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triangleAnnée: 2006 triangleNumero: Février triangleCategorie: Articles
Santé: pour un développement durable Version imprimable
Michel Garcia, Richard Gervais   
16-02-2006

L’an dernier, nous déplorions publiquement qu’au nom des présumées «deux solitudes», on ne profite pas de la restructuration nécessaire des CHU montréalais pour dépasser la dualité d’intendance McGill-Montréal (« Les CHU : ne pas refaire Eaton’s contre Dupuis Frères », Le Devoir, 16 mars 2005).

Les efforts de rationalisation qu’exige maintenant le ministère, dont la fusion possible des hôpitaux pédiatriques, frappent aux portes de ce tabou et ranimera, espérons-le, l’idée plus raisonnable d’un seul CHU. L’occasion est bonne pour désocculter enfin les questions fondamentales de représentativité dans la gestion et de justice dans la distribution des ressources collectives. McGill peut prétendre que tous ses services sont rendus à la population en général, il n’empêche que la gestion de ces fonds publics, avec les pouvoirs afférents, est traditionnellement mise dans les mains d’intérêts sur-représentés.

La restructuration devrait viser trois objectifs : excellence ; contrôle des coûts ; représentativité civile dans la gestion des ressources.

Au Canada, les budgets annuels consacrés aux hôpitaux accaparent 30 % de la facture globale des soins de santé. Cette portion, bien que décroissante, en constitue la part du lion. Depuis 1975, exception faite du plateau des années 1990, ces budgets croissent de 7 ou 8 % par année, taux qui dépassent l’inflation, la croissance du PIB et l’expansion démographique réunies (Les soins de santé au Canada 2005 – www.icis.ca). Si la facture prévue pour la construction des deux CHU montréalais inquiète (un milliard de dollars chacun), les coûts d’exploitation devraient donc inquiéter davantage.

À la fin de l’exercice 2004-2005, le Centre universitaire de santé McGill (CUSM, y compris l’Hôpital pour enfants de Montréal) aura dépensé 536 millions de dollars pour ses activités cliniques (enseignement et recherche non compris) et le Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM, y compris l’Hôpital Sainte-Justine) 713 millions (MSSS, rapports financiers AS-471, p. 200). Au rythme actuel, le CHUM aura atteint le milliard de dollars en coûts annuels d’exploitation dès 2010 et le CUSM en 2014. Si on compile les chiffres en incluant les centres hospitaliers affiliés (CHA), on constate que les hôpitaux universitaires de McGill gèrent 40 % du budget alloué aux CHU et aux CHA de la ville de Montréal et 28 % du budget (de 1,9 milliard) consacré aux mêmes postes dans l’ensemble du Québec. Ce déséquilibre budgétaire éthno-confessionnel est injustifiable. Rappelons que l’ensemble de la population assume la quasi-totalité de ces coûts, dont 93 % sous forme de versements du ministère aux établissements.

Barons ou intendants ?

McGill et le CUSM opposent une fin de non-recevoir à l’initiative ministérielle, affichant par là leur mépris de la lettre comme de l’esprit de la Loi sur les services de santé et les services sociaux du Québec. Cela devrait susciter des rappels salutaires au sujet de la responsabilité respective des parties.

Nous n’accepterons, déclarent les autorités de McGill, aucune mesure de restructuration imposée par le ministère et qui pourrait entraver la capacité de McGill, du CUSM ou de l’Hôpital pour enfants d’assurer des soins supérieurs aux patients, ou encore qui pourrait saper leur capacité à garantir des programmes de qualité supérieure en matière d’enseignement et de recherche. Dans ce contexte, nous n’accepterons pas de fusions forcées, ni de services retreints ou abolis, ni non plus de limiter nos activités aux “niveaux actuels” tel que l’a proposé le ministère, et nous n’accepterons aucune autre proposition qui minerait la qualité des soins, paralyserait notre croissance ou rendrait impossible pour nous de recruter et de retenir les professionnels les plus talentueux («McGill et le CUSM font front commun», communiqué CNW, 12 déc. 2005 — www.cusm.ca/media/12_12_2005).

