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triangleAnnée: 2006 triangleNumero: Mars triangleCategorie: Comptes rendus
André Malavoy. Mémoires d'outre-Atlantique, À la conquête de Montréal Version imprimable
Jean Roy   
03-03-2006
André Malavoy
Mémoires d'outre-Atlantique, À la conquête de Montréal, VLB éditeur, 2004

Il fut un temps, pas si lointain, où « les Français de France » qui débarquaient au Canada (sic), repartaient souvent peu de temps après sans avoir compris grand chose aux « Québécois de souche », n'ayant jamais tenté sérieusement de les comprendre. Ce n'était pas assez d'avoir été abandonnés et oubliés après le « honteux traité de Parias » (A. de Tocqueville), il fallait en outre avec ces tardives retrouvailles subir le coup du mépris. André Malavoy se situe aux antipodes de ces « maudits Français ». Ceux qui l'ont bien connu (Jean-Marc Léger, André Bachand, Yves Michaud) l'ont souvent présenté comme « le plus québécois des Français » (p.386). Sans l'avoir rencontré, le livre refermé, il est difficile de les contredire.

Né à Paris, héros de la Résistance française, notre mémorialiste est arrivé à Montréal le 6 juin 1951. Cinquante ans plus tard jour pour jour, il achevait ce premier tome. Esprit pénétrant, curieux, sensible, cultivé, il jette sur nous un regard à la fois empathique et distancé, profondément solidaire et lucide. Allergique à la cérémonie insensée de prestation de serment à la reine d'Angleterre, né Français, il le restera. Pourtant, par l'action de la plus grande partie de sa vie, il est certainement l'un des nôtres, même si, comme beaucoup d'entre nous, il est citoyen d'un autre pays.

Le livre devrait émouvoir en particulier les Québécois nés Canadiens français car il évoque avec finesse de nombreuses personnalités du monde de la culture, de l'information, de la politique et de l'économie qu'il a pu côtoyer de près : Pierre Eliott Trudeau, Jean Drapeau, Camlien Houde, Pierre Laporte, Maurice Duplessis, Paul-Émile Cardinal et prince Léger, Jean-Louis Gagnon, Jacques Normand, etc., etc. Les plus jeunes pourront ajouter à leurs connaissances livresques l'épaisseur du vécu. À travers le récit de ces rencontres ce sont des pans entiers de notre histoire qui s'animent. On aurait tort de dédaigner la narration de ces souvenirs où la petite et la grande histoire s'enlacent si étroitement. Comme si l'historiographie savante pouvait faire l'économie de l'événement assimilé à l'anecdote pittoresque mais insignifiante. En histoire, notamment en histoire politique, il y a des événements...

L'auteur regroupe les 55 chapitres de son livre sous cinq rubriques : délégué du tourisme (jusqu'en 1956. Licencié, l'ambassadeur de France, Francis Lacoste prit sa défense et écrivit à ses supérieurs. Votre attitude ignore l'intérêt public et relève de la vindicte personnelle »); visiteurs de France et de Belgique; rencontres québécoises; figures religieuses, les voyages Malavoy. Dans chacun de ces domaines son dynamisme fut marquant, trop au goût de certains...

Avec le passage du temps, on ne mesure pas toujours correctement les difficultés de l'intégration pour des Français de son genre dans le Québec d'alors. André Malavoy propose octobre 1938 à l'origine de la Révolution tranquille. C'est à cette date en effet, où le P. Georges-Henri Lévesque ouvrit la Faculté des sciences sociales de l'Université Laval. Il connut plusieurs de ses précurseurs. Il n'empêche que le Québec de cette époque avait de quoi rebuter un esprit aussi libre. Plusieurs Français vivaient entre eux, recréant ici les hiérarchies héritées de l'ancien régime. Comment résister à l'envie de narrer au passage un incident survenu au début de l'implantation des Voyages Malavoy. Une dame de noblesse authentique, Geneviève de la Tour fondue (sic) vint se plaindre à l'agence au retour d'un voyage à Paris. « À Suzanne Vizel qui la recevait, elle dit :

" Figurez-vous qu'à bord de l'avion, une jeune femme m'a manqué de respect. J'ai dû lui dire : "Savez-vous à qui vous parlez ? Je suis la comtesse de la Tour fondue". Eh bien cette insolente m'a répondu : "Et moi je suis la marquise de Tralala itou". En plus, je crois qu'elle était juive. Figurez-vous, ma chère enfant, que l'avion était plein de juifs. - Oh ! Pauvre madame, dit Suzanne, qui était juive elle-même, mais la comtesse ne le savait pas » (p.31-32).

