Carte du site: Accueil

triangleAnnée: 2006 triangleNumero: Septembre triangleCategorie: Articles
Pour une mise en valeur équitable et harmonieuse de la filière éolienne Version imprimable
Majella Simard   
12-09-2006

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il en a coulé de l’eau sous les ponts depuis l’érection de la première éolienne aux Iles-de-la-Madeleine en 1977 et de l’installation du premier parc, inauguré en 1987, à Cap-Chat, en Gaspésie. Au total, la région de l’Est-du-Québec compte aujourd’hui 202 éoliennes pour une puissance installée de 216 mégawatts.

En outre, de nombreux projets sont à l’état de développement, comme c’est le cas dans la MRC des Basques, à Carleton, aux Méchins, à Mont-Louis et à Cloridorme. D’autres sont au beau fixe. Nous pensons, entre autres choses, à celui piloté par le groupe SkyPower qui prévoyait l’installation de 134 appareils dans la MRC de Rivière-du-Loup. Celui-ci devra, par ailleurs, réexaminer son plan d’ensemble à la suite de la décision de la MRC de faire respecter son règlement concernant l’implantation d’éoliennes sur son territoire. De toute évidence, cette ressource représente un potentiel de développement incontestable dans une région comme l’Est-du-Québec.

À l’instar des nombreuses ressources que recèle le territoire du Bas-St-Laurent et de la Gaspésie, la filière éolienne a contribué, à certains endroits, à la diversification de la structure économique régionale et ce, tant en milieu rural qu’urbain. À cet égard, le cas de Matane est manifeste. La fermeture de la Consolidated Bathurst, au début des années 1990, a entraîné un ralentissement économique sans précédent qui s’est notamment traduit par une évolution démographique négative au cours des deux dernières décennies. Or, l’arrivée de Marmen et de Composite VCI a contribué à changer la donne en favorisant la création de 200 emplois pour des investissements dépassant les 26 millions de dollars. À Murdochville, l’industrie éolienne a eu pour effet d’insuffler un second souffle à une économie qui périclitait sans cesse depuis la fin des activités de Mines Noranda. À St-Léandre, l’éolien a contribué à apporter du sang neuf à l’économie locale fortement ébranlée par la restructuration des secteurs agricole et forestier. Le secteur éolien a également favorisé l’émergence d’initiatives locales dont les MRC et les municipalités veulent être partie prenante, comme c’est le cas notamment à St-Gabriel-de-Rimouski, où deux producteurs se sont associés pour former une coopérative. Enfin, dans La Matapédia, des leaders locaux sont à élaborer des projets comportant un volet communautaire de façon à maximiser les retombées économiques liées au développement de ce type d’énergie.

Mais l’espoir et l’engouement que suscitaient, il n’y pas si longtemps encore, l’expansion de la filière éolienne semblent s’être graduellement estompés pour faire place à de nombreuses inquiétudes dont la presse écrite régionale fait régulièrement écho. Celles-ci se manifestent à plusieurs niveaux. Au plan environnemental, les parcs éoliens, lorsqu’ils sont trop nombreux, peuvent constituer une source de pollution visuelle et sonore. Leur vieillissement prématuré inquiète également de nombreux spécialistes. En effet, les conditions climatiques particulières qui caractérisent la région de l’Est-du-Québec auraient pour effet de réduire considérablement la durée de vie des appareils. En outre, de nombreux flots migratoires d’oiseaux pourraient être perturbés par ces structures de même que les terres agricoles et les milieux humides où elles sont érigées. Au plan économique, force est de reconnaître que l’industrie éolienne n’a pas rempli les promesses de Klondike que certains investisseurs faisaient miroiter. Cela se reflète non seulement au plan de la création d’emplois, mais aussi en termes de niveaux de revenus et de qualité de vie. En effet, si la construction des appareils contribue, à court terme, à générer de nombreux emplois, l’entretien et l’exploitation des parcs nécessitent une main-d’œuvre réduite. De plus, en milieu rural, ces emplois n’ont pas permis de compenser ceux qui ont été perdus au tournant des années 1970 dans les domaines de l’agriculture et de la forêt dont les répercussions continuent toujours à se manifester dans plusieurs localités de l’arrière-pays par des taux de chômage élevés. En ce qui concerne le cas précis de Murdochville, ces emplois n’ont pas favorisé un accroissement substantiel du niveau de vie des individus puisque les salaires offerts par les entrepreneurs sont nettement inférieurs à ceux que l’on retrouvait au sein l’industrie minière. Qui plus est, on ne connaît que très peu de chose sur les implications sanitaires de ces parcs. Le développement de cette industrie provoque aussi des insatisfactions de la part des municipalités, des propriétaires fonciers et de nombreux organismes de développement économique qui réclament des redevances plus élevées. À cela s’ajoutent les impacts en termes d’aménagement du territoire.