Ce refus en dit long, par sa teneur et sa superbe. Il apparente ses auteurs à des barons plutôt qu’aux intendants d’un gouvernement démocratiquement élu.

Cette affaire n’est pas sans rappeler la résistance outrée que la Shawinigan Water & Power et la société financière A. E. Ames opposaient à la volonté québécoise de nationaliser l’électricité dans les années 1960. Autant alors le Québec liait son avenir à la capacité de contrôler cette ressource, autant aujourd’hui son épanouissement multiforme tient-il en partie à sa maîtrise du secteur de la santé.

Le législateur est pourtant clair : c’est le ministre qui désigne les CHU et qui, par agence interposée, attribue les bassins de desserte et approuve les budgets. Un centre hospitalier est entre autres tenu de veiller à la pertinence, à la qualité et à la sécurité des services dispensés, au respect des droits des usagers, au traitement diligent de leurs plaintes et à l’utilisation efficiente des ressources humaines, matérielles et financières engagées. S’agissant des CHU, ils doivent voir également aux objectifs d’enseignement, de recherche et d’évaluation des technologies. Il n’appartient pas aux universités, ni à leur réseau, de déterminer la population à desservir, ni les crédits à débloquer.

Exceller, c’est aussi pourvoir aux effectifs

Au cours des dix dernières années, les médecins diplômés du 1er cycle à l’Université de Montréal se sont classées premiers à sept reprises aux examens obligatoires du Conseil médical canadien (LMCC) et deuxièmes les trois autres années. McGill est loin derrière. Il est vrai qu’au 2e cycle (formation des spécialistes), McGill offre un encadrement scientifique supérieur qui attire les stagiaires en spécialités et fait de sa faculté de médecine un lieu de formation recherché en Amérique du Nord. Hélas, plus de la moitié de ses diplômés, omnipraticiens et spécialistes, quittent le Québec au terme de leurs études. Personne ne nie l’importance des échanges scientifiques internationaux, mais la question n’est pas là. Du reste à ce chapitre, l’Université de Montréal n’a pas à rougir : elle forme, en administration de la santé, de forts contingents d’étudiants en provenance d’Amérique latine et des pays francophones. Le problème est que le Québec connaît une pénurie durable d’effectifs médicaux (GRIS, Caractéristiques des médecins du Québec et de leur pratique selon le temps consacré à leurs activités professionnelles, février 2005). Des mesures s’imposent donc pour que ses facultés de médecine veillent en priorité à combler ce besoin. Contribuer à l’accessibilité des services est aussi une expression de l’excellence. L’apport de McGill est ici lamentable.

En 1986 aux États-Unis, la Clinique Mayo, « dans l’intérêt de sa clientèle », convainquait le Rochester Methodist Hospital (protestant) et le St. Marys’ Hospital (catholique) de s’unir sous un conseil d’administration unique, la Mayo Foundation. Dix ans plus tard, preuve de succès de l’opération, celle-ci ouvrait une nouvelle composante, le Eugenio Litta Children’s Hospital. Cet exemple donne tort aux détracteurs de la fusion CHUM-CUSM qui appréhendent retards et hausse des coûts, baisse de qualité, difficultés de recrutement du personnel qualifié, préjudices à la réputation de Montréal ; et raison à ses promoteurs qui font valoir au contraire la concentration d’expertises (en transplantation, neurochirurgie, chirurgie cardiaque, oncologie), les économies d’échelles et la réduction des coûts d’infrastructure et de gestion. Les économies réalisées pourraient être investies dans un système d’information de pointe assurant une meilleure assise aux actes cliniques, mission première de l’organisation, et permettant de les évaluer.

Les enjeux sont tels qu’ils appellent à des redressements historiques. Il n’est pas question de soviétiser les universités McGill ou de Montréal, mais de compléter la nationalisation des services de santé. Le principe de l’autonomie universitaire, pour valable qu’il soit, ne délie les universités ni des lois nationales, ni de leur responsabilités civiques, ni de la justice sociale.

 
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