 

On retrouve la même sagacité, le même coup d'oeil dans sa rencontre avec Pierre Trudeau. Il sut reconnaître les qualités personnelles de l'homme sans se départir de son sens critique quant à sa politique :

Il ne réussissait pas à appréhender le fait québécois : il se montrait d'emblée hostile à son affirmation. Qu'il défendit avec conviction des idées fédéralistes et que celles-ci soient défendables, d'accord, mais il le fit avec excès et sans précaution, en méprisant l'adversaire. Nous attendîmes en vain une franche reconnaissance, un reflet d'une conscience québécoise, qu'il n'est pas décent (non decet) de rejeter en bloc. Il dit, il commit des maladresses. Vu de notre province, il apparut un étranger, voire un ennemi » (p. 232).

Un jour, avec un sens de la formule, il lui dit : « En fait, Pierre, tu n'es pas français, tu es un gentilhomme britannique d'expression française » (p. 231). Comme si le libéralisme était l'apanage exclusif des Whigs et que le fédéralisme pancanadien ne pouvait pas être aussi nationaliste, dominateur et jacobin comme la suite de l'histoire l'a montré. Un nationalisme peut en cacher un autre d'autant plus dangereux qu'il est unanimiste et inconscient. Tout n'est donc pas aussi simple. Gaulliste, ou plutôt « gaullien », Malavoy aura vécu assez vieux pour voir les amis et les ennemis d'hier s'affronter à fronts renversés :

Charles de Gaulle, depuis son "cri du balcon" est devenu le grand homme des Québécois nationalistes. Par un étrange retournement, double retournement, ceux-là mêmes ou leurs enfants qui le rejetaient, pendant la guerre pour donner leur coeur à Pétain, nous les voyons aujourd'hui devenus gaullistes ardents ; tandis que ceux qui naguère, au nom d'un libéralisme qui les éloignait des tabous officiels, avaient opté pour l'homme du 18 juin contre le maréchal, voici que maintenant ils s'opposent au de Gaulle devenu l'homme du 24 juillet, au nom de ce même libéralisme qui les met en garde contre les affirmations nationalistes (p.118).

 

Dans une page superbe, l'auteur médite sur la grandeur et la décadence des nations et, là encore, observe l'ironie douce-amère de l'Histoire. À la fin, il nous exhorte à ne pas rejeter trop largement notre passé car il fallait d'abord durer et ne pas désespérer de la reconquête.

La France doit au général de Gaulle d'avoir figuré parmi les vainqueurs de la guerre. Elle lui doit aussi, un peu plus tard, au cours de onze années mémorables, d'avoir secoué sa torpeur, arrêté son déclin, retrouvé pour elle et pour les autres le sens de la grandeur, avec l'aiguillon de l'espérance. Puis petit à petit, très vite quand même, s'abattirent sur la vieille terre de France l'abandon, l'oubli, la petitesse. Les années équivoques du règne mitterandien, sous un voile socialo-humanitaire, ont gravement attaqué le tissu de la France ; dégâts peut-être irréversibles. Ce n'est plus dans la France d'aujourd'hui qu'il faut chercher les affirmations françaises. Les abandons apparaissent de toutes parts, notamment dans le domaine de la langue.

Par contre, au cours de la même période, ces cinquante années que je vois derrière moi, le Québec s'est éveillé, affirmé, et est passé de la survivance à la vie authentique ; sortant de son vase clos, il s'est ouvert sur le monde. J'ai assisté à un combat pour la langue, mené par de très nombreuses personnes, mais en priorité par des combattants tels que Jean-Marc Léger, André Bachand, Dostaler O'Leary. La lutte locale pour défendre la langue coïncida avec l'éveil d'une francité globale. Ainsi avons-nous vu, au moment même où d'autres s'abandonnaient, le Québec militer au premier rang pour la francophonie. Deux exemples de cette avant-garde québécoise : l'Aupelf et l'Agence de coopération culturelle et technique.

Je viens de parler de vie authentique succédant à la survivance. Ne jetons surtout pas la pierre aux défenseurs de cette survivance, même si nous la jugeons trop repliée sur elle-même, soumise à un ordre politique et religieux qui appartenait au passé. L'épanouissement dont nous sommes témoins n'eût pas été possible si les générations précédentes n'avaient pas su conserver la base essentielle, la langue et la culture ; ceci dans des conditions constamment difficiles (p.207).

Un second tome doit suivre. Un chapitre sera consacré à René Lévesque. Cette annonce ne peut qu'aiguiser notre appétit. Vivement la suite de ces délicieux mémoires.

Jean Roy

 

 
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