La confusion qui règne en maître présentement dans le secteur de l’énergie éolienne constitue une belle occasion pour le gouvernement du Québec de revoir sa politique en matière de développement régional notamment en ce qui concerne sa stratégie de diversification économique à l’égard des régions-ressources. Une telle révision nous apparaît particulièrement importante dans le cas de l’Est-du-Québec où les ressources, dont la filière éolienne constitue l’une des principales composantes, représentent un avantage comparatif considérable pour le développement de cette région. En outre, il va s’en dire que ces ressources ne semblent pas avoir atteint leur maximum de rendement. Par exemple, la forêt demeure nettement sous-exploitée compte tenu de l’énorme potentiel qu’elle offre dans les domaines de l’acériculture, du tourisme, de la flore, de la faune ou encore de tous ces champs nouveaux en émergence autour de créneaux et de filières liés à la deuxième et à la troisième transformation de la matière ligneuse. Dans le secteur agricole, l’agrotourisme, les produits du terroir et ceux d’appellation d’origine contrôlée ne sont qu’à leurs premiers balbutiements comparativement à ce que l’on observe en Europe. Le secteur minier n’est pas en reste si l’on se fie aux découvertes récentes de zinc, de cuivre, d’or et d’argent réalisées dans les MRC des Basques et de La Matapédia sans compter les possibilités d’exploration pétrolière et gazifière qu’offrirait le sous-sol témiscouatain. Des produits associés à une aménité rurale (paysage particulier, patrimoine culturel, ressources naturelles, cadre de vie paisible) peuvent également être développés. Avec la montée de l’idéologie environnementaliste, certaines localités qui, par le passé, semblaient condamnées par l’épuisement de certaines ressources traditionnelles se retrouvent maintenant avec un ou des biens rares (air pur, faible densité du bâti, cadre de vie paisible, verdure, etc.) dont la valeur économique n’est certes pas négligeable. La mise en valeur de ce riche patrimoine peut servir à la mise en œuvre de projets locaux de développement. Par ailleurs, elle doit s’inscrire dans la reconnaissance de la nécessité de préserver la sociodiversité de l’être humain comme le concept de biodiversité nous invite à le faire pour les mondes animal et végétal.

Toutes ces activités doivent s’insérer dans un contexte plus large de développement qui implique l’élaboration d’une stratégie orientée vers la correction des problèmes structurels qui affectent la région de l’Est-du-Québec depuis plus de 40 ans et ce, dans un souci de rééquilibrage territorial, une variable importante à prendre en compte dans l’organisation efficace des activités de l’État. Cette stratégie doit s’appuyer sur une démarche globale qui conjugue les orientations et les équilibres arrêtés par les instances supérieures d’une part, ainsi que par les aspirations et les demandes émanant des groupes locaux et régionaux de l’autre.

Par exemple, en ce qui concerne le développement éolien, les redevances versées par les promoteurs aux municipalités et aux propriétaires fonciers pourraient être complétées par l’élaboration d’un programme destiné à encourager l’éclosion d’initiatives locales en ce qui concerne la mise en valeur des ressources dont les critères d’admissibilité seraient déterminés en considérant des paramètres tels que l’état de la santé socio-économique, le niveau de revenus, l’évaluation foncière, etc. À moyen terme, les sommes ainsi consenties deviendraient un levier important en matière de développement économique régional. En outre, une partie de ce fonds pourrait servir au démantèlement des infrastructures devenues désuètes à la fin de leur vie utile, comme le suggérait d’ailleurs notre collègue de l’UQAR Jean-Louis Chaumel. Il importe que le milieu régional puisse canaliser la majeure partie des redevances versées pour l’exploitation des ressources naturelles dans un fonds destiné à stimuler le développement économique. Une entente spécifique, qui engage le gouvernement du Québec, les diverses instances locales et régionales et les promoteurs, pourrait également être signée entre l’État et les milieux à fort potentiel éolien. Les choix en termes de développement prendraient la forme d’un contrat régional. Ils tiendraient compte de normes définies à un échelon supérieur et des contraintes propres au territoire considéré, mais laissant place à une importante liberté d’interprétation dans le choix des mesures particulières, mais aussi dans la vision même du développement servant de support à l’entente.

À l’échelle régionale, la multiplicité des acteurs impliqués dans le domaine de l’éolien peut servir de prétexte au rassemblement des forces vives du milieu afin d’élaborer un plan d’action orienté vers une exploitation rationnelle de la filière éolienne tout en favorisant une meilleure harmonisation avec d’autres types de ressources (notamment l’agriculture et la forêt) et d’activités socio-économiques comme le tourisme ou l’industrie. À cet égard, plusieurs formules sont possibles. On pourrait par exemple tenir des consultations à la base par le biais d’un sommet socio-économique régional. Les représentants de chaque secteur formuleraient leurs propositions pour ainsi dégager une stratégie d’intervention. Si la concertation et le partenariat ne représentent pas des remèdes miracles pour assurer le développement de l’Est-du-Québec, ils constituent néanmoins une manière de penser et de structurer les rapports sociaux. D’ailleurs, des études menées par la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail ont démontré que la concertation et le partenariat, en complément du rôle des principales mesures d’action politiques, avaient un impact significatif sur les problèmes d’emplois de certaines régions.

Bref, le développement de l’énergie éolienne peut constituer une belle opportunité pour assurer la diversification économique de l’Est-du-Québec. Mais un tel développement ne peut s’effectuer de manière isolée. Il implique que les promoteurs prennent en compte les préoccupations des territoires concernés. Au surplus, il doit faire partie d’un plan d’action régional, voire national permettant de mettre en valeur toutes les ressources du territoire et, qui plus est, d’un plan d’action concerté qui regroupe l’ensemble des intervenants régionaux. Il doit aussi se faire dans le respect des intérêts locaux, des ressources, des personnes, du monde municipal et de l’aménagement du territoire tout en intégrant des préoccupations d’ordre culturel, environnemental et social autant d’éléments qui constituent les prémisses d’un développement durable.

 
< Précédent   Suivant >
ACCÈS ABONNÉ
Pour avoir accès aux articles plus récents dans ce site, inscrivez votre courriel et votre numéro d'abonné





Vous ignorez votre numéro d'abonné?
 
Articles reliés accessibles