoire de la communauté linguistique majoritaire au Québec. L’histoire du Québec, toute l’histoire du Québec, des origines jusqu’à aujourd’hui et faisant état des contributions de tous les groupes, est pertinente pour les Québécoises et Québécois de toutes origines. |
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Année: 